Je voudrais qu’on m’efface d’Anaïs Barbeau-Lavalette

J’enseigne, en ce moment, à temps partiel dans un cégep privé à Hochelaga. La majorité de mes étudiants viennent du Maghreb, d’Afrique de l’Ouest ou d’Haïti. Certains ne sont que de passage à Montréal le temps de leurs études, alors que d’autres veulent s’établir au Canada. J’ai aussi quelques étudiants nés au Québec et de rares étudiants hispanophones. J’ai décidé de mettre au programme dans mon cours de Communication Pays sans chapeau de Dany Laferrière et Autour de ton cou de Chimamanda Ngozi Adichie (je parlerai de ce titre bientôt sur le blogue). Mais avant de quitter le Québec, j’ai eu l’idée de commencer la session dans notre quartier avec Je voudrais qu’on m’efface d’Anaïs Barbeau-Lavalette. Lorsqu’ils ont entamé leur lecture, je l’ai su tout de suite puisque plusieurs étudiants sont venus me parler avec découragement de leur difficulté à lire le français québécois. J’ai tenté comme j’ai pu de les rassurer en leur expliquant que nous allions passer à travers ces particularités en classe, qu’ils ne seraient pas seuls avec le texte. Nous avons étudié ensemble comment les mots étaient transformés. Le « y » très récurrent dans le roman remplace toujours un « il ». Mes étudiants étrangers étaient hilares lorsqu’ils ont compris que « crisse » était une transposition blasphématoire de « Christ ». Les étudiants québécois, de leur côté, n’étaient pas ennuyés par ces conversations. Je les sentais fiers du joual et surtout fiers des sacres. (Il serait d’ailleurs intéressant de réfléchir à cette fierté spontanée que j’avais déjà perçue lorsqu’on aborde cette question.) Quelques semaines plus tard, lorsque nous avons travaillé sur le texte de Dany Laferrière, ce sont certains étudiants étrangers qui parlaient avec une fierté similaire du créole haïtien et des créoles. Nous avons passé en revue quelques anglicismes de Je voudrais qu’on m’efface qui pouvaient rendre la compréhension du texte plus ardue. Lorsque nous avons commencé à discuter de l’histoire du roman, j’ai vu tout de suite que je n’avais pas surestimé leur capacité à saisir le texte. Ils le lisaient bien mieux qu’ils ne le prétendaient au départ.

Lors du premier cours où nous quittions l’analyse de la langue pour étudier le récit, j’ai demandé à mes étudiants ce qui les avait marqués. Un mouvement dans la classe s’est créé autour de Roxane. Ils étaient vraiment animés lorsqu’ils me racontaient son histoire. Je voudrais qu’on m’efface met en scène trois personnages de 12 ans, Roxane, Kevin et Mélissa, qui se partagent de manière à peu près égale les scènes du livre. Je n’étais pas étonnée qu’ils me parlent d’emblée de Roxane. Elle est peut-être plus accessible que les autres et, en plus, elle est plutôt mise de l’avant dans le roman. Son rêve de la Russie contamine tout le livre jusqu’aux numéros de chapitres en russe dans le roman. J’ai un étudiant d’origine maghrébine qui s’est exclamé « Madame, j’ai étudié le russe » sans ajouter un mot de plus. Il était tellement surpris que ça puisse être utile dans un cours de français. Une fois son étonnement passé, il était heureux de pouvoir mettre ses connaissances à profit pour notre bénéfice. Mes étudiants me parlaient beaucoup de la relation de Roxane avec l’école où les autres élèves la croient déficiente intellectuelle. Ils avaient été très marqués par la scène où Roxane décide de ne pas embarquer dans l’autobus réservé aux handicapés qu’on lui demande de prendre. Elle finit par se perdre dans la ville et se révèle incapable de retrouver seule son chemin vers l’école. Une partie de la classe disait que c’était la preuve qu’elle était un peu retardée. Une autre partie du groupe, très combattive, soutenait que c’était faux puisqu’à la fin du roman, elle se rend elle-même à l’école pour son concert de musique. Et moi, comme prof, je vivais ce moment magique où je peux me retirer. Je servais seulement à encadrer leur discussion. Les étudiants réalisaient le travail d’analyse seuls en échangeant entre eux. À mon avis, leur amour manifeste pour Roxane rendait possible une discussion aussi vive et réfléchie.

