Autour de ton cou de Chimamanda Ngozi Adichie

J’ai déjà entendu des enseignants affirmer entre eux que les étudiant.e.s ne comprenaient pas l’ironie. Je me disais qu’ils les sous-estimaient un peu. Quand je repense à mes cours sur Chimamanda Ngozi Adichie, je sais bien que j’étais la seule dans la classe à trouver que Autour de ton cou était un recueil parsemé d’humour. J’ai essayé comme j’ai pu de leur faire entendre la teneur comique de certains passages. Je me suis rapidement aperçue que je n’y arriverais pas. Nous avions pourtant une grande complicité lorsque nous lisions ensemble quelques semaines plus tôt Pays sans chapeau de Dany Laferrière. J’adore le passage où un personnage raconte que c’est un Haïtien qui a marché sur la lune en premier. En le lisant en classe, je ne pouvais pas m’empêcher de rire aux éclats. Mes étudiant.e.s s’amusaient aussi. Je voulais reproduire cette même atmosphère en leur lisant des extraits de la nouvelle d’Adichie « Lundi de la semaine dernière » qui raconte l’insubordination passive de Kamara qui fuit aux toilettes chaque fois qu’elle donne à l’enfant dont elle s’occupe le jus bio recommandé par son père. Elle dit espérer que l’enfant profitera de son absence pour le vider dans l’évier. Il n’y avait rien à faire. Même l’ironie sur les modes alimentaires les laissait de glace. Si j’ajoutais qu’Adichie se moquait des hipsters, ils riaient de ma blague (ou juste du fait que j’avais prononcé le mot « hipster »), mais ça ne les amenait pas davantage à comprendre l’humour du livre. Ils n’arrivent pas à s’imaginer qu’une écrivaine comme Adichie puisse être drôle. Chez Laferrière, l’humour est invitant. Écrivain séducteur, il veut amener son lecteur vers lui. Une écrivaine comme Adichie est toujours dans une étrange posture de résistance, comme Kamara dans la nouvelle. Ça les met mal à l’aise. C’est comme si pour eux les écrivaines très intelligentes et insoumises ne pouvaient pas être drôles. Elles sont tourmentées, peut-être, en colère, très certainement, mais pas comiques.

À la défense de mes étudiant.e.s, il faut avouer que l’humour est assez subtil dans Autour de ton cou et que de bien connaître Adichie permet sans doute d’y être davantage sensible. Dans un autre cours, j’avais lu avec mes étudiant.e.s un extrait du blogue d’Ifemelu dans Americanah sur les noirs américains et ils comprenaient très facilement l’ironie. Il n’en existe pas moins une difficulté pour les étudiant.e.s à entendre certaines voix féminines. L’extrait d’Americanah que nous avions lu est un passage rédigé par une Adichie guerrière qui tire partout et qui touche ses cibles.  Sa révolte est sans équivoque. Les personnages féminins dans Autour de ton cou nous amènent dans des zones où la colère est bel et bien présente, mais où elle est modulée par des sentiments contradictoires qui l’ébranlent.

 

