Car l’adieu, c’est la nuit d’Emily Dickinson

Peut-être étais-je trop gourmande –
Il me faut – des ciels à tout le moins –

Perhaps I asked too large –
I take – no less than skies -(358)

Poète américaine incontournable qui n’a pas du tout été oubliée par l’histoire, Emily Dickinson est néanmoins l’absente parfaite à inviter à notre bal. À son époque, elle est totalement absente de la scène littéraire. Sa légende s’est construite autour de sa vie de recluse et sur ses très rares publications de son vivant. Pour le peu que son oeuvre ait pu passé inaperçue, justice lui a été rendue depuis, puisqu’elle a été célébrée pendant tout le vingtième siècle. J’ai commencé à lire Dickinson il y a deux mois. Je me suis inscrite à un cours gratuit en ligne sur la poésie américaine sur Coursera donné par l’University of Pennsylvania. Je n’écris jamais ou à peu près sur la poésie et j’ai fait ma première tentative de lecture poétique dans un texte de cinq cents mots en anglais. Il faut parfois de ces petits défis pour rendre la vie amusante quelques heures. Ma rencontre dans ce cours avec les textes de Dickinson a été déterminante. Elle est arrivée dans ma vie au moment où j’avais besoin d’une compagne d’infortune. J’ai commencé à la lire à cet instant précis où je voulais entendre ses cris tendus vers le ciel. Depuis que nous avons ouvert ce blogue, Julie et moi, j’ai l’impression que notre solitude teinte plusieurs de nos textes. Notre grande solitude d’enfant dans une banlieue québécoise quelconque côtoie désormais notre solitude d’enseignante, notre solitude d’intellectuelle, notre solitude d’écrivaine. C’est sans doute ces solitudes qui nous ont poussées à revenir vers le blogue, après quelques années hors ligne. On ne s’y sent pas moins seules, mais on évite de se perdre dans le dangereux et délicieux silence.

Les poèmes de Dickinson sont portés par une quête d’élévation qui m’inspire et me meurtrit. Adolescente, j’étais à la recherche de la moindre parcelle de transcendance. Aujourd’hui, à 33 ans, il m’arrive régulièrement de me demander s’il est réellement possible de s’élever dans un monde aussi décevant. Quand je pense à la médiocrité du monde, je ne ne veux pas parler de la télévision, de la culture populaire ou de la prolifération des téléphones intelligents. Ces choses-là ne sont pas mauvaises en soi. En fait, je suis bien plus sévère que ça. Je parle de la médiocrité inhérente à tout ce qu’on nous présente comme grandiose, au caractère mensonger de ce qui devrait relever de l’extraordinaire. Avec Car l’adieu, c’est la nuit, j’ai eu l’impression d’enfin toucher à quelque chose qui mérite les superlatifs. À une poésie qui arrive à nous détacher de ces poids que nous avons aux chevilles pour nous offrir un petit bout du ciel.

Dans les poèmes souvent insaisissables de Dickinson, il faut apprendre au fil de la lecture à se frayer des petits chemins de travers dans le texte. Al Filreis, le prof de poésie sur Coursera, est un maniaque de close reading. Dans les vidéos du cours, il est filmé avec sept ou huit étudiant.e.s. Il décortique un à un les vers du poème. Il donne un mot à un.e étudiant.e, un mot à un autre et ainsi de suite. Chaque étudiant.e est donc responsable de réfléchir plus particulièrement à une partie du poème. Avec la contribution de chacun de ses étudiant.e.s, une réflexion se construit et le poème autrefois opaque de Dickinson devient tout d’un coup un peu plus clair. Au fur et à mesure que le cours avance, je constate que le prof n’est pas si adepte de close reading qu’il le prétend. En réalité, il cherche à amener sa classe vers des lectures très fermées des poèmes, vers l’interprétation canonique des poèmes donnée dans les anthologies. Pour ma part, je suis une enseignante beaucoup plus casse-cou. J’aime me lancer avec les étudiant.e.s dans l’analyse d’un texte sans savoir exactement où nous allons. Malgré tout, sa démarche m’a inspirée. Je faisais déjà beaucoup de close reading en classe, mais je n’avais jamais essayé de donner systématiquement du travail à chaque étudiant.e. Dans un groupe de trente étudiant.e.s au collégial, c’est un peu plus difficile qu’avec sept-huit étudiant.e.s universitaires comme le séminaire du prof. J’ai néanmoins vu que je pouvais diviser ma classe en huit tables. L’expérience s’est bien déroulée. J’ai eu une table de jeunes hommes rebelles qui ne voulaient pas se prononcer, mais nous étions au tout début de la session, notre relation n’était pas encore assez bien développée. Si je refaisais l’expérience la semaine prochaine, ça serait passerait bien mieux. J’avais aussi deux ou trois tables d’étudiant.e.s qui voulaient absolument parler à propos de parties du poème qui avaient été attribuées à des camarades de classe plus silencieux ou plus nerveux à l’idée se prononcer. C’est un beau problème qui demande du doigté pour le régler. Il faut réussir à faire taire les plus volubiles sans perdre leur enthousiasme. Cet élan du coeur d’étudiant.e.s soudainement très inspiré.e.s est hautement nécessaire pour le prof!

