La Marquise de Sade de Rachilde

Je voulais découvrir Rachilde, écrivaine française de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle, depuis quelques temps. En parcourant son oeuvre, j’ai jeté mon dévolu sur La Marquise de Sade (1887) dont le titre m’interpellait. Il portait la promesse d’un récit sulfureux. Heureusement pour moi, j’avais opté pour le bon choix. La Marquise de Sade, re-publié dans la collection « L’imaginaire » en 1996, est une des rares oeuvres de l’auteure disponibles en librairie. Je désirais aussi lire Monsieur Vénus (1884), mais, ironie du sort, j’ai rapidement constaté qu’il est plus facile de se le procurer en traduction anglaise, puisqu’il est enseigné dans les universités américaines, que dans sa langue originale. Quel cruel destin pour la femme de lettres décadente qui a tout, et même plus, pour se retrouver aux côtés de ses confrères : Jules Barbey d’Aurevilly et Joris-Karl Huysmans ! Comme quoi, ce n’est souvent pas par les siens qu’on peut être jugé à sa juste valeur. Elle n’en était pas à une injustice près. Salonnière et épouse du fondeur du Mercure de France, Rachilde va permettre à plusieurs écrivains masculins de sa génération de publier leurs premiers manuscrits, alors que son oeuvre à elle sera peu à peu oubliée.

Bien qu’on puisse s’attendre, en raison du titre à une oeuvre érotique, les scènes de sexualité de la Marquise de Sade frappent par leur pudeur. Ce qui permet de lier la jeune Mary Barbe, personnage principal du roman, à l’auteur des Cent vingt journées de Sodome, c’est plutôt sa cruauté et ses pensées criminelles. Dans ce roman d’apprentissage, l’enfant se construit en s’identifiant à une sorte de méchanceté naturelle qui serait son identité à elle, l’identité qu’elle se serait fabriquée elle-même, comme semble nous le dire le texte. La scène initiatique, qui va la mener à se concevoir ainsi, survient au début du roman lorsqu’elle réussit à voir un événement qui lui était pourtant interdit. Au bras de sa nourrice qui doit aller chercher une boisson pour sa mère, elle assiste à la mise à mort d’un boeuf dans un abattoir. Le précieux sang de l’animal sera récolté et donné à la nourrice. Mary comprend alors que la boisson censée guérir sa mère malade est en réalité un bol du sang frais de la bête. Fille de cette mère vampire, la petite est marquée par la méchanceté du garçon de ferme qui s’occupait de la rude besogne. Cruauté déstabilisante qu’elle va chercher à reproduire dans sa vie.

Avant d’être une enfant méchante, Mary Barbe est d’abord une enfant non-désirée. Son père lui répète à l’envi qu’elle ne lui sert à rien, qu’elle est une nuisance puisque c’est d’un garçon dont il avait besoin. La Marquise de Sade ne raconte donc pas l’histoire d’une enfant cruelle par essence, mais plutôt celle d’une jeune fille qui trouve dans la perversité et dans le crime un refuge contre un monde qui ne cesse de lui réitérer qu’il ne veut pas d’elle. Mary Barbe opte pour la voie de la transgression, comme si c’était un choix, alors qu’en réalité, ce chemin était le seul qu’elle pouvait prendre, son existence en soi étant déjà une transgression. Habituée aux secrets, la petite Mary, à qui on a caché la mort de sa mère et celle de son ami, Siroco, doit se construire à partir d’un événement qu’elle serait la seule à connaître. Elle décide d’assassiner son frère afin de posséder enfin cette histoire confidentielle qui la fera naître. Elle ne peut que s’en prendre à ce bébé qui lui porte ombrage en raison de son sexe, ce bébé qui est destiné à une vie grandiose contrairement à elle. Devenue meurtrière du fils chéri du père, Mary s’arroge désormais le droit de tenir tête aux hommes autour d’elle, à commencer par son oncle Célestin, qui estime son esprit et son audace, et avec qui elle développe une bien étrange relation. Benjamin Fondane écrit dans son livre sur Baudelaire que « tout le monde ne peut pas avoir la chance d’être bête » pour expliquer comment l’intelligence et le talent sont, pour le poète, une condamnation. Mary Barbe, héroïne de la Marquise de Sade, sait très bien ce que cette phrase signifie.

Après avoir terminé ce roman, je me suis demandé comment Rachilde pouvait être une auteure oubliée. Le fait que Rachilde ait signé en 1928 un texte qui s’intitule « Pourquoi je ne suis pas féministe » n’est sans doute pas étranger à une certaine disparition. De ce point de vue, elle ne correspond pas à l’écrivaine modèle dont rêvent les féministes. En même temps, en raison du choix de ses thèmes et de ses excentricités, elle ne représente pas non plus l’écrivaine peu menaçante auquel les hommes accepteraient de faire une place dans leur panthéon.

Je viens de découvrir ce roman et ne l’ai donc jamais enseigné. Si je mettais ce livre au programme, j’aborderais la Marquise de Sade sous l’angle du roman de formation en analysant la destinée unique de Mary Barbe qui arrive dans le monde avec autant de rêves que Frédéric Moreau, personnage central de L’éducation sentimentale de Gustave Flaubert, mais avec encore moins de possibilités d’émancipation. La question de la maternité, à la fois du point de vue de la petite fille qui ne sait pas si elle voudra un jour enfanter et de celui des parents, confrontés à leur progéniture rebelle, est aussi une avenue très féconde. Publié quelques années avant l’affaire Dreyfus, le roman porte des traces de l’antisémitisme déjà présent dans la société française. Il peut ainsi servir à aborder en classe ces questions.

Disponibilité : re-publié dans la collection « L’imaginaire » chez Gallimard, le titre doit sans doute être commandé un peu d’avance. Il est aussi disponible en version numérique sur archive.org.

À écouter : l’épisode « Marguerite Eymery dite Rachilde, Homme de Lettres 1860-1953 » à l’émission Une vie, une oeuvre de France culture.

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