Au début du cours de Communication, je demande à mes étudiant.e.s de faire un exposé oral sur une chanson francophone de leur choix. Le but est de briser la glace et de se présenter aux autres à partir d’un texte qu’ils ont choisi. Puisque mes étudiant.e.s viennent de différents pays, nous écoutons de la musique qui ne joue pas sur toutes les radios ici. Je commence à connaître les artistes pop que les jeunes Maghrébin.e.s d’aujourd’hui écoutent. L’exercice permet aussi de leur donner quelques notions de poésie (dans le cégep où j’enseigne, le cours de Communication est au début de la séquence). J’aime l’idée de travailler à partir d’un texte qui leur est familier pour leur apprendre à le regarder soudainement sous un angle analytique. L’exercice fonctionne à merveille. Les étudiant.e.s s’ouvrent devant la classe d’une manière étonnante. Ce n’est pas rare que je vois mes étudiant.e.s qui parlent les larmes aux  yeux en nous faisant entendre des chansons qui racontent la vie de jeunes arabes ou noirs dans les banlieues françaises ou des douleurs de l’immigration. J’ai entendu souvent des étudiants présenter la chanson « Avant qu’elle parte » de Sexion d’assaut qui raconte l’histoire d’un fils qui décide de faire plus attention à sa mère. J’ai toutefois remarqué à force de faire cet exercice que les étudiant.e.s choisissent toujours de présenter des artistes masculins. La semaine dernière, une étudiante nous a fait entendre une chanteuse. C’était la première fois que ça m’arrivait. La pièce qu’elle avait choisie racontait l’histoire d’une femme qui s’était fait manipuler par un homme plus âgé. Mon étudiante était tellement investie dans son analyse qu’on sentait qu’elle nous révélait un peu de son histoire à elle. Ça m’a frappée que la première étudiante que je voyais proposer une chanson faite par une femme nous fasse entendre un texte féministe. C’est comme s’il y avait un lien entre une prise de conscience féministe et une plus grande sensibilité aux voix féminines.

À défaut de comprendre l’humour d’Adichie, mes étudiant.e.s étaient toutefois très touchés par la question de l’immigration qu’elle aborde de mille et une manières dans le recueil. Ce sujet a donné lieu à de beaux échanges en classe. Les étudiant.e.s d’origine étrangère (dont la plupart ne sont que de passage au Québec le temps de leurs études) semblaient heureux de l’aborder et les étudiant.e.s nés au Québec avaient l’air d’apprécier de mieux comprendre leurs camarades de classe qui sont en majorité au collège où j’enseigne. Lorsque nous avions travaillé sur Pays sans chapeau de Dany Laferrière, mes étudiant.e.s devaient écrire un texte expressif ou critique inspiré par le roman. Il devait choisir un des quatre thèmes suivants : l’écrivain primitif, le pays rêvé, l’armée de zombies et l’immigration. Le dernier choix a été le plus populaire. En corrigeant, j’ai transcrit quelques passages qui m’ont bouleversée. J’étais très impressionnée par leur capacité à rendre compte de sentiments complexes et douloureux en quelques mots. Après on viendra nous dire que les jeunes ne savent plus écrire et qu’ils ne sont bons qu’à pitonner! Mon étudiante Yacine, après une longue description du paysage du Sénégal qui lui manque, écrit : « Moi qui n’ai fait que neuf mois au Canada, je ressens un vide complètement insupportable ». Deux autres étudiants ont décrit avec une habilité épatante comment le retour dans son pays natal peut faire très mal à celui qui est parti :

« Tout ce qui fut autrefois familier est maintenant nouveau, mais après on remarque que le monde a continué son cours même avec notre absence, comme si notre présence n’était point requise, notre présence est superflue ». (Giovanni)

« Un sentiment de tristesse de ne plus comprendre le monde qui nous entoure, on se sent désolé même surpassé, car plusieurs choses nous ont échappé, parce qu’on a vécu des années à l’étranger, du coup être étranger à nouveau, mais cette fois-ci dans son propre pays ce qui est mille fois pire. » (Youssef)

J’ai eu un étudiant né au Québec qui a consacré son texte à un exercice d’empathie pour ses camarades de classe. Un de mes étudiants qui a vécu l’immigration a présenté son expérience comme une libération :

« Moi, par exemple, j’ai eu beaucoup d’amis qui m’ont demandé pourquoi je voulais quitter mon pays, mon emploi, ma famille et la réponse n’est pas si simple et elle est aussi simple en même temps, je pars parce que j’en ai envie, parce que mon esprit a besoin d’explorer et de connaître ce qu’il y a ailleurs ». (Ivan)