Au cours suivant, j’ai proposé qu’on s’intéresse ensemble à Mélissa qui est, je crois, le personnage le plus difficile du roman. Au début de la session, j’avais établi avec les étudiants une de mes limites. Je leur avais demandé de montrer une attention particulière à la manière dont l’auteure arrivait à parler de la prostitution avec respect. J’ai annoncé que nous aurions dans la classe le même respect. De toute évidence, ils m’ont bien entendue. J’ai concentré l’étude de Mélissa autour de la figure de l’enfant abandonné. Ils étaient très sensibles à l’interdiction juridique qui empêche Mélissa de parler avec sa mère. Nous avons discuté de la place de mère qu’occupe spontanément la grande soeur qui cherche à offrir à ses frères le meilleur foyer possible dans les pires conditions et de la grande solitude que vit la jeune fille en assumant cette position. J’ai discuté avec eux des conséquences de cet abandon pour Mélissa qui aimerait se lier d’amitié avec Roxane, mais qui ne sait pas comment s’y prendre pour bâtir une relation. Un de mes étudiants trouvait très drôle de m’entendre parler d’un personnage de 12 ans comme d’un enfant. Il me disait en riant que c’était là qu’on voyait que j’étais une Occidentale. L’observation était intéressante puisque ça nous a permis de nous demander si les personnages étaient des enfants, des adolescents ou des jeunes adultes et ce que ça voulait dire. Un de mes étudiants a fait remarquer qu’ils avaient le même âge que les personnages du roman au moment où l’histoire se déroule. Il disait qu’ils écoutaient la musique de 50 cent qui est en arrière-fond du récit. J’avais lu sur Internet que 50 cent avait 12 ans lorsqu’il a vu sa mère se faire assassiner devant lui. Nous avons discuté du choix de cet âge particulier pour construire le roman.

Au dernier cours, nous avons étudié le personnage de Kevin dont le père est lutteur dans un sous-sol d’Hochelaga. Je suis passionnée par les sports de combat, j’étais contente d’en discuter avec eux. Je me suis servie, sans leur faire lire, du texte de Roland Barthes sur le catch pour amorcer une réflexion plus intellectuelle sur ce que ce sport représentait. L’idée un peu complexe de Barthes que j’essayais de leur faire entendre c’est que malgré l’apparent récit que la lutte arrangée construit sous nos yeux, c’est en réalité une illusion. La lutte arrangée est une série d’instantanés, alors que la boxe, elle, nous présente une véritable histoire en train de se bâtir. Le catch est donc encore plus trompeur qu’on le croit. Kevin, complètement immergé dans ce faux-récit, doit apprendre à la dure à démystifier ce sport. J’ai fait regarder à mes étudiants le court-métrage La Lutte de Michel Brault, Marcel Carrière, Claude Fournier et Claude Jutra pour qu’on voit ensemble ce que la lutte arrangée représentait pour le Québec. Dans le film, les caméras fixent les spectateurs et montrent à quel point ils croient au spectacle du triomphe d’Édouard Carpentier qui se déroule sous leurs yeux.

