Carol (The Price of Salt) de Patricia Highsmith

« I’m nothing » (p. 105) affirme Carol, « with another smile », lorsqu’on lui demande ce qu’elle fait dans la vie. N’être rien est le sort de bien des femmes des années cinquante. Dans ce roman publié en 1952, Patricia Highsmith raconte qu’une brèche commence à s’ouvrir dans l’horizon. Therese, le personnage central du livre un peu plus jeune que Carol, arrive ainsi petit à petit à se tailler une place de scénographe pour des compagnies de théâtre. Au cours du récit, on assiste à la recherche de cette femme d’une carrière inscrite sous le signe de la liberté. Carol sera aussi amenée, après son divorce, à s’inventer une vie professionnelle. Elle présente toutefois sa décision avec plus de sarcasme que sa compagne : « […] I’ve taken an apartement up on Madison Avenue. And a job, believe it or not » (p. 278). Cette entrée sur le marché du travail est la trame de fond d’une grande histoire d’amour dans un contexte où la passion et le désir sont aussi contraints. Therese et Carol se rencontrent au début du roman, alors que la plus jeune travaille dans une boutique de jouets. Récit d’un coup de foudre, un peu idéalisé peut-être, le livre nous amène à découvrir comment un amour peut se présenter et s’imposer de manière si évidente dans une vie et être pourtant sans cesse remis en question par la violence du monde extérieur. La force de Highsmith est d’arriver à rendre dans une langue toute simple l’amour incontestable de ses héroïnes alors que celles-ci (surtout Carol) usent de plusieurs stratagèmes pour le cacher ou le minimiser.

Il n’est pas étonnant qu’elles en viennent souvent à saboter leur amour. Celui-ci n’est pas sans danger. Il pourrait faire perdre à Carol la garde de sa fille. Voyant les efforts qu’Harge, le mari de Carol, déploie pour ravoir sa femme, Therese affirme qu’elle n’avait pas compris à quel point cet homme aimait tant Carol. Cette dernière rectifie sans ambages la méprise : « It’s not love. It’s a compulsion. I think he wants to control me. » (p. 130) Chez Highsmith, Harge n’est pas un amoureux éploré (comme c’est le cas dans l’adaptation cinématographique de Todd Haynes). Il n’est qu’un homme contrôlant et jaloux qui panique à l’idée de laisser sa femme aller du côté de Gomorrhe, là où les femmes vivent des expériences à jamais interdites aux hommes. Carol et Therese, comme Mlle Vinteuil et ses complices, n’ont plus besoin de leur soutien. Ils en sont terrifiés. Quand j’ai rencontré la femme de ma vie, Julie, partenaire de crime de ce blogue, j’étais en couple avec un homme depuis plusieurs années. Il se disait peiné que je le quitte, mais j’ai vu tout de suite que l’idée de me perdre était moins terrible que celle que je mette un terme à notre relation pour aller avec une femme. « Être laissé pour une femme », comme il l’a dit avec dégoût, c’est ce qui heurtait le plus fortement son égo.

Mon ex était un brin romanesque. Il ne s’était pas arrêté là et m’avait comparé à un personnage cruel de Dostoïevski dont j’oublie le nom. J’ai pensé à tort quelque temps que j’étais peut-être cette personne cruelle qu’il me décrivait qui joue avec les sentiments des autres. Aujourd’hui, je ne crois plus du tout à ce scénario. J’étais une femme amoureuse qui venait découvrir quelque chose de plus grand que tout le reste : un miracle.

How was it possible to be afraid and in love, Therese thought. The two things did not go together. How was it possible to be afraid, when the two of them grew stronger together every day? And every night. Every night was different, and every morning. Together they possessed a miracle.  (p. 209) 

Mon chemin avec lui devait donc se terminer pour laisser place à ce merveilleux amour où ensemble, enfin, tout devient possible. L’amour peut parfois nous donner ce que la vie tente de nous ravir depuis notre naissance : le droit de rêver. C’est exactement ce qui arrive à Therese lorsqu’elle rencontre Carol. Elle découvre une femme qu’elle n’aurait jamais pu imaginer et tout d’un coup une route inédite se dessine devant ses yeux.

Les lesbiennes des siècles passées, comme Gertrude Stein ou Natalie Barney, étaient souvent des femmes indépendantes de fortune qui avaient les moyens de soutenir leurs projets hors normes. La figure de Carol dans le roman ne s’éloigne pas de ce topos. Elle est aussi une riche bourgeoise qui arrive à maintenir la tête un peu plus longtemps hors de l’eau grâce à cet argent auquel elle a accès. Pendant leur cavale, elle pourra, par exemple, vendre sa bague de mariage pleine de diamants pour assurer leur avenir. Lors de leur première rencontre au magasin de jouets, Therese qui rêve de trains électriques a été assignée au rayon des poupées. Elle décrit non sans un certain ennui les produits qu’elle se devait de connaître. Au moment de la rédaction du roman, Highsmith travaille aussi dans un pareil commerce. Elle commence son premier jet après un échange avec une cliente fortunée qui lui demande des poupées.

