Une mort très douce de Simone de Beauvoir

J’ai fait lire Une mort très douce en 102 Littérature et imaginaire dans une classe constituée exclusivement de jeunes hommes inscrits dans des domaines techniques. À quelques jours de mon premier cours sur le récit autobiographique de Simone de Beauvoir, je me suis demandé si l’histoire de la mort d’une vieille femme pourrait bien les intéresser. Je remettais presque en question mon choix. C’est donc avec beaucoup de surprise que j’ai constaté qu’ils étaient très réceptifs à la parole de l’écrivaine. Il faut dire qu’avec Simone de Beauvoir on capte d’emblée l’attention de certain.e.s étudiant.e.s qui déjà connaissent le nom et parfois même le visage de cette figure de proue des lettres françaises. Si le nom de Beauvoir circule, il faut toutefois l’avouer : peu de gens la lisent et encore moins l’enseignent. Quand j’étais étudiante au cégep, j’ai dû rédiger un travail sur la carrière littéraire de Simone de Beauvoir (j’avais choisi ce sujet, chaque étudiant.e parlait d’un auteur.e différent.e) et je n’avais même pas à la lire. Je devais faire son portrait à partir d’une recherche à la bibliothèque.

Comme plusieurs jeunes filles sans doute, j’ai une histoire particulière avec Simone de Beauvoir. Adolescente, je traînais mon édition du tome 1 du Deuxième sexe, trouvée dans une librairie d’occasion, avec moi à l’école. J’étais en secondaire quatre. Je détestais mon enseignant d’anglais qui ne se gênait pas pour m’humilier devant les autres depuis que je lui avais dit une fois que ses activités pédagogiques, style « camp de vacances », étaient débiles et que je n’apprenais rien dans son cours. Je rentrais dans la classe, déposais sur mon bureau, comme un bouclier, mon livre de Simone de Beauvoir que j’avais du mal à lire, m’assoyais à ma place et croisais les bras en attendant que le temps passe. C’était ma façon de lui dire que je comprenais qu’il outrepassait ses droits dans la violence de ses interventions avec moi, ce n’était pas le premier enseignant peu sûr de lui que je voyais mettre à l’écart des petites filles intelligentes afin d’assurer sa domination. Les livres de Simone de Beauvoir auront toujours pour moi cet aura de bienveillance que je leur avais octroyé autrefois, ils auront aussi toujours cette force de combat.

Avant d’enseigner Simone de Beauvoir, j’avais travaillé avec mes étudiants sur Le Spleen de Paris. J’avais compris rapidement en leur parlant que la vie de Baudelaire les intéressait, j’ai donc joué, un peu malgré moi, la carte du poète maudit pour les attirer vers le texte qu’ils devaient lire. J’étais très surprise de prendre cette direction en classe. Lors de mes charges de cours à l’université, j’ai toujours parlé très peu des écrivain.e.s que je faisais lire, même lorsque nous travaillions sur un récit autobiographique, comme La Place d’Annie Ernaux ou Good Morning, Midnight de Jean Rhys (je reviendrai sur ces deux oeuvres lors de futurs textes dans ce blogue). Plus je leur parlais de Baudelaire, plus je sentais chez certains de mes étudiants un attachement sincère se construire pour la figure. Ils me disaient spontanément ce qu’ils croyaient que Baudelaire aurait pensé de tel sujet, comment Baudelaire aurait réagit devant tel événement. Ils arrivaient à faire ce qu’il y a de plus important : dialoguer avec l’auteur. Je me suis dit que je devais absolument tout mettre en oeuvre pour qu’il se passe la même chose avec Simone de Beauvoir, que je ne pouvais pas enseigner Baudelaire comme un rebelle pour les stimuler et présenter Beauvoir comme une écrivaine-philosophe sérieuse et cérébrale. Ils viendraient ainsi à penser que l’homme écrivain est intense et amusant alors que la femme écrivaine, elle, est plutôt terne. J’ai réfléchi à la manière de leur présenter Beauvoir pour réussir à créer une complicité entre eux et l’auteure.

