Bonjour minuit de Jean Rhys

Je pleure longtemps – sur moi, sur la vieille dame chauve,
sur toute la tristesse de ce foutu monde, sur tous les idiots et les vaincus.
..

Le Paris des années 20-30 a été magnifié par les écrivains et les cinéastes. Difficile pour tous les amoureux de l’absolu d’être insensibles à cette fiction : effervescence artistique et vie de bohème. Quand je pense à cette période, j’ai bien du mal à voir le Paris magique, bal du désordre et de la liberté, que Woody Allen présente dans Midnight in Paris (2011). Il m’est difficile ne pas penser à ces grandes écrivaines qui vivaient dans la misère à l’ombre de ces cliques. En exil à Paris à cette époque, la poétesse d’origine russe Marina Tsvetaïeva écrit dans Vivre dans le feu : « Tout en détestant les petits cercles, j’aimerais tellement avoir des amis ». Jean Rhys, écrivaine anglaise née aux Antilles, qui errait dans les mêmes rues au même moment que Tsvetaïeva aurait sans doute pu écrire ces mots. Alors que certains sont invités à toutes les célébrations, le destin des autres est d’être à l’écart des fêtes. Une des grandes forces du Good Morning, Midnight (1939) de Rhys est de nous proposer cette histoire alternative, de nous raconter ce qui se passait dans les coins sombres de A Moveable Feast (1964) d’Ernest Hemingway. La comparaison entre les deux récits autobiographiques n’est d’ailleurs pas fortuite. C’est l’éditeur et l’écrivain britannique Ford Madox Ford, dont Hemingway fait le portrait dans son livre, qui va aider Jean Rhys à publier ses premiers romans.

Dans le récit posthume A Moveable Feast, Hemingway ne représente pourtant pas de manière si grandiose cette époque. Il raconte avec de nombreux détails concrets comment il vit pauvrement avec sa femme à Paris. Il se balade en ville, écrit dans les cafés. Il boit beaucoup, comme la narratrice de Jean Rhys. Puisqu’il a peu d’argent, il ne mange que rarement. Il discute de sa faim, parle d’elle comme d’une épreuve nécessaire qui l’encadre : « La faim est une bonne discipline et elle est instructive. Et autant que les autres ne la comprennent pas, vous avez l’avantage sur eux ». (Paris est une fête, p. 55) Même s’il idéalise sa faim, détournant du même coup la souffrance objective de la pauvreté, il raconte comment il est difficile d’être affamé dans Paris où il y a constamment de bonnes odeurs, des odeurs de boulangerie. Ses parfums ne sont toutefois qu’une épreuve de plus pour affermir sa volonté. Hemingway se fait le samouraï des crève-la-faim. Lorsqu’il mange, ce qui lui arrive peu souvent selon ses dires, il se permet de décrire l’opulence de ses repas à Paris, les repas merveilleux d’huîtres qu’il dévore. Chez Hemingway, la vie de bohème dans Paris est certes bien rude, mais elle est lumineuse. Malgré la souffrance, elle n’apporte que du bien dans sa vie. Sa pauvreté ne lui fait jamais ressentir de honte, il ne se sent pas à l’écart du monde. Dans une scène au début du livre, il se met en scène écrivant dans un café :

Le conte que j’écrivais se faisait tout seul et j’avais même du mal à suivre le rythme qu’il m’imposait. Je commandai un autre rhum Saint-James et, chaque fois que je levais les yeux, je regardais la fille, notamment quand je taillais mon crayon avec un taille-crayon tandis que les copeaux bouclés tombaient dans la soucoupe placée sous mon verre. Je t’ai vue, mignonne, et tu m’appartiens désormais, quel que soit celui que tu attends et même si je ne dois plus jamais te revoir, pensais-je. Tu m’appartiens et tout Paris m’appartient, et j’appartiens à ce papier et à ce crayon. (Paris est une fête, p. 9-10)

Il ne se sent pas hors du monde puisqu’il possède tout ce qu’il voit, comme il possède cette fille qui ne lui a rien demandé et qui ne paraît pas avoir manifesté le moindre intérêt pour lui. Paris n’est pas forcément tendre. Malgré tout, le ventre vide, il s’y promène en conquérant, prêt à ravir à cet univers toutes ses beautés pour se satisfaire et pour enrichir son oeuvre.