À la fin de ce parcours à travers le roman, mes étudiants devaient produire une rédaction. Pour le cours de Communication, j’aime travailler la correspondance. Ils devaient donc se mettre dans la peau d’un des personnages du roman et écrire une lettre à leurs parents en intégrant trois procédés d’écriture dans leur texte et en citant deux scènes du roman. Kevin, Roxane et Mélissa étaient maintenant étudiants au cégep. Pour ceux qui choisissaient Roxane, elle devait être étudiante en musique dans un pays étranger de leur choix. La plupart des étudiants l’ont envoyée en Russie. Certains l’ont plutôt imaginée en France, en Ukraine, aux États-Unis et au Maroc. Kevin et Mélissa, eux, étaient tous les deux inscrits dans le même programme que mes étudiants dans un cégep quelque part à Montréal. L’idée était de donner l’occasion à ceux qui le désiraient de discuter de leur programme d’études. Dans ma classe, j’ai vingt-cinq étudiants et deux étudiantes. Je me demandais si le personnage masculin serait plus populaire que les autres en raison de la forte majorité de gars. J’ai été agréablement surprise en découvrant les rédactions de constater que huit étudiants avaient opté pour Mélissa, neuf pour Roxane et dix pour Kevin. Plusieurs hommes ont donc décidé de raconter l’histoire du point de vue d’une femme. Dans le texte de présentation de ce blogue, Julie et moi écrivions qu’on se trompait en pensant que les jeunes hommes n’étaient intéressés que par les histoires d’hommes. J’en avais la preuve. Fait intriguant, j’ai remarqué que la plupart des étudiants qui avaient choisi Kevin lui inventaient une histoire amoureuse (parfois avec Mélissa). Il n’y avait jamais de telles aventures passionnelles dans les lettres de Mélissa et de Roxane, même sous la plume de mes deux étudiantes. Les lettres à sa mère, écrites dans la peau de Mélissa, parlaient surtout de sa fierté d’être inscrite à l’école. Elle racontait comment elle avait réussi à se relever de son passé difficile.

Je suis souvent très émue en lisant les rédactions de mes étudiants. On pourrait m’accuser d’être trop sentimentale, mais je suis vraiment bouleversée de penser que pour la plupart d’entre eux, ils n’auront plus, après le cégep, d’occasion de s’exprimer par écrit. Je me sens même privilégiée de pouvoir les lire. On serait étonné de constater à quel point dans les rédactions en français les étudiants racontent toutes sortes de choses. Cet espace de parole, d’étudiants qui n’écrivent pas régulièrement, est sacré. Évidemment, on devinera à travers mes mots que je ne suis pas le genre de prof qui envoie des perles de correction par courriel à ses collègues ou qui en publie sur Facebook. Je suis même vertement contre cette pratique. À mon avis, le prof pille cet espace sacré en partageant les erreurs des étudiants. Il fait preuve aussi d’un non-respect étonnant pour l’apprentissage. Au lieu d’être à la recherche de la moindre bêtise écrite par un étudiant, les profs de cégep devraient plutôt tourner leur regard vers l’intelligence qui se dégage des copies, malgré la paresse, l’arrogance, la maladresse ou le manque d’engagement pour leurs études de certains étudiants. Ils seraient bien surpris de découvrir que les étudiants ne sont pas idiots du tout, qu’ils comprennent bien mieux la littérature qu’on pourrait le croire.

Je suppose que si des profs de cégep lisent ces lignes, à plus forte raison s’ils sont des amateurs de perles de correction, ils trouveront que j’exagère, que je rends grave quelque chose qui serait en réalité bénin. De mon point de vue, c’est tout le contraire. Je me retiens. Dans ma tête, mon jugement est plus sévère encore. J’écris pour adoucir et nuancer mes pensées. Les perles de correction rendent compte d’une vision de l’écriture que je veux combattre. Ce n’est donc pas un sujet trivial. On peut concevoir l’écriture comme un privilège réservé à ceux qui savent s’exprimer et manier la langue avec soin. Dans cette vision du texte, la littérature est réservée aux génies, les plus grands esprits de notre époque s’expriment par le livre parce que leurs pensées peuvent suffisamment trouver corps dans les lettres. Il est aussi possible d’adopter un tout autre point de vue. On peut voir l’écriture comme un véhicule qui appartient à tout le monde et qui permet d’apprendre à s’exprimer et à affiner sa pensée. Je suis de ce deuxième camp. Quand on est persuadé que l’écriture doit appartenir à tout le monde, on ne peut qu’être touché par les maladresses des étudiants. Ils ne sont pas parfaits, mais ils essaient de se construire une parole. Parfois on voit naître des paroles réellement singulières. C’est beau. Les profs qui aiment les perles de correction ne veulent pas forcément, comme on serait tenté de le croire à première vue, se moquer des étudiants ni de leur maladresse. À mon avis, ils désirent surtout réitérer que l’écriture est un privilège qu’il faut mériter. Eh bien, je ne suis pas d’accord.