Plusieurs de mes étudiants s’étaient dit attristés par le désengagement social de Baudelaire. J’ai donc misé sur ce détail pour bâtir ce qui allait devenir « notre Simone de Beauvoir ». J’ai insisté beaucoup sur son courage, en leur racontant qu’il fallait énormément d’audace pour qu’une femme de cette époque se permette d’étudier la philosophie. Plusieurs étudiants dans ma classe étaient originaires du Maghreb. Je me suis servie de cette information pour leur présenter la position et le rôle de Simone de Beauvoir pendant la Révolution algérienne. Nous avons lu en classe la lettre de Beauvoir où elle prend la défense de Djamila Boupacha. J’avais coupé les passages du texte où les tortures et les viols sont détaillés, je ne me sentais pas la force de les relire. Certains de mes étudiants connaissaient Djamila Boupacha, d’autres non, mais tous étaient intéressés par cette histoire de chasse aux terroristes. C’est malheureusement « dans l’air du temps », comme on dit. En leur présentant une Simone de Beauvoir guerrière, téméraire et engagée, j’ai senti peu à peu qu’une figure commune est née entre tous les individus de la classe. Elle arrivait à point pour offrir une alternative au rapport trouble à l’action que nous avions vu chez Baudelaire.

Une mort très douce n’est toutefois pas un texte ouvertement politique comme la lettre pour Djamila Boupacha. Dans ce petit livre, Beauvoir raconte les derniers jours de la vie de sa mère, femme très âgée qui passe plusieurs mois malade à l’hôpital. Comme dans la Cérémonie des adieux où elle relate avec force détails le vieillissement avancé de Jean-Paul Sartre, elle n’épargne pas à son lecteur les dures réalités de la maladie. Pour elle, la littérature permet de communiquer entre nous des expériences difficiles, comme la mort, qu’on ne peut autrement partager aisément : « Le malheur, c’est que cette aventure commune à tous, chacun la vit seul ». (Une mort très douce, p. 117) Puisque le malheur nous isole alors qu’il devrait pourtant nous rassembler, Beauvoir opte pour le récit autobiographique afin de mettre en échec cette condamnation à la solitude. En partageant l’histoire de sa mère, elle espère pouvoir rendre ses lecteurs capables de réfléchir à la mort, qui demeure scandaleuse bien qu’elle constitue une étape de la vie impossible à éviter.

Le prétexte du livre lui permet aussi de revenir sur la vie de sa mère, une vie de femme mariée malheureuse livrée à une grande solitude. Après la mort du père de Simone, la mère devra se trouver un emploi. Plus tard, c’est Simone qui prend en charge financièrement sa mère. Elle adopte ainsi la position traditionnelle du fils. Mes étudiants étaient très intéressés par cette histoire d’une femme, aînée d’une famille de deux filles, qui devient, comme elle l’écrit, le fils de sa mère. Devant leur enthousiasme, j’ai accordé plus d’importance à cette partie du récit. Peut-être que ce renversement des rôles leur permettait de s’identifier davantage à l’écrivaine, peut-être aussi étaient-ils tout simplement fascinés par la transformation de la dynamique familiale.

Dans une autre situation, devenir le fils de sa mère pourrait être un avantage, mais dans le cas de Beauvoir, ce n’en est malheureusement pas un. Le respect intellectuel que sa mère lui accorde la met à distance d’elle et de sa maladie. Lorsque Simone doit prendre le relais de sa soeur au chevet de la mère, cette dernière doute de la capacité de sa fille aînée à prendre soin d’elle. Devenue un fils, elle est jugée inapte pour toutes les tâches qui relèvent du care. En dépit de ses efforts répétés pour prouver le contraire, elle n’arrive pas à se sortir de cette position. Le récit parle beaucoup du déchirement que produit le sentiment d’être admirée et respectée par les siens, et, en même temps, incomprise par eux et exclue. Cet épisode à l’hôpital donne à voir la distance qui s’est installée malgré tout après la mère et la fille.

Comme on l’imagine, les euphémismes liés à la mort sont très nombreux dans Une mort très douce. Il est fort intéressant de se servir de ce livre pour pousser plus loin l’analyse de ce procédé et apprendre aux étudiant.e.s comment les décoder dans le langage. Au-delà de la simple reconnaissance des figures de style, l’étude des euphémismes et des métaphores liés à la mort dans le texte permet de réfléchir à notre manière d’exprimer par le langage notre malaise face à cette étape ultime.

