Sanaaq de Mitiarjuk Nappaaluk

Ma mère adore raconter les mêmes histoires à l’infini. Un de ses récits familiaux que j’ai entendu mille fois concerne ma naissance. À l’hôpital où j’ai vu le jour, à Matane aux débuts des années 80, une petite fille inuite est née au même moment que moi. Pour ma mère, c’est l’histoire d’une coïncidence extraordinaire : deux petites filles voient le jour au même endroit et en même temps. Ça tient quasiment du miracle. Je ne sais pas ce qu’un bébé inuit faisait en Gaspésie cette journée-là, je ne sais pas si elle y habitait ou si sa mère n’était que de passage pour l’accouchement. À l’évidence, nous sommes peut-être nées en même temps, mais nous ne sommes pas arrivées dans le monde avec des chances égales de faire notre chemin à notre guise dans cette nouvelle vie. Descendante de colonisateurs français installés aux abords du St-Laurent depuis des siècles, je me verrais offrir, il était décidé d’entrée de jeu, davantage de possibilités de m’accomplir. Dans ce Québec qui ignore à peu près tout des nations autochtones avec qui il habite, il était plus probable que ma parole soit un jour entendue que celle de cette soeur par l’air inconnue.

Si la parole des Amérindiens et des Inuits est souvent ignorée, les opportunités pour l’entendre ne manquent pourtant pas. Pour comble d’insulte, le désintérêt des québécois francophones à l’endroit des nations autochtones est joint à une litanie de préjugés qui témoignent d’une ignorance si terrible que je n’ai pas le coeur de les énoncer.  En lisant le roman Sanaaq de l’autrice inuite Mitiarjuk Nappaaluk qui a grandi dans le village nordique de Kangiqsujuaq au Québec, près du détroit d’Hudson, je me suis demandé comment il était possible que ce livre ne fasse pas déjà partie des classiques de la littérature québécoise. Pourquoi lit-on Agaguk (1958) d’Yves Thériault et non Sanaaq ? Du temps de mes études universitaires, j’ai entendu dans un cours consacré à la littérature québécoise un professeur nous sensibiliser à la question de l’intégration des oeuvres québécoises écrites en anglais ou en yiddish dans le canon de la province. Je ne me souviens plus si nous avions aussi discuté des oeuvres en inuktitut comme Sanaaq ainsi que celles en langues algonquiennes ou iroquoiennes. Il apparait toutefois bien évident qu’une place de choix devrait leur revenir.

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En route vers la capitale nationale!

À L’Euguélionne la semaine dernière, nous avons lancé dans la plus grande joie l’essai Le bal des absentes, publié à La Mèche. Pas de repos pour les guerrières! Nous serons cette fin de semaine au Salon du livre du Québec. Sous les néons, dans la cohue, au coeur d’un univers aux antipodes d’une vie consacrée à l’écriture, venez-nous voir! Nous serons très contentes de vous rencontrer. Samedi de 16 h à 17 h et dimanche 12 h à 13 h au stand 322.

Soigner, aimer de Ouanessa Younsi

J’aime seulement les mélancoliques.

Au premier temps de notre amour, j’ai fait cette grande déclaration à Amélie, m’a-t-elle rappelé l’autre jour. Était-ce une confidence, un avertissement, une invitation? Quoi qu’il en soit, elle avait fait son effet. J’avais trouvé ma femme : une petite Amélie mélancolique, comme on avait besoin sur la terre, pour reprendre les mots de Tête blanche de Marie-Claire Blais. Désormais, je crains davantage de magnifier la mélancolie : j’aime par-dessus tout la joie et la vie. Mais mon coeur est avec les mélancoliques et les révolté·e·s, avec les personnes qui « pleurent parce que les choses ne sont pas ce qu’elles devraient être » (Albert Camus, Caligula), avec ceux qui crient. Une souffrance qui demande à être accueillie m’attire vers eux. Dans la littérature comme dans la vie, c’est aux mélancoliques et aux révolté·e·s que mon existence me semble vouée.

Ouanessa Younsi place au centre de sa pratique de psychiatre un élan similaire, qu’elle décrit dans Soigner, aimer : « Les failles appellent le meilleur en moi. La plénitude me laisse inutile, frileuse. » (p. 89) Younsi est aussi poète. Avant de faire paraître son essai l’automne dernier, elle a publié les recueils Prendre langue (2011) et Emprunter aux oiseaux (2014). Plutôt que d’employer la langue froide et cérébrale à laquelle on aurait pu s’attendre de la part d’un médecin, c’est par l’entremise de la poésie que Younsi pense sa profession et la raconte.

