« Trois femmes » de Monique LaRue

À partir du moment où s’impose à soi une figure, comme celle de l’absente, on s’aperçoit qu’on avait jusque là vécu au milieu de spectres et qu’il suffit d’y accorder un peu d’attention pour les voir surgir partout et mesurer l’ampleur de notre perte. L’essai de Monique LaRue, La Leçon de Jérusalem, pourrait être lu à partir des formes multiples de l’absence. Dans le texte qui donne au recueil son titre, l’écrivaine raconte comment après avoir été entraînée au coeur d’une polémique difficile à prévoir, elle a été l’objet d’une tentative d’effacement par plusieurs de ses pairs. Elle explique,  avec une cruelle lucidité, que c’est notamment en raison de son statut d’absente, c’est-à-dire d’artiste dont l’existence n’est pas reconnue par l’institution, qu’elle s’est retrouvée, de façon paradoxale, au coeur de cette polémique: « Il ne m’échappe pas une seule seconde […] que la cause évidente en est plutôt le mépris: on ne me reconnaissait pas un statut d’auteur ‘suffisant’ pour se préoccuper de ces gifles [notamment l’accusation d’avoir plagié un philosophe qu’elle tient en haute estime, Claude Lévesque]. » (p. 92)

En commençant la lecture de LaRue, je n’allais pourtant pas à la rencontre d’une écrivaine sous-estimée, mais plutôt d’une grande figure. Deux de mes collègues, Christian et Francis, m’avaient parlé avec enthousiasme et admiration de La Leçon de Jérusalem. Sans jamais en avoir discuté ensemble, ils m’avaient décrit l’auteure en des termes très similaires : un esprit remarquable et une grande plume. Francis m’avait aussi raconté que LaRue réfléchit dans son essai à l’impact du choix de la maternité pour une écrivaine. À la lecture de certains billets de ce blogue, on devinera que cette idée me préoccupe particulièrement, même si j’ai souvent l’impression que c’est un peu la vie qui fera ce choix à ma place, dans cette course contre la montre entre la fin de la précarité de notre ménage et la fin de notre fertilité à Amélie et moi. Entre toutes ces raisons de lire l’essai, je ne sais laquelle a été la plus déterminante. J’ose espérer que je n’ai pas obéi à cette tendance qui nous amène à accorder une importance supérieure à la parole d’une femme à l’aune de l’approbation des hommes.

 

Il est toutefois certain que l’enthousiasme de mes collègues m’avaient contaminée, sans doute en grande partie parce que, malgré la présence dans ma vie de deux incomparables complices avec qui je partage un dialogue permanent, ma soif de dialogue est insatiable.  J’imagine que c’est là l’effet d’avoir trop longtemps été plongée dans le silence et dans une profonde solitude intellectuelle. Rien ne peut en venir à bout. Ce n’est évidemment pas pour rien qu’Amélie et moi avons imaginé cette grande fête : la réunion de toutes ces absentes fonde une communauté. Je semble m’éloigner de mon sujet dans ce paragraphe, mais je suis, au contraire, en plein coeur de celui-ci. Monique LaRue évoque à plusieurs moments son désir de construire une communauté d’esprits et exprime la douleur infligée par l’échec de ce projet. La grande controverse autour de son texte bref et en apparence inoffensif, L’arpenteur et le navigateur, marquait en effet le constat de la défaite d’une communauté, celle des écrivains qui ne l’avaient ni comprise suffisamment pour éviter un terrible malentendu, ni défendue contre les attaques qu’il avait engendrées.