Rhys n’a pas du tout la même attitude princière dans Paris. Le monde ne lui appartient pas, il lui est hostile :« Je ne suis chez moi nulle part. » (p. 71) Comme Hemingway, elle établit un contact intime avec la ville, elle devient le réceptacle de sa tristesse. Toutes les larmes qu’elle versera en France seront pour tous ses habitants, comme le donne à entendre l’extrait du roman en exergue de ce texte. Jean Rhys écrit cinq livres à Paris : The Left Bank (1927), Quartet (1929), After Leaving Mr Mackenzie (1930), Voyage in the Dark (1934) et Good Morning, Midnight. Ses romans mettent en scène des narratrices qui changent de nom d’un livre à l’autre, mais qui sont d’une certaine manière la même femme à divers moments de sa vie. Son œuvre obtient un succès critique immédiat. Mais, rapidement, elle devient complètement oubliée. Jean Rhys décide de s’effacer de la scène littéraire. Après son cinquième livre, elle part habiter à la campagne dans les Cornouailles où elle aurait vécu comme une « sorcière », disait-on pour illustrer son caractère sauvage et recluse. Plusieurs années plus tard, en 1957, la BBC qui désire faire une adaptation radiophonique de Good Morning, Midnight entre en contact avec Rhys. Ce regard ravivé sur son oeuvre l’amène à sortir de son silence et de sa solitude. En 1966, elle publie un autre roman Wide Sargasso Sea, où elle raconte la Jamaïque du 19e siècle.

J’ai découvert Bonjour minuit dans le merveilleux Heroines de Kate Zambreno, essai qui n’est pas sans lien avec le projet de ce blogue. J’ai obtenu une charge de cours inattendue à l’université quelques semaines après avoir lu le roman de Rhys. Sans hésiter, je l’ai mis au programme. Ça me plaisait de devoir le relire, même si ce serait cette fois en français. À la radio, l’autre jour, j’ai entendu des chroniqueurs littéraires qui évaluaient la qualité des traductions en déterminant si ça se lisait bien ou non. L’absence d’aspérité serait donc garante, selon eux, d’un travail réalisé avec soin. Pour le formuler gentiment, disons qu’ils ne prônaient pas ici une vision du texte littéraire comme d’un objet qui résiste à son lecteur ! Oh non ! De ce point de vue-là, la version française de Good Morning, Midnight tient sans doute la route. À mon avis, l’humour et l’énergie de Jean Rhys ne sont toutefois pas, dans la traduction, aussi puissants qu’en anglais. C’est bien dommage. J’ai parlé à mes étudiant.e.s de ce problème de travailler avec une version française et nous avons aussi étudié la différence dans la présentation du roman entre le Penguin classic et le Denoël. La première phrase des quatrièmes de couverture des deux éditions donne bien le ton de ces différentes visions de l’oeuvre. Le premier présente le livre par ces mots « In 1930s Paris, where one cheap hotel room is very like another, a young woman is teaching herself indifference », alors que le second opte pour une toute autre manière de décrire le récit « Une Anglaise retourne à Paris où elle a vécu un grand amour. » La traduction française tente de faire de Bonjour minuit, un chef d’oeuvre de la chick lit. Comme si Sasha Jensen, la narratrice de Rhys, pouvait avoir une quelconque ressemblance avec Bridget Jones ou une héroïne de Rafaële Germain. (J’écris ça, mais je ne suis pas tout à fait contre la chick lit. Mais, bon, c’est une autre histoire. J’en reparlerai peut-être un jour. ) En trois mots, « teaching herself indifference », l’édition de Penguin restitue le ton grave et mélancolique du roman. Comme Julie, l’a raconté dans son texte sur Mettre la hache, j’aime beaucoup discuter avec mes étudiant.e.s de l’objet livre : analyser les choix de couverture, la taille du livre, le texte de la quatrième de couverture. Les livre sont mis en marché avec une petite histoire qu’on est libre d’adopter ou non.