L’ambition folle de Dickinson de réaliser tous les possibles, de se donner les moyens de vivre ce qu’il y a de plus grand contamine sa poésie. Une poésie de rêveuse, une poésie d’agoraphobe. L’idéal est si magnifique, le monde, si décevant. Il n’y a qu’à la maison devant son cahier de poésie qu’elle arrive à créer des explosions, qu’elle parvient à faire jaillir la flamme qui la tient en vie. Le Vésuve à la Maison. Vesuvius at Home. (1705) Une femme remplit dans l’ombre des cahiers avec des poèmes sans titre (ils seront numérotés après sa mort). Elle ose voir une portée grandiose, universelle, dans ce travail qu’elle réalise à l’abri des regards. Elle se permet d’adresser la parole à ceux qui lui demanderont jamais son avis. Ceci est ma lettre au Monde / Qui jamais ne M’écrivit – This is my letter to the World / That never wrote to Me – (519) Elle fait confiance au ciel, comme si c’était la seule chose qui puisse l’empêcher de tomber. Le monde lui-même n’est qu’une immense fosse dans lequel elle pourrait périr à tout instant. Une Fosse – mais le Ciel au-dessus – / Le Ciel à côté, le Ciel à l’entour ; / Pourtant une Fosse – / Avec un Ciel au-dessus A Pit – but Heaven over it – / And Heaven beside, and Heaven abroad ; / And yet a Pit – / With Heaven over it (508)

En lisant Dickinson, je me demande comment elle tient le coup, comment elle peut continuer de s’accrocher à ses cahiers et tenir son travail confidentiel de poète plus haut que tout. Quand je vais très mal, et c’est le cas aujourd’hui, tout me détourne de la littérature. Je n’arrive plus à lire, plus à écrire. Je viens sur ce blogue tenter de lutter contre ces pulsions négatives. Je tiens la littérature responsable d’une partie de mon malheur. Si elle ne m’avait pas fait croire que la vie pouvait ouvrir tous les possibles, je ne serais pas aussi déçue, ennuyée et en colère que je le suis en ce moment. Je serais peut-être comme tout le monde, juste un peu heureuse, juste un peu désenchantée, juste un peu amusée, juste un peu attristée par ma vie. Dans le poème 466 de Dickinson, l’éloge de la poésie est total. Le poème est la plus haute forme littéraire puisqu’il ouvre tout, puisqu’il permet tout, alors que la prose ne concède, selon elle, qu’un petit territoire à l’écrivain. J’habite le Possible – / Maison plus belle que la Prose – / Aux croisées plus nombreuses – / Aux Portes – plus hautes – I dwell in Possibility – / A fairer House than Prose – / More numerous of Windows – / Superior – for Doors –  (466) Sa manière de conquérir une certaine liberté est de se consacrer à son travail, de travailler sur ses poèmes pour lesquels elle se donne corps et âme. Mon Occupation – Ceci – For Occupation – This (466) De toute évidence, elle arrive à faire de la littérature un refuge. Les tirets et les majuscules, qu’elle utilise abondamment, accentuent le mouvement des mots vers le haut. Avec leur majuscule, ils se présentent grands et forts. Encadrés de tirets, ils se détachent de la page pour habiter le possible.

À mes yeux de lectrice francophone, le poème 207 m’a frappée en raison d’une certaine résonance avec Baudelaire. Si l’ivresse est bel et bien le thème dominant du poème, il est toutefois aux antipodes d’« Enivrez-vous ». Je goûte une liqueur jamais brassée – / Dans des Chopes de perle taillée – / Nulle Baie de Francfort ne saurait/ Livrer Alcool pareil! I taste a liquor never brewed –  / From Tankards scooped in Pearl –  Not all the Frankfort Berries / Yield such an Alcohol! (207) Dickinson n’est pas intéressée par les plaisirs terrestres. Elle rêve d’une boisson unique qu’elle sera seule à avoir goûtée. Elle est à la recherche d’une expérience qui se détache de toutes les autres par sa singularité.  À moi – Soûleries d’Air – Orgies de Rosée – / Aux jours sans fin de l’été – / Je titube sur le pas des cabarets – / De l’Azur en fusion Inebriate of air – am I –  / And Debauchee of Dew –  / Reeling – thro’ endless summer days –  / From inns of molten Blue – La « Débauchée de la Rosée » s’enivre des choses les plus rares, des choses les plus délicates sous un ciel chaud, mouvant, incandescent. Le feu, partout dans l’oeuvre de Dickinson, touche désormais l’azur.

À noter : Le poème 1705 n’est pas dans Car l’adieu, c’est la nuit. J’ai triché parce que je voulais absolument citer le vers : « Vesuvius at Home ».

Disponibilité : publié en version bilingue dans la collection « Poésie » de Gallimard, le livre doit sans doute être commandé à l’avance.

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2 réflexions sur “Car l’adieu, c’est la nuit d’Emily Dickinson

  1. Diane Simard

    Dear Amélie, ce lien pourrait t’intéresser >Jean Morris, Poetry from the Other Americas. Michel Garneau y est mentionné: long poème 1977, une pièce de théâtre « Émilie ne sera plus jamais cueillie par l’anémone » 1981. Et aussi Christian Bobin, amoureux de cette dame, un autre lien.
    La morosité ambiante…une source de rapprochement entre nous.
    Sincerely….Diane Simard

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