C’est une autre défaite qu’analyse « Trois femmes », le texte du recueil dont mes collègues m’avaient parlé avec le plus d’intensité et sur lequel j’avais envie de m’arrêter aujourd’hui.  Alors qu’aucune indication générique n’est donnée sur les autres textes de l’ouvrage, on qualifie celui-ci de « Fiction/problème », comme pour lever le soupçon sur le caractère autofictionnel du texte. J’en parlerai donc comme une oeuvre de fiction et le désignerai comme essai. L’amitié féminine, constate LaRue dès les premières pages de l’essai, est vouée à l’échec : « Mais ce que veut dire le mot ‘amie’, je n’en ai jamais été certaine. Après la mort d’Augustin, j’ai pensé qu’il ne voulait rien dire, que l’amitié entre femmes n’existe pas ou que je ne l’avais pas reconnue quand elle s’était trouvée sur mon chemin, qu’elle m’avait échappé, que je n’en avais pas été digne. » (p. 245) La suite de l’essai consiste à examiner ce qui, dans la dynamique même de l’amitié entre femmes ou dans les petites et grandes lâchetés individuelles, empêcherait l’amitié. Pour ce faire, elle retrace le parcours des trois femmes évoquées dans le titre, illustrant ainsi trois des principales possibilités offertes aux femmes de cette génération (la première vague de babyboomers) qui avaient réussi à mener des études supérieures en dépit de tous les vents contraires.

La première d’entre elles, Marie, la plus ancienne amie de la narratrice, est une universitaire accomplie qui n’a jamais eu d’enfants. Spécialiste notoire de la littérature des femmes, invitée de choix des médias, elle est en pleine maîtrise d’elle-même, belle, élégante et séduisante. En d’autres mots, Marie est une femme qui a tout compris des mécanismes de la société, au sommet de laquelle elle trône, et qui joue avec aisance de ses codes grâce à ce legs fondamental du père: « la volonté de prendre toute la place qui lui revenait dans le monde ». (p. 249) Cette place, elle l’a prise : son existence est pleinement reconnue au sein de la sphère publique. Elle est bien sûr issue d’une famille aisée. Seuls les enfants de familles fortunées et cultivées (ou qui ont été envoyés dans des écoles prestigieuses) possèdent une conviction si forte qu’une place les attend dans le monde et l’aisance qui accompagne celle-ci. À celle qui a dû arracher cette place, aucune reconnaissance ne suffira à effacer tous les doutes sur sa légitimité.

La deuxième femme, la narratrice, est issue d’un milieu similaire à Marie et a aussi fait des études universitaires. Une différence essentielle sépare les deux femmes : elle n’est pas devenue professeure d’université et n’a donc pas de place aussi clairement reconnue par l’institution et, donc, dans l’espace public. Cela s’explique en partie parce qu’elle s’est aventurée sur un terrain hostile aux femmes, la philosophie. Il y aurait, en effet, pour elle quelque chose d’essentiellement inconciliable entre les femmes et la philosophie, et, surtout, entre la maternité et la philosophie : « À vingt ans, Marie et moi, nous disions que nous ne voulions pas d’enfant, et pour ma part j’étais sincère. Mais huit ans plus tard, je savais déjà que, pour sortir de la philosophie, j’allais poser ce geste définitif, inexplicable, au-delà de toute raison : donner la vie. M’incarner. » (p. 246) Le problème ici ne serait donc pas la maternité, mais la philosophie, confinée dans l’abstraction et faisant ainsi violence à la nature charnelle de la femme. Il y aurait beaucoup à dire sur cette conception figée des femmes.  Si on a souvent tôt fait de mettre les femmes en charge du quotidien, il me semble qu’il y a autant de rapports à la réalité qu’il y a de femmes. Certaines femmes sont beaucoup plus à l’aise dans l’abstraction et se sentent inadéquates vis-à-vis le quotidien. Le désir de « redescendre » (p. 246) qu’elle dit avoir ressenti après des années d’études en philosophie n’appartiendrait-il pas davantage à la romancière qu’à la femme? Ce qui distingue le roman de la philosophie, c’est que le premier choisit l’incarnation plutôt que le royaume des idées. Loin d’être un obstacle à la création, la maternité la favoriserait en participant d’un même mouvement vers le vivant.