Sasha Jensen erre de cafés en cafés à Paris pour boire et pleurer. Contrairement à Hemingway, toutefois, elle n’a pas de projet d’écriture. Du moins, si Sasha Jensen écrit, elle le fait en secret, en se dérobant même au regard du lecteur. Elle n’est pas de ceux qui rédigent fièrement en public pour se mettre en scène comme artiste. La foule de Paris lui sert à se dissimuler et non à s’exposer. Des amis de Londres, à propos desquels on ne sait rien, lui donnent de l’argent au début du roman pour qu’elle puisse se rendre en France. Lors de ses errances, elle rencontre quelques hommes avec qui elle échange. Chez Rhys, il n’y a pas ou presque pas de sociabilité artistique. Elle ne croise pas toutes les grandes figures que rencontre Hemingway. Elle se tient avec les marginaux, avec les vaincus de l’histoire. Dans un passage du récit, Sasha va visiter un peintre, mais ce peintre est un artiste méconnu et probablement raté. Rien d’un Picasso ou d’un Dali ! Pour elle, l’errance nocturne dans Paris, la vie de bohème, est une occasion d’obtenir une vraie liberté, une indépendance qui doit être hors de tous les cercles artistiques. Au fond, elle n’est qu’à la recherche d’une pièce à elle, un endroit où elle pourra réinventer sa vie à sa manière et surtout à l’abri des regards. Sa pièce à elle est son minimum nécessaire pour vivre et écrire comme chez Virginia Woolf. Pour Sasha, la liberté est nettement plus importante que le confort et bien plus encore que le luxe. L’endroit dans lequel elle trouve un peu de répit est une chambre d’hôtel pleine de punaises de lit et de coquerelles : « Une chambre, quelle qu’elle soit, est un endroit où l’on se cache des loups qui sont dehors et voilà tout. » (p. 65) L’extérieur est agressant, il importe donc à tout prix d’arriver à échapper aux attaques des loups, ces animaux sociaux qui se tiennent en meute pour mieux encercler leur proie.

Sasha Jensen est assaillie par la faim. Comme Hemingway, elle en parle d’une manière plutôt positive. Ne pas manger lui permet d’économiser un peu d’argent et d’éviter ainsi plus longtemps d’avoir à se chercher un emploi. Alors qu’Hemingway nomme les marques des alcools qu’il boit, Sasha Jensen n’en parle jamais. Elle boit, c’est tout. Ce qu’il y a dans son verre n’a pas d’importance. Malgré la misère, Hemingway jouit de la vie, profite de ses plaisirs. Il nomme les marques pour jouer à l’esthète, à l’aristocrate sans le sou. Sasha voit plutôt l’alcoolisme comme une manière commode de se détruire à petit feu : « C’est alors que j’eu la brillante idée de me tuer à force de boire » (p. 70) Convaincue qu’il n’y a de place pour elle nulle part, elle fait ce que les femmes ont souvent été amenées à faire : elle s’autodétruit. Hemingway, de son côté, peut profiter de ce moment de pauvreté, confiant qu’un avenir matériel meilleur s’annonce pour lui. Dans la vie de bohème que mènent ces deux écrivains, il y a implicitement une certaine critique du monde capitaliste. Chez Hemingway, cette critique est absente du récit, alors qu’elle est énoncée dans Good Morning, Midnight. Sasha Jensen raconte un épisode où elle travaille dans un magasin de vêtements pour un certain Mr Blank. Le monde du travail, extrêmement limité pour les femmes de l’époque, ne permet pas de pouvoir s’y réaliser (le permet-il davantage aujourd’hui?), bien au contraire. Elle fait un travail qu’elle déteste pour très peu d’argent. Pour ce poste minable, les candidats sont toutefois triés sur le volet. On lui demande des compétences linguistiques avancées, elle doit parler anglais, français et allemand pour travailler dans ce magasin. Dans une scène du roman, elle se lance dans une longue tirade contre son patron :