Cette expérience est sans doute à l’origine du début quasi-pamphlétaire du roman où les conditions de travail des employés sont décrites avec force détails : « The store was organized so much like a prison, it frightened her now and then so realize she was a part of it » (p. 12). Carol et Therese vont d’ailleurs connaître leurs premiers instants de complicité en ironisant sur la beauté de l’endroit. Carol possède l’assurance et l’aisance de la femme bourgeoise qui peut se permettre de se moquer des grands magasins. Le roman raconte d’ailleurs que les poupées sur l’étage où Therese se trouve sont les plus chères du catalogue. Les poupées plus abordables sont cachées au sous-sol pour dissuader par l’humiliation les clients les plus pauvres de les acheter. Une cliente moins fortunée n’aurait donc jamais pu s’amuser du commerce avec la même liberté que peut le faire Carol. Alors que Therese s’occupe de sa commande, elle se permet de lui demander « It’s a rotten job, isn’t it? ». Elle s’amusera aussi au dépend du « COD slip » que Therese lui demande de conserver pour obtenir la livraison de sa commande : « I’ve gotten things before without them. I always lose them ». Ces moqueries sont celles d’une femme un tantinet libre grâce à sa classe sociale. Les prolétaires, au contraire, conservent avec un soin immense tous ces papiers inutiles que les entreprises nous demandent de garder précieusement. Pour le dire avec les mots de Marx, Carol échappe au fétichisme de la marchandise. On devine que cette liberté-là devant les objets et leur mystification séduit Therese.

Marquée par cette rencontre, Therese décide d’envoyer une carte de Noël à Carol. Lors de la prise de la commande, elle s’était amusée à retenir par coeur l’adresse de sa cliente. Afin de poursuivre l’ironie, elle signe cette carte, qui est une sorte de première déclaration d’amour, avec son numéro d’employée :

She stood with the pen poised over the card, thinking of what she might have written – « You are magnificient » or even « I love you » – finally writing quickly the excruciatingly dull and impersonal: « Special salutations from Frankenberg’s. » She added her number, 645-A, in lieu of a signature.

Elle est bien confiante que Carol pourra comprendre l’humour. En signant de son numéro d’employée, elle rejoue leurs premiers moments de complicité, mais elle montre aussi comment leur amour depuis le début se construit en se cachant. L’humour devient un espace privilégié pour les désirs illicites. La carte au texte banal est un message codé. Carol connaît la clé du code. Elle sait dès le début le projet lubrique que la carte propose. Elle ne l’énoncera pourtant pas explicitement. Elle continuera de tourner autour du pot en demandant à Therese : « And where did you get the nice idea of sending me a Christmas card?» (p. 48) La femme de dix-neuf ans lui répond qu’elle se souvenait d’elle. La réponse est plutôt claire. Et pourtant, Carol va répéter quasiment la même interrogation tout de suite après : « And do you often get inspired to send postcards? » (p. 49). Therese corrige l’erreur et lui rappelle qu’il s’agissait d’une carte de Noël. À travers la méprise, c’est encore une fois le mépris de la marchandise de Carol qui se pointe le bout du nez. Carol poursuit l’interrogatoire. Elle profite de son âge ou de sa classe sociale pour prendre les commandes de leurs échanges avec un plaisir pervers. Therese n’hésite pas à répondre, elle se présente sans résistance et dévoile sa vulnérabilité. Sans doute sait-elle que cet abandon ne pourra être autrement qu’irrésistible. Elle possède cette énergie de la jeunesse qui permet de tout donner avec assurance, confiante que devant son offrande le monde pourra lui offrir des destinées inédites. Carol aurait pu profiter de cette jeune femme déjà si prête à tout lui donner, mais au contraire, elle décide de prendre son temps. À quoi bon précipiter un amour qu’elle sait déjà interdit? Après tout, l’épreuve du temps fera peut-être changer d’avis Therese.

Sans doute à cause du prénom d’une des héroïnes, il m’est difficile de ne pas penser à Thérèse et Isabelle que Violette Leduc rédige en 1954, deux ans après la parution aux États-Unis de Carol. Le roman de Leduc connaît une destinée terrible. Il est censuré en France ce qui ébranle fortement son auteure. Le texte intégral n’est publié qu’en 2000. C’est dire à quel point les amours des femmes homosexuelles sont plus terrifiants que ceux des hommes. Jean Genet a pu publier ses romans sans censure à la même époque dans le même pays. Chez Leduc, l’amour de Thérèse et d’Isabelle est consommé sauvagement. Elles n’attendent pas de midi à quatorze heures avant de découvrir les plaisirs de la chair. Le style brutal, pornographique et cru de Leduc est tout à l’opposé de celui de Highsmith. La prose de Leduc possède une complexité formelle digne de l’avant-garde qu’on ne retrouve évidemment pas dans Carol. À travers ce style en apparence plus simple, Highsmith arrive toutefois à dire quelque chose qui est essentiel à son projet. La langue de Highsmith dit la retenue des femmes sans cesse en train de contenir leurs tempêtes intérieures. Violette Leduc raconte avec courage l’explosion, Patricia Highsmith s’intéresse plutôt à ces longs moments où on tente de retenir la force dévorante de la passion. Les moqueries bourgeoises de Carol donnent à entendre tous ses désirs de désordre qu’elle doit constamment cacher derrière des sourires vides et des formules convenues.

Richard, l’homme que fréquente Therese au moment de sa rencontre avec Carol, dit à sa copine que son amour pour la femme fortunée est « a crush that schoolgirls get ». Cet homme, désespéré, tente comme faire se peut de ne pas perdre Therese. En minimisant leur amour, il n’arrive évidemment qu’au résultat inverse. Il lui montre à quel point une vie avec lui serait la pire erreur. Il n’y a qu’avec Carol qu’elle pourra se révéler complètement au monde et offrir à celui-ci qui elle est dans toute sa beauté. Patricia Highsmith écrit dans la postface de la réédition de 1989 qu’elle voulait que Carol se termine bien parce que les romans homosexuels qu’elle lisaient à l’époque se terminaient tous par le malheur des protagonistes. Elle voulait proposer un roman qui portait un rêve sans châtiment pour les héroïnes. De peur de devenir une « lesbian-book writer », elle avait toutefois publié Carol sous le pseudonyme de Claire Morgan. Comme quoi, l’auteure elle-même, au même titre que ses héroïnes, ne pouvait parler qu’en se cachant.

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