La troisième femme, Lucille, amie de la narratrice depuis la cinquième année du primaire, mais avec laquelle Marie n’a jamais été vraiment liée, a un parcours à la fois typique et singulier. Lucille est l’exemple même de la fille sacrifiée, aînée d’une famille nombreuse qui doit prendre soin de toute la famille avec sa mère ou à la place de celle-ci (la mère de Lucille occupait un emploi dans un hôpital). Elle est la fille condamnée à l’effacement, prolongement de la mère qui ne pourra aspirer à vivre sa vie qu’au moment où le plus jeune sera grand ou bien quand elle quittera la demeure familiale. Mais ce sera alors pour devenir à son tour mère, maternité qu’elle vivra sous le mode du sacrifice puisque c’est le seul qu’elle connaît. Des filles comme celles-là, il y en a eu dans chaque famille canadienne française pendant des décennies, depuis la glorieuse époque de la « revanche des berceaux » jusqu’aux années 1960. Lucille pourrait être ma mère.

Le destin de Lucille est aussi hors du commun puisque malgré la pauvreté de sa famille, malgré son genre et malgré l’époque, elle a complété des études universitaires. La narratrice raconte que Lucille « habitait un grand logement en demi-sous-sol, dans une de ces ‘boîtes à savon’ que [les] parents [de la narratrice] n’aimaient pas et dont ils contestaient la construction par une bataille de zonage ». (p. 256) Dès l’origine, la place dans le monde de Lucille et de toute sa famille était remise en question. Ils étaient ces pauvres qu’on ne veut pas voir dans son beau quartier. En plus de prendre la famille en charge, Lucille a toujours été première de classe. Elle réussit ainsi à aller à l’université: « À une époque où cela se faisait encore moins que maintenant, elle avait étudié le génie civil, un métier incompatible avec la maternité, métier qu’elle n’avait pas vraiment choisi mais qui était la seule porte d’accès à l’université pour les gens qui n’avaient pas les moyens d’aller dans les collèges classiques privés. » (p. 254)

Ce passage me hante. On aurait tort de croire qu’il appartient à un passé révolu. La prétendue accessibilité aux études supérieures cache tout un pan de la réalité. Encore aujourd’hui, pour quantité de gens, notamment pour des immigrant.e.s qui doivent trouver rapidement un emploi payant, les études universitaires en arts et en sciences humaines représentent un luxe qu’ils ne peuvent se permettre. Pourtant, parmi les étudiant.e.s les plus brillant.e.s et allumé.e.s que j’ai eus au cégep, plusieurs d’entre eux étaient des immigrant.e.s qui étudiaient dans un programme technique. Évidemment, ces données sont biaisées dans la mesure où ils étaient aussi plus âgé.e.s et avaient vécu une expérience riche, qui transforme un être, celle de l’immigration. Je suis, par ailleurs, persuadée qu’ils feront d’extraordinaires infirmières, infirmiers et technicien.ne.s en analyse biomédicale, des métiers importants, et je sais que le but de la formation générale est précisément de donner un bagage culturel commun à des gens de tous les horizons. Mais comment ne pas me sentir révoltée par le fait que Mouana, Djouder, Aadel et Julienne, par exemple, avec leur curiosité, leur sensibilité et leur intelligence  hors pair, n’aient pas même le choix d’étudier dans un domaine comme la littérature, alors que d’autres, qui n’ont ni une sensibilité comparable à la littérature, ni une aussi grande soif de connaissances pourront, eux, le faire?

Le personnage de Lucille pointe cette injustice. Elle était aussi brillante que les deux autres femmes. Ses conditions d’existence seules lui ont interdit de se réaliser pleinement, comme Marie et la narratrice, dans une profession qu’elle aurait choisie. Dans un mouvement de révolte sur lequel je reviendrai, elle rappelle à la narratrice ses succès académiques et professionnels : « Je suis sortie première de ma promotion à l’École polytechnique. J’ai été embauchée à vingt ans par le plus gros bureau d’ingénieurs de Montréal. » (p. 261) Lucille est donc une femme qui a réussi, mais elle n’a pas obtenu de reconnaissance dans la sphère publique, comme celle dont jouit Marie et, dans une moindre mesure, la narratrice.