Eh bien, tirons cela au clair, Mr Blank. Vous, qui représentez la Société, vous avez le droit de me payer quatre cents francs au mois. C’est ma valeur marchande, parce que je suis un membre inefficace de cette Société, lente à comprendre, indécise, pas mal détériorée au cours des combats, c’est indéniable. Alors vous avez le droit de me payer quatre cents francs par mois, de me loger dans une petite chambre sombre, de m’habiller médiocrement, de m’accabler de tracas, de tâches monotones et d’aspirations insatisfaites jusqu’à ce que j’en sois réduite au point où un regard me fait rougir, un mot me fait pleurer. Nous ne pouvons pas tous être heureux, tous être riches, tous avoir de la chance – et ce serait beaucoup moins drôle s’il en était ainsi. N’est-ce pas, Mr Blank ? Il faut un arrière-plan sombre pour faire ressortir les couleurs vives. Il faut que certains pleurent pour que les autres puissent rire de meilleur cœur. Les sacrifices sont nécessaires… Bon. Admettons que vous possédiez ce droit mystique de me couper les jambes. Mais le droit de vous moquer de moi ensuite parce que je suis infirme – non, celui-là, je crois que vous ne l’avez pas. Et c’est celui auquel vous tenez le plus, n’est-ce pas ? Vous avez besoin de mépriser les gens que vous exploitez. Eh bien, je vous souhaite beaucoup d’embêtements, Mr Blank, et pour commencer, votre sacrée boutique est en train de déclarer faillite. Alléluia ! Ai-je dit tout cela ? Bien sûr que non. Je ne l’ai même pas pensé.  (p. 54-55)

La finale de son monologue est aussi magnifique que désespérée.  Le système est dans sa tête au point de l’empêcher de penser et de prononcer sa critique. Aussi brillante qu’elle puisse être, elle se retrouve constamment condamnée au mutisme et à l’impuissance. Sasha Jensen produit néanmoins une charge forte contre sa société, charge qui ressemble à celle de Rousseau dans son Discours sur l’inégalité où il explique comment le coup de génie du capitalisme est d’arriver à convaincre les pauvres de servir à protéger les intérêts des riches propriétaires. Elle comprend bien que les riches produisent des pauvres grâce à un système qui les place au sommet. Ensuite, ils sont si puissants qu’ils peuvent même se permettre de se moquer de ces pauvres qu’ils ont eux-mêmes fabriqués.

Prendre la parole, trouver la bonne manière pour s’exprimer, est un enjeu important du roman de Jean Rhys. « Chaque mot que je dis porte des chaînes autour des chevilles, chaque pensée que j’ai est chargée d’énormes poids » (p. 143) Quand j’ai enseigné Bonjour minuit, j’avais un groupe surtout constitué d’étudiantes : des filles très intelligentes, mais, malheureusement pour moi, plutôt silencieuses. J’avais bien du mal à les faire parler en classe. En lisant leurs travaux, j’étais encore plus triste de ne pas y être parvenue puisque je constatais qu’elles en avaient pourtant long à dire. Nous avions lu La Place d’Annie Ernaux quelques semaines avant et je sentais qu’elles avaient trouvé le texte un peu aride. Je voulais les entendre afin de voir si elles avaient préféré Jean Rhys. C’est toujours très étrange pour moi d’être cette professeure qui pousse les autres à parler, même si en général, ça me réussit assez bien. Étudiante, j’étais extrêmement silencieuse. Je ne parlais que pour envoyer promener mes profs, ou à peu près. En classe, aujourd’hui, je joue ce personnage, qui me ressemble et qui ne me ressemble pas tout à la fois, de la professeure sociable. Être si silencieuse, au point où je l’étais, c’était aussi une manière de m’inventer une identité. Je voulais être la dure à cuire, l’indépendante absolue qui ne ressent pas ce besoin d’échanger. Il faut sans doute s’être sentie bien seule et abandonnée pour choisir enfant ce personnage-là plutôt qu’un autre. Au cours de la session, j’ai eu l’impression que mes étudiantes avaient adoré le roman de Jean Rhys. Je crois même que c’était peut-être le préféré de la session de plusieurs d’entre elles. Dans les dernières semaines, nous lisions ensemble Rules of attraction de Bret Easton Ellis. Plusieurs de mes étudiantes trouvaient le roman puéril, ce qui n’est pas si étonnant puisqu’elles avaient tant aimé la maturité et la lucidité de Sasha Jensen. La maturité triste et alcoolique de Jean Rhys était néanmoins plus facile pour elles à entendre que la maturité plus sèche et humble d’Annie Ernaux.