En corrigeant les rédactions de mes étudiants sur Je voudrais qu’on m’efface, puisque je savais que j’écrirais à ce sujet, j’ai pris en note quelques phrases tirées de leurs textes. J’ai transcrit dans un cahier ce que j’ai appelé, faute de mieux, des anti-perles de correction. J’ai trouvé quelques phrases magnifiques, justes et habiles qui montrent comme on y perd tous lorsque trop de gens restent silencieux. Les étudiants devaient ainsi écrire des lettres adressées aux parents des personnages du roman. S’ils endossaient le rôle de Mélissa, ils écrivaient à sa mère, Kevin, à son père. S’ils optaient pour Roxane, ils pouvaient choisir entre son père et sa mère. L’exercice de la lettre aux parents a vraiment bien fonctionné. J’étais surprise de constater avec quel sérieux ils avaient abordé la chose. Mon étudiant Youssef écrit dans une lettre de Roxane à sa mère : « Je ne trouve que déceptions, la vie est devenue banale et sans pitié, mon chagrin est profond et ma solitude prend de l’ampleur de jour en jour, tout simplement j’ai besoin de toi ». Je n’ai évidemment pas modifié la phrase, elle était comme ça dans sa rédaction. À la fois si belle et triste. On dirait un passage de roman alors qu’en réalité c’est une phrase qu’un jeune homme, inscrit dans un programme technique, a écrit dans le cadre d’une évaluation en classe. Sous la plume d’Alex, Roxane écrit à son père : « Je me souviens encore du moment où t’as commencé à te laisser porter par tes rêves, plutôt que te noyer dedans ». Il reprend à merveille le ton et l’esprit du roman. Il a réussi à récréer ce regard bienveillant que les personnages portent sur leurs parents et qu’ils ont malheureusement du mal à reproduire lorsqu’ils s’observent eux-mêmes. Ils n’ont pas la même empathie sans limite lorsqu’ils pensent à leur propre douleur. Le même Alex fait dire à Roxane : « C’était comme si je recollais des morceaux qui n’avaient jamais vraiment bien fittés ensemble ». Le respect sans fin pour les parents étaient dans presque toutes les rédactions. Mouad donne à Roxane ces mots : « Maman ça c’était du passé et je te pardonne, car sans toi, je perds ma valeur ». Dans un esprit similaire, Giovanni imagine Roxane qui écrit à son père : « Tu as cueilli le monde pour moi et je te remercie ». Les étudiants qui se plaçaient dans la peau de Mélissa imaginaient tous avec une grande tendresse comment elle tenterait de reprendre contact avec sa mère. Charles fait dire à Mélissa : « Dis-moi que t’es en vie et que tu continues d’être ma mère, quelque part dans le monde. Je t’aime ». Laurent, dans le même registre : « Encore une fois, je suis profondément désolée, j’espère qu’il n’est pas trop tard pour recréer des liens, réponds-moi ».

Les profs qui pensent que leur travail consiste à être des gardiens du langage et de l’expression impeccable manquent le meilleur.

Disponibilité : publié dans la Bibliothèque québécoise, le roman est très facile à obtenir.

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4 réflexions sur “Je voudrais qu’on m’efface d’Anaïs Barbeau-Lavalette

    1. Merci, Dominique! Quand j’ai parlé à Julie que je pensais l’enseigner cette session, elle m’avait dit que certains de ses collègues dont toi l’enseignaient et que tu avais eu de belles expériences avec ce livre.

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