À mettre en parallèle avec l’oeuvre : « Que peut la littérature ? », texte d’une conférence donnée le 9 décembre 1964 par Simone de Beauvoir disponible dans le Cahier de l’Herne sur l’auteure.

Disponibilité : re-publié dans la collection « Folio » chez Gallimard, le livre est facile à obtenir.

À écouter : la semaine sur Simone de Beauvoir aux Nouveaux chemins de la connaissance sur France culture.

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5 réflexions sur “Une mort très douce de Simone de Beauvoir

  1. Nico C

    Merci pour cette excellente présentation! Je suis enseignant au collégial, et je souhaitais faire lire Le Sang des autres cette session en 102, mais le roman est pratiquement introuvable… Comme je tenais à Simone de Beauvoir, je pense maintenant tenter ma chance avec Une mort très douce. Je vous en donne des nouvelles à la fin de la session (ce sera la dernière lecture au programme)!

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    1. C’est drôle que vous parliez du Sang des autres. Au départ, j’hésitais entre mettre au programme Le Sang des autres ou Une mort très douce. J’avais choisi le Sang des autres, mais le sort en a décidé autrement. Il était en effet impossible de le commander. J’étais bien soulagée d’apprendre qu’Une mort très douce était, lui, bel et bien disponible. J’espère que vous aurez aussi une belle expérience avec ce livre. Nous avons bien hâte d’avoir de vos nouvelles !

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  3. Ariane Bouchard

    J’ai lu ce court récit de Simone de Beauvoir après la publication de votre billet. J’ai d’abord beaucoup apprécié le dépouillement de son style, comparativement à ses premiers écrits. Est-ce à cause de sa grande vulnérabilité dans ce récit?

    La dernière question que vous proposez pour les étudiant-es, celle concernant le malaise de Simone de Beauvoir face à la mort, est celle qui m’a le plus habitée pendant la lecture. J’ai eu l’impression que sa mère avait été privée de sa mort à cause de l’insistance de tout le monde autour à lui assurer qu’elle allait très bien. La citation reprise sur votre blogue: «Le malheur, c’est que cette aventure commune à tous, chacun la vit seul ». me semble témoigner de cette ambiguïté. Comment vivre sa mort autrement que seul lorsque nos proches nient sa possibilité? Simone dit au début du récit que sa mère a besoin avant tout d’espoir, et plus tard que son rôle est de la protéger. Il y a là à mes yeux une forme d’infantilisation qui apparaît souvent instinctive avec les personnes âgées et les malades parce qu’ils deviennent physiquement dépendants, ce que Simone, comme la plupart des gens, trouve insupportable à voir. Adultes, nous nous définissons par notre autonomie. Simone en veut à sa mère de ne pas être gênée de montrer son corps. Alors que sa mère semble avoir trouvé en elle la dose d’adaptation nécessaire à une situation qu’elle doit trouver tout autant pénible.

    Ironiquement ce sont les croyants qui s’offusquent que la vérité ne soit pas révélée à la mère car cela l’empêche de demander la visite d’un prêtre. Simone ressent de la culpabilité parce qu’elle ment, mais jusqu’à la fin famille, infirmières et médecins continueront la mascarade. Cela semble la façon de faire. Ce n’est qu’après l’enterrement que Simone trouve un papier sur lequel sa mère avait noté ses volontés concernant les funérailles, preuve sans doute qu’elle était plus capable d’affronter sa mort que les gens autour d’elle. J’ai vécu ce récit comme un grand décalage avec ma propre expérience avec les personnes en fin de vie et comme infirmière je me suis dit que cela devait être un persistant malaise que de passer des heures auprès de personnes sans pouvoir discuter franchement avec eux. Mais bien sûr cela reste plus difficile pour la famille proche et le récit de Simone est encore d’actualité, ce récit qui est bel et bien celui de Simone avant celui de la mort de sa mère car la subjectivité de sa mère demeure inatteignable, prisonnière des murs que tous érigent autour d’elle par peur. Simone témoigne admirablement des craintes et des révoltes qui naissent en nous face à la maladie. Sa compréhension des menus traitements sur le corps de sa mère m’a surprise et je n’ai pu que l’imaginer campée près de sa mère dans une grande vigilance et sensibilité.

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