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Lancement de l’essai Le bal des absentes

Nous nous sommes faites discrètes sur le blogue ces derniers temps. Nous n’étions pourtant pas très loin! C’est avec beaucoup de bonheur que nous nous sommes consacrées à la préparation de notre essai. Il est maintenant terminé et sortira en librairie le 21 mars. Le bal des absentes, édité par La Mèche, comprend des textes retravaillés du blogue et quelques inédits. Nous espérons que les habitué·e·s redécouvriront avec plaisir nos textes qui prennent un nouveau sens à l’intérieur du livre.

Tenez-vous-le pour dit : l’aventure livresque ne nous détournera pas du blogue! Nous écrivons sur Internet depuis le début des années 2000 et continuerons à le faire. Maintenant que l’essai est sous presse, nous recommencerons à publier régulièrement dans cet espace. Restez à l’affût!

Publier un livre, c’est aussi une manière de provoquer des rencontres. Nous vous convions à assister à notre lancement le jeudi 30 mars à la librairie l’Euguélionne à Montréal. Nous serons également au Salon du livre de Québec la semaine suivante. Au plaisir de vous y voir en grand nombre!

Artistes, l’instant d’un travail

« Amélie, je suis un écrivain. »

M. m’a lancé cette phrase le sourire au lèvres, à la fois ironique et incapable de cacher sa fierté, au tout début de notre rendez-vous. Tout porte à croire qu’il l’avait préparée pour qu’elle produise son effet. Ce fut un succès! Je ne m’attendais pas à une telle entrée en matière. Je me rappelais vaguement qu’il avait eu une bonne note pour sa dernière dissertation, mais j’oubliais à quel point. Pour lui, cette réussite était énorme. C’était la première fois qu’il parvenait à écrire un texte qui se démarquait autant.

En plus d’être mon étudiant, M. est un élève que j’accompagne au Centre d’aide en français. Lorsque nous avons commencé à travailler ensemble, il faisait peu de fautes, mais il avait une écriture parfois un peu simple. Comme d’autres étudiants allophones, il évite les phrases trop complexes par peur d’échouer ses évaluations. J’essaie de lui montrer comment faire des phrases un peu plus longues sans perdre la précision et la clarté qu’il possède déjà. Avec lui, je dois aussi travailler sa sensibilité poétique. Il correspond à l’image clichée qu’on se fait d’un étudiant très terre-à-terre, inscrit dans un programme technique, qui n’est pas « touché » d’emblée par les images ou les effets littéraires.

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« Les malheurs de Sofia » de Clarice Lispector

Mon année 2016 a commencé dans la torture. Inutile de raconter ce qu’il m’est arrivé. Après quelques temps, les détails deviennent sans importance. À la suite de grandes violences, il ne reste parfois que la douleur et la colère. Le récit s’en est allé, comme si, de toute manière, raconter les actes eux-mêmes étaient si insignifiants face à la souffrance qu’ils ont produite que je n’avais plus besoin de les énoncer. Le pouvoir est vicié. Une bonne partie de ceux qui l’ont entre leurs mains l’utilisent à mauvais escient, soit pour se venger de leurs propres blessures, soit par goût pour le sadisme, soit par désir de jouir au maximum de leur position. Plus infime est leur pouvoir dans l’ensemble de la société, plus ils abusent du pouvoir dont ils disposent dans un certain milieu.

Mon année 2016 se terminera peut-être autrement. Il y a quelques jours, est survenu un événement heureux dans ma vie. Quelque chose de trop beau pour être vrai. J’étais sous le choc. Une personne que j’admire a dit de belles paroles à mon sujet. Elle l’a fait d’une manière telle qu’une grande attention est tombée tout d’un coup sur moi. Mon cœur battait si fort que je n’arrivais même plus à l’entendre. Il est incroyable de constater comment on peut se rappeler avec une telle précision toutes les injures qu’on reçoit, alors que les compliments, eux, fuient en vitesse de notre esprit. Oh, j’exagère, je me souviens bien de quelques phrases. C’était toutefois si intense que j’ai eu peur: j’étais tristement convaincue que le monde me ferait bien payer de recevoir un si magnifique cadeau. Mon vrai désir n’est pas d’obtenir ce genre d’honneur, mais d’éviter qu’on ne me torture davantage parce que la prochaine fois qu’on tentera de m’assassiner, comme en ce début d’année, je ne sais pas si je pourrai y survivre.

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