Lucille est aussi déclassée parce qu’elle ne maîtrise pas les codes de la beauté et de l’élégance, ou ne peut le faire en raison de la pauvreté dans laquelle elle est replongée. Or, on sait que les normes de beauté sont indissociables des classes sociales. Tous les enfants issus d’une famille modeste connaissent profondément ce principe : ils ont vécu la honte d’être habillés avec des vêtements qui signalaient sans équivoque leur condition sociale, des vêtements achetés chez Croteau, par exemple. La capacité à bien s’habiller n’est pas juste liée à l’argent, elle est surtout indissociable d’une connaissance du bon goût, que seule une élévation sociale peut nous procurer. C’est pour cette raison que les nouveaux riches dépenseront tout l’argent qu’il faudra pour fringuer leur progéniture selon la dernière mode. Et c’est pour ça que, par exemple, même si la précarité nous accable, Amélie et moi, je ne pourrais plus me passer des palettes d’ombres à paupières de luxe, des brillants à lèvres onéreux et des parfums que je me suis procurés en des temps plus prospères. On vainc la honte comme on peut. Est donc considéré élégant ce qui est prisé par une certaine élite, ce qui sent l’argent, et méprisé, ce qui fait pauvre. Marie, symbole d’un raffinement teinté de mépris, confie à son amie: « ‘Je n’en peux plus, des fois, de Lucille. Elle ne sortira jamais de son milieu. Tu as vu comment elle s’habille! Ses cheveux, ça n’a pas beaucoup de bon sens!’ Lucille, c’est vrai, se faisait teindre les cheveux à la maison par une de ses cousines. Elle était fagotée, elle économisait son argent pour Augustin, pour le moment où ils ne seraient plus là, son mari et elle. » (p. 257-258)

Augustin est le fils gravement malade de Lucille, « le plus attachant, le plus vulnérable » (p. 252) de ses enfants, figure magnifique et tragique, autour de laquelle s’articule le texte, qui commence par l’annonce de sa mort. Tragique, il l’est en raison de la conscience qu’il a de sa condition: « Juste assez lucide, et c’est bien le plus triste pour comprendre qu’il n’était pas comme les autres, qu’il n’aurait jamais ce qu’il faut pour voler de ses propres ailes. » (p. 253) LaRue décrit avec émotion la solitude profonde et irrémédiable d’Augustin : « La tristesse que vous surpreniez chez Augustin quand il restait seul sur le talus à attendre les autres, quand ils le délaissèrent un à un avec l’âge, […], quand il comprit qu’avec les filles il était largement hors jeu même s’il les aimait et les désirait comme un homme, quand il fallut accepter, avec sa pauvre intelligence et son coeur sensible, qu’il ne pouvait pas faire plus […] ». (p. 255) Tragique, Augustin l’est par la signification que prend pour l’intellectuelle, un être aux prises avec une « intelligence limitée » (p. 255), forcément scandaleuse pour celle qui valorise plus que tout la vie de l’esprit, même si, grâce à sa mère, « Augustin possédait plus de vocabulaire qu’un individu moyen [et] se défendait honorablement au scrabble » (p. 255). On aurait pourtant tort de voir de la condescendance dans ce portrait d’Augustin. Le rapport de la narratrice à Augustin est beaucoup plus complexe. Je parlais au début de mon billet de la position d’absente de LaRue. À plusieurs moments de son essai, elle pose ce constat avec un détachement apparent. Le sentiment qui traverse « La Leçon de Jérusalem » n’en est pas moins une humiliation douloureuse. Comment ne pas sentir dans les descriptions d’Augustin la profonde compréhension que LaRue détient de l’humiliation, même si ces deux humiliations sont sans commune mesure, même si l’injustice que LaRue a subie est infiniment moins grave que celle que représente la vie d’Augustin?

