Tête Blanche de Marie-Claire Blais

L’œuvre de Marie-Claire Blais est bien représentée dans les collèges depuis longtemps. J’ai trouvé dans les boîtes de ma mère au sous-sol un exemplaire d’Une saison dans la vie d’Emmanuel (1965) qu’elle a lu au cégep dans les années soixante-dix. Le succès dure encore aujourd’hui. Dans les librairies de cégep, les piles d’Une saison dans la vie d’Emmanuel, ou parfois de La Belle Bête (1959), sont la plupart du temps mises en évidence. Il est toutefois étonnant de constater qu’on rencontre beaucoup plus rarement ses autres titres. C’est comme si la place prépondérante que prenaient ces deux romans occultait le reste de l’œuvre, c’est comme si le poids du cursus scolaire était si lourd qu’on ne pouvait plus y échapper. On en vient même parfois à se demander si les profs du collégial ne se sentent pas contraints de proposer les œuvres qu’ils ont eux-mêmes lues au même niveau, soit par manque d’esprit d’aventure, soit en raison d’un respect énigmatique envers l’institution ou soit simplement par paresse, sans penser qu’ils pourraient aussi faire revivre d’autres titres.

Un petit roman merveilleux de Marie-Claire Blais dont on entend à peu près jamais parler, c’est Tête Blanche, publié en 1960 tout juste après La Belle Bête. Ce livre est, selon moi, si extraordinaire que j’ai du mal à comprendre qu’on puisse discuter de littérature québécoise sans s’y attarder. Il recoupe des thèmes déjà abordés au Bal des absentes: la figure de l’enfant meurtrier qu’on a vue dans La Marquise de Sade et celle de l’enfant abandonné, dans La Femme qui fuit. Toute l’histoire du Québec peut être reconstituée à partir des personnages d’Evans et de sa mère. Enfin, toute l’histoire du Québec que j’ai envie de raconter, celle où l’on entend comme le petit Evans la douleur des femmes, peut être lue à travers Tête Blanche.

Au début du roman, Evans, qu’on surnomme « Tête Blanche », est envoyé au pensionnat par ses parents. Sa mère, peut-être en instance de divorce (le texte n’est pas clair), cherche à se détacher du père alcoolique et violent. Incapable de comprendre comment les contingences du monde extérieur peuvent miner la vie de sa mère, l’enfant ne peut s’empêcher de penser qu’il est responsable de cet abandon. Il s’invente peu à peu un personnage de jeune homme méchant afin de donner à sa culpabilité et à sa honte une forme dicible. Plus sa mère le remercie d’être un petit garçon raisonnable, plus il a envie de lui raconter dans ses lettres à quel point il est, au contraire, un être abject. Si c’est parce qu’il est cet enfant sage, généreux et empathique que sa mère a pu se détourner de lui, peut-être qu’en cessant de l’être pourra-t-elle enfin comprendre comment la séparation entre sa mère et lui pèse lourd dans son cœur. Rien n’y fait. Sa mère continue, malgré tout, de lui promettre des rendez-vous qu’elle ne cesse d’annuler. Et puis, peu à peu, elle ne lui promet plus rien ou à peu près, résignée au fait qu’elle ne pourra pas être là, que leur relation, aussi magnifique et précieuse qu’elle puisse être, est trop dure pour elle. Trop sincère, trop intense. Evans est insupportable dans sa beauté, Evans est insupportable parce qu’il sait sa souffrance.

Le personnage de la mère, même s’il reste en marge de la diégèse, est un élément essentiel de ce roman. Elle représente la femme artiste de la fin des années cinquante au Québec qui cherche à s’émanciper du mariage, d’abord, puis de son rôle de mère, ensuite, par la force des choses. La mère d’Evans, comédienne au théâtre, emprunte un des rares chemins de liberté pour les femmes de l’époque, analysé par Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe : « Une femme ‘arrivée’ qui a dans les mains un vrai métier, dont le talent est reconnu – actrice, cantatrice, danseuse – échappe à sa condition d’hétaïre ; elle peut connaître une véritable indépendance ; mais la plupart demeurent toute leur vie en danger, il leur faut sans répit séduire à neuf le public et les hommes ». (Le Deuxième Sexe, p. 270) La mère d’Evans est cette femme arrivée. Devenue actrice, elle peut se libérer de la vie qui l’a enchainée autrefois, mais l’équilibre qui lui permet de mettre la tête hors de l’eau quelques secondes est si fragile qu’elle doit sans cesse travailler pour le préserver. Elle évoque dans une lettre à son fils des fleurs qu’elle a reçues qui donnent à penser qu’elle est dans ce jeu de séduction permanent évoqué par Beauvoir. Elle se remet aussi peu à peu à fréquenter le père d’Evans. Il n’y a donc pas de place dans sa vie pour son petit Tête Blanche, tout aussi tendre et attachant qu’il soit, elle a déjà trop à faire pour qu’elle puisse s’occuper de lui. Sa vie à elle, ce combat qui la laisse sans répit, prend toute la place.

En rencontrant Emilie, avec qui il entretient une correspondance comme autrefois avec sa mère, Evans pourra enfin se débarrasser de son identité meurtrière qu’il s’est autrefois inventée. Leurs échanges intellectuels offrent à Evans l’opportunité de se demander qui il est vraiment, maintenant qu’il n’est plus que le réceptacle de la souffrance de sa mère. Emilie lui écrit un jour : « Tu n’es pas seul : je ne comprends pas toujours quand tu parles de tes désirs de fin du monde, de ta soif de désastres, mais je pense que de pareils voeux sont lourds à porter » (p. 132). À travers cette jeune relation amoureuse, il essaie d’aller au-delà de ses rêves de destruction pour bâtir quelque chose de beau qui lui permette de tenir le coup pour montrer, peut-être enfin, au monde le jeune homme merveilleux qu’il est.

« Mon enfant, tu es Tête Blanche et pas un autre garçon parce qu’on avait besoin d’un petit Tête Blanche mélancolique sur la terre. C’est tout. » (p. 36)

Disponibilité : re-édité en Boréal compact, le livre est facile à obtenir.

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3 réflexions sur “Tête Blanche de Marie-Claire Blais

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