Malgré le profond désespoir qui plane sur Bonjour minuit, Sasha Jensen n’est pas si seule qu’elle ne paraît. Même s’il n’y a pas de sociabilité entre les artistes dans le roman, une sociabilité se développe chez les vaincus (une sociabilité alternative qu’on rencontre très souvent chez une auteure comme Virginie Despentes, par exemple) : « J’interroge des serveurs, des vieilles dames dans les lavabos, des vendeuses dans les magasins. Ils répondent tous. Il y a une franc-maçonnerie parmi ceux qui vivent aux dépens des riches. » (p. 57) Elle tire profit de ce savoir que les petits gens acceptent de partager avec elle. Ses relations avec les hommes participent aussi de ce mouvement d’ouverture vers les autres laissés-pour-compte du système. Elle souffre toutefois énormément du fait que les hommes qu’elle côtoie s’enferment dans les mêmes conventions que les autres. Elle déteste, par exemple, que les hommes se sentent obligés de payer pour elle, lorsqu’elle sort avec eux. Elle aimerait pouvoir échapper à ces rituels qui les enchaînent dans une dynamique de séduction trop contraignante. Chaque fois qu’ils paient pour elle, elle se sent contrainte de consentir, à son corps défendant, à ce rite qu’elle déteste. Elle n’arrive toutefois pas à protester. Cette impossibilité de prendre la parole et de s’imposer trouve son point culminant dans la scène finale où la narratrice se fait agresser par un homme qu’elle fréquente. La scène de viol est très étrange et difficile à comprendre. Pour s’y frayer un chemin, il importe de voir la référence à Ulysses (1921) de James Joyce (écrivain qui est aussi à Paris en même temps que Rhys) qu’elle construit dans ce passage en reprenant le célèbre « Oui, oui, oui » de Molly Bloom. Dans cette scène, l’homme qu’elle a fait entrer dans sa chambre ne veut plus en sortir. Sasha lui demande de partir. Il se moque de son refus et du pouvoir de sa parole :

– C’était charmant de votre part de venir et j’ai été ravie de vous voir. Maintenant, il faut vous en aller.
– Je ne partirai pas, ça va sans dire. Pourquoi êtes-vous comme ça ? Cessez donc d’être comme ça.
– Non, ça ne sert à rien. J’aime mieux que vous partiez.
– Eh bien, je ne partirai pas, dit-il. Je veux voir cette comédie. Il faudra que vous appeliez quelqu’un pour me mettre dehors… Au secours, au secours, crie-t-il d’une voix aigüe de fausset. Comme ça… Si vous voulez vous rendre ridicule.
– J’ai été si ridicule toute ma vie qu’un peu plus ou un peu moins ne fera pas grande différence.
– Appelez donc. Allez-y. Ou pourquoi ne tapez-vous pas contre le mur pour demander à votre ami d’à côté de vous venir en aide ?
Dès qu’il a dit cela, je baisse la voix. S’il y a une chose au monde que je veux éviter, c’est un esclandre dans un hôtel.

La parole de Sasha est complètement ridiculisée par son agresseur. Il la pousse à parler en se moquant d’elle afin de s’assurer qu’elle ne le fera pas ou qu’elle comprend que les conséquences de sa demande d’aide seront plus désagréables encore à long terme que la violence qu’il s’apprête à lui infliger. Sasha se tait. Elle sait bien que sa parole n’a en effet que très peu de valeur. Après la publication de ce roman, Jean Rhys choisit aussi le silence pendant de très longues années.

Et moi, tous les matins, je me lève en me demandant si j’ai encore assez d’énergie pour ne pas me laisser sombrer dans le silence. Les jours où j’enseigne, ça me rassure de savoir que j’aurai à aller en classe, je sais que je serai bien obligée de parler.

Disponibilité : re-publié chez Denoël dans la collection « Empreintes » en 2014, le livre semble facile à obtenir.   

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s