Tragique, Augustin l’est enfin par l’impact qu’il a dans la vie de sa mère. Augustin a ramené Lucille dans les confins de la sphère intime auxquels sa profession lui avait permis d’échapper. La narratrice ne décrit cependant pas cette situation comme un échec. C’est, au contraire, à travers la maternité que Lucille devient extraordinaire à ses yeux : « Dès qu’il était sorti d’elle, elle avait su que cet enfant allait changer le cours de sa vie et elle était immédiatement partie dans cette nouvelle direction sans regarder en arrière et sans réfléchir. Pour cela, j’admirais Lucille. Peu de femmes sont capables d’aimer inconditionnellement leurs enfants pour ce qu’ils sont, sans insatisfaction et sans attendre d’eux autre chose que ce qu’ils peuvent et veulent donner. » (p. 254) En élevant Lucille au statut de mère idéale, elle remet en question, avec une certaine audace, un lieu commun au sujet de la maternité, l’amour inconditionnel des enfants. On pourrait toutefois rétorquer que cette remise en question de ce lieu commun va de pair avec une condamnation des mères incapables d’offrir cet amour inconditionnel.

La maternité est précisément ce qui a permis de souder les deux femmes au-delà de leurs différences de milieu. Autour de leurs enfants s’est organisée une communauté basée sur une ouverture du noyau familial : « Pendant une douzaine d’années, nous avons joint nos vies […]. Des heures assises dans un escalier en ciment, sans déroger une seconde à notre contrat : prendre intérêt aux enfants de l’autre autant qu’aux siens. » (p. 252) Cette communauté fonde une sorte de société idéale à petite échelle puisqu’elle tente d’échapper au narcissisme qui peut définir la relation parent-enfant et à l’individualisme rattaché à la famille. C’est en tant que mères que les deux femmes existent pleinement. LaRue défend d’ailleurs sans équivoque l’idée que la maternité est méprisée: « Ensemble nous nous sommes rendu compte que dans une société qui avait si mal valorisé la maternité et dévalorisé celles qui l’assumaient, les choses n’avaient guère changé. Peu de statuts, disions-nous entre nous, sont aussi méprisés et ignorés que celui des femmes qui élèvent des enfants. Nous nous soutenions. Ensemble nous pouvions garder la tête haute et surnager. » (p. 254-255)

Je suis particulièrement sensible à ce sentiment. Je suis un témoin privilégié de l’humiliation ressentie par les femmes qui ont choisi de se consacrer tout entières à la maternité. J’en constate depuis longtemps ses effets chez ma mère, au point où je me suis longtemps sentie écrasée par le poids d’un sacrifice que je n’avais pourtant pas demandé. Il est incontestable que les tâches liées à l’intime ne jouissent d’aucune reconnaissance, précisément parce que ce sont des femmes qui s’en occupent encore en majorité. Je ne peux aussi réfuter la légitimité de ce sentiment. Il est nécessairement justifié par diverses expériences. Cette vision n’en est pas moins problématique. Une affirmation comme celle-là implique, me semble-t-il, que ce mépris vient d’abord des femmes, voire des féministes. Et pourtant, je trouve autour de moi beaucoup plus de femmes qui se sentent coupables de ne pas être des mères parfaites, beaucoup plus de femmes qui accordent une valeur suprême à la maternité que de femmes qui mépriseraient les mères. Pour tout dire, des femmes qui mépriseraient les mères, je n’en ai jamais rencontré de ma vie.

Le rapport entre Marie et la narratrice se construit précisément autour de la maternité de cette dernière et contredit ainsi cette hypothèse du mépris envers les mères. De même que la narratrice reconnaît le caractère exceptionnel de Lucille à travers sa maternité, Marie, la femme accomplie qui n’a pas eu d’enfants mais les aime, précise LaRue, accorde un statut tout particulier à son amie grâce à sa maternité. Marie prenait plaisir à côtoyer les enfants de la narratrice, qui l’aimaient beaucoup en retour. Ce n’est qu’au moment où la narratrice perd, d’une certaine façon, son statut de mère lorsque ceux-ci vieillissent, que la relation entre les deux femmes s’effrite: « Mais maintenant que mes enfants étaient partis et que je passais mon temps à écrire des romans, je n’avais pas grand chose à raconter à Marie. […] Insensiblement, les rôles avaient évolué selon leur tendance de départ et s’étaient pour ainsi dire figés. Marie était devenue celle qui parle et moi celle qui écoute. » (p. 250)

Parallèlement au récit du parcours de trois femmes, l’essai réfléchit aux fondements de leur relation et aux rapports de pouvoir qui s’y déploient. La maternité, on vient de le voir, occupe un rôle central dans ces relations. Avant la maternité, la relation entre Marie et la maternité reposait d’abord sur une communauté de goûts et sur une éducation similaire. En d’autres termes, à une appartenance à un même milieu. Un peu comme à l’école on se liait avec un camarade simplement parce qu’on était assis à côté lui en classe, plutôt que sur des affinités profondes, à l’âge adulte, on fréquente souvent des gens uniquement parce qu’ils sont du même milieu social que nous. Je me souviens avoir un jour entendu le cinéaste Bernard Émond dire qu’il plaignait les gens qui ne sortent jamais de leur milieu. Moi qui, à l’extérieur du travail, côtoie plus de gens qui vivent dans la précarité que de professionnels bien établis, je suis évidemment d’accord. Pourtant, le fait est que la plupart des gens en viennent souvent à fréquenter strictement des individus du même milieu qu’eux, même s’ils n’ont parfois en commun que des choses très futiles au fond, comme de jouir du statut de propriétaires, par exemple. N’empêche, insensiblement, je sens que je m’enferme de plus en plus dans mon milieu, parce que je suis accaparée par mon travail, à l’extérieur duquel je vois trop peu de gens, parce qu’il est plus facile de faire des activités avec des ami.e.s avec qui on partage des goûts similaires. Pour quantité de raisons, je suis en train de me prendre dans cet engrenage.

Malgré leur communauté de goûts, les différences de classe sociale entre Marie et la narratrice instaurent des rapports de pouvoir qui alimentent et minent leur amitié tout à la fois. C’est d’abord cette différence de classe sociale qui rend leur relation nécessaire et donc durable : « J’avais fini par déduire de cette fidélité que je comblais un besoin chez elle. […] Moi, je pouvais avec compétence apprécier sa quête et son succès. Elle avait besoin d’un témoin externe. » (p. 250) C’est aussi cette différence qui fait que Marie pourrait accorder à la narratrice ce qu’elle recherche, une reconnaissance institutionnelle. Ce n’est cependant pas ce qui se produit : « Elle ne me faisait jamais de commentaires sur ce que je jugeais bon de publier. […] Je ne pouvais m’empêcher de penser que ce silence était aussi, chez une femme qui était après tout considérée comme une sommité littéraire, une sorte de jugement de valeur et une manière de nier mon existence comme écrivaine. » (p. 250-251) Existe-t-il de véritable amitié (ou d’amour, en fait, sous quelque forme qui soit) sans une sincère admiration mutuelle? J’en doute. Si la narratrice recherche à travers l’amie la reconnaissance institutionnelle, c’est pourtant l’humiliation infligée par l’amie, non par l’institution ou la société, qui s’avère la plus douloureuse: « Rentrant d’un de ces ‘déjeuners’ […] que je m’en voulais maintenant d’accepter, parce que j’avais confusément le sentiment d’en revenir écrasée, humiliée, parfois même provisoirement détruite à mes propres yeux, j’ai pris le message de Lucille sur mon répondeur. » (p. 251)

Peu de choses sont aussi significatives dans cet essai que la juxtaposition de propositions qui décrivent l’humiliation subie par la narratrice et du message que lui laisse Lucille. Entre tous les personnages du récit, Lucille est celle qui subit l’humiliation la plus profonde et la plus cruelle. Je l’écrivais plus haut, Lucille et sa famille étaient humiliés dès l’origine en raison de leur pauvreté. La narratrice raconte avec une fierté un peu naïve que cette pauvreté ne l’a pas empêchée de fréquenter Lucille, qu’elle lui a au contraire, procuré un attrait par l’altérité qu’elle lui offrait et le parfum d’interdit qui régnait autour de celle-ci: « La différence de milieu social était plutôt à mes yeux une qualité qu’un défaut. […] Tout cela et le fait que mes parents n’approuvaient pas que je la fréquente lui donnaient une aura. » (p. 257) Ce courage ne tiendra pas devant la vie. La suite du texte consiste à montrer comment Lucille est exclue au terme d’un processus systématique mené par Marie dont la narratrice se fait complice par sa lâcheté : « « Il n’y a rien à faire avec Lucille, disait Marie. Elle va toujours avoir un côté ‘née pour un petit pain.’ Elle n’a pas été capable de sortir de son milieu. Sa famille la culpabilise d’être allée à l’université, et pour se déculpabiliser elle gaspille sa vie à s’occuper d’Augustin. […] » Et moi, je la défendais mal. Je ne la défendais pas. Nous avons cessé de la voir, d’avoir de ses nouvelles ou de lui en demander. » (p. 258) Ce consentement est d’autant plus terrible que, rappelons-le, Lucille et elle avaient passé plus d’une décennie à se voir à chaque jour, elles avaient une proximité que Marie et elle ne semblaient pas avoir eue depuis l’enfance. Simplement, Marie représentait de toute évidence ce à quoi la narratrice aspirait, alors que Lucille était peut-être associée à un passé qu’elle voulait révolu. Il n’en faut parfois pas plus pour choisir une amie au détriment d’une autre.

C’est toutefois Lucille qui aura le dernier mot. Après l’enterrement d’Augustin, dans un mouvement de révolte, Lucille téléphone à la narratrice et exprime sa lucidité implacable vis-à-vis la logique d’exclusion qu’elle a subie : « Vous m’avez laissée tomber toutes les deux. Je ne sais pas pourquoi et je ne veux pas le savoir. […] Mais je m’en suis aperçue. Vous m’avez laissée tomber comme une vieille chaussette. Éliminée. Je n’avais pas besoin de ça. Tu as toujours été en admiration devant Marie, tu t’es laissée influencer par elle. Elle n’a jamais voulu te partager. Elle n’a jamais accepté qu’on soit amies. » (p. 261) À travers les paroles de Lucille se révèlent des motifs de son exclusion inexplorés jusqu’alors dans l’essai, entre autres cette forme de l’amitié féminine intoxiquée par les rapports de rivalité induits par le patriarcat qui amène les femmes à s’éliminer les unes les autres. Il ne restera alors à la narratrice que la conviction de ne pas avoir rempli les devoirs les plus élémentaires de l’amitié à l’égard de Lucille dans « cette épreuve dans laquelle [elle] ne [l’a] pas soutenue, [elle] ne [l’a] pas comprise. » (p. 262)

C’est un secret de polichinelle: je crois que toutes les oeuvres que nous choisissons d’analyser en classe ou dans des textes en disent long sur nous, à tout le moins sur nos préoccupations, sinon directement de notre vie. Je n’ai pas à chercher très loin pour savoir ce qui me bouleverse dans ce que je nommais au début la cruelle lucidité de LaRue. Cet appel à la narratrice de l’amie rejetée, je me le suis souvent imaginé. J’ai moi aussi été cette amie qui en abandonne une autre, qui abandonne une amie de qui elle avait été jadis si près, à un moment où elle avait désespérément besoin d’elle.

J’ai eu une amie, Karine, ma meilleure amie au primaire pendant quelques années, à une époque où le simple amour partagé pour les Barbie et pour Michael J. Fox justifiait une amitié. Nous passions nos soirées à parler au téléphone en riant aux éclats. Je ne sais plus de quoi nous riions, mais nous aimions délirer ensemble et nous pouvions y consacrer des heures. Le temps a passé, j’ai développé des intérêts que ni Karine, ni notre bande de copines ne partageaient. À partir du cégep, je me suis mise à les fréquenter de moins en moins. J’avais noué très peu d’amitiés au cégep, mais j’étais absorbée par mes passions, la littérature et le théâtre, qui exigeaient tout mon temps. J’ai ensuite commencé l’université, où j’étais bien seule, en fait. De son côté, Karine a fini sa technique, et n’a pas trouvé d’emploi dans son domaine d’études. Elle a commencé à travailler dans une usine, qu’elle n’a jamais quittée, tout comme elle n’a jamais quitté la maison de ses parents, où elle est morte à trente-et-un ans d’un cancer, sans avoir jamais eu, à ma connaissance, d’amoureux ou d’amoureuse (elle était secrète au point où je n’ai jamais su à quoi elle rêvait).

Lorsque Karine a été diagnostiquée pour le cancer, ça faisait plusieurs années que nous n’avions plus de contact. Les dernières fois où nous nous étions parlé, nous n’avions rien à nous dire, me semblait-il, parce que ma vie me semblait désormais si loin de la sienne, parce que nous n’avions rien en commun, et qu’elle ne disait jamais rien d’elle. (Nous avions fait ce constat dans notre bande : Karine était complètement fermée et secrète. De vraies amies auraient essayé de l’amener à s’ouvrir. De toute évidence, nous n’en étions pas.) Mes parents croisaient parfois les siens à l’épicerie. Un jour, ses parents ont dit aux miens que Karine souffrait d’un cancer et qu’elle aimerait beaucoup me voir. Je n’y suis pas allée. Ma mère me l’a répété une ou deux fois, puis a cessé de m’en parler. Il était clair que je n’irais pas.

Certes, je ne croyais pas qu’elle allait mourir, elle avait, croyais-je, un cancer qui se guérit, et il est vrai que ce type de cancer peut se guérir, mais elle, elle en est morte. Obéissant par là à une loi de la psyché humaine ou à la solide habitude du déni qu’on se transmet de génération en génération par chez nous, je ne pouvais simplement pas concevoir qu’une jeune femme d’à peine un an de plus que moi meure. Elle est morte, mais je ne l’ai pas su. Évidemment que je ne l’ai pas su. Pourquoi informerait-on quelqu’un qui n’est pas allé au chevet d’une malade qui la réclamait? Je n’ai pas été là pour elle. Voilà. Je disais que nous n’avions alors plus rien en commun, mais ce n’est bien sûr pas la principale raison de ma lâcheté. Nous avions, en vérité, beaucoup trop en commun. Karine était le fantôme de ce que j’aurais pu devenir: une femme complètement repliée sur elle-même, seule, enfermée à jamais dans la demeure familiale, à l’exception des heures qu’elle passe à un travail où il est bien difficile de s’accomplir, une femme qui n’a jamais cru qu’elle avait le droit d’exister et qu’elle avait une place dans le monde. Karine représentait pour moi cet effroyable possible qui risquait de me changer en statue de sel, alors je ne me suis pas retournée. J’ai sauvé ma peau sans lui offrir la moindre consolation.

En lisant le texte de LaRue, je me disais que c’était tout un roman qu’il portait en germe. C’était peut-être le mien auquel je pensais.

Disponibilité : publié chez Boréal, le livre est facile à obtenir.

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