Pour discuter de l’immigration chez Adichie, j’ai choisi de concentrer notre lecture sur les nouvelles « Autour de ton cou » et « Les marieuses » en laissant de côté « Imitation » et « L’ambassade américaine ». « Les marieuses » est la nouvelle qui a suscité le plus de passion en classe. Ils étaient tellement investis dans ce texte que nous n’avons pas pris de pause. Dans un cours normal, si j’oublie la pause, il y a toujours un étudiant pour me ramener à l’ordre. Pas cette fois-là! Il faut dire que c’était notre dernier cours de la session. Je l’ai aussi interprété comme un cadeau pour moi. C’était comme s’ils s’étaient dit : « Bon, on le sait, la prof aime ben discuter de sujets compliqués qui touchent toutes sortes d’enjeux politiques et sociaux, on va lui donner ce qu’elle veut ». De mon côté, j’étais un peu angoissée à l’idée d’aborder « Les marieuses ». C’est un texte très triste et violent d’Adichie qui raconte l’histoire d’une Nigériane qui a été mariée à un Nigérian qui habite aux États-Unis et qu’elle ne connaît pas. Il la viole dès leurs premiers jours de cohabitation. Il l’empêche de parler dans leur langue maternelle, le igbo, il lui demande d’éliminer de son discours toutes les expressions, témoignages de la colonisation anglaise passée, qui ne sonnent pas suffisamment à l’américaine. Il lui faudra dire busy plutôt qu’engagedcookies plutôt que biscuitselevator plutôt que lift. Ils doivent boire le thé sans lait comme en Amérique. Il lui interdit de cuisiner des plats du Nigéria, comme le riz coco qu’elle aime tant. Il ne veut pas que les odeurs différentes attirent l’attention de leurs voisins. Elle doit désormais lui préparer des plats surgelés comme si c’était le point culminant de l’évolution gastronomique. Son « mari tout neuf », comme elle l’appelle, la force aussi à changer de nom pour adopter un nom américain. Chinaza Agatha Okafor devient Agatha Bell. Mes étudiant.e.s étaient très touchés par ce qui concernaient la langue, la gastronomie et le changement de nom.

La question la plus délicate était celle du viol. Tous mes étudiants comprenaient bien que l’homme dans « Les marieuses » était violent envers sa nouvelle femme, mais j’ai vu rapidement que le viol était moins clair pour eux. Mes étudiants nés au Québec n’étaient pas différents des autres sur cette question. Il ne faudrait pas voir là une différence culturelle. J’ai constaté que plusieurs jeunes hommes de toutes origines confondues dans ma classe n’étaient pas habitués à discuter de viol. Ils ne semblaient cependant pas importunés d’en parler. Au contraire, ils revenaient sur le sujet. Je voyais bien qu’ils se posaient des questions. Mes étudiantes, très peu nombreuses dans le groupe, me semblaient plus sensibles, mais elles se taisaient dans cette partie de la discussion. Un étudiant a parlé des statistiques sur les agressions sexuelles et du mouvement agressions non dénoncées. À part lui qui comprenait déjà bien les enjeux, je ne sais pas ce qu’ils ont pu saisir au terme de notre discussion. Ils ont bien compris que, moi, je lisais la scène racontée par Adichie comme une scène d’agression sexuelle, mais je ne sais pas si j’ai pu ébranler leur première idée. La majorité de mes étudiants me disaient que l’homme était juste maladroit dans sa manière de demander à sa femme de remplir ses « devoirs conjugaux ». Mes étudiant.e.s voulaient aussi qu’on discute du mariage arrangé. Un de mes étudiants nous a révélé qu’il avait fait l’objet d’un mariage arrangé. Il disait que ça s’était bien passé pour lui qu’il connaissait déjà sa femme et qu’ils étaient amoureux l’un de l’autre avant la cérémonie. Il désirait toutefois exprimer certaines critiques envers cette pratique. Il semblait aimer qu’Adichie soulève cette question. Un de mes étudiants a d’ailleurs soulevé que la traduction française de la nouvelle était un peu problématique. « Les marieuses » donne à entendre que ce sont des femmes qui s’occupent de marier les autres femmes. La nouvelle a eu deux titres différents en anglais: « The Arrangers of Marriage » et « New Husband ».

Quand j’ai choisi de mettre Autour de ton cou au programme de mon cours, je dois avouer que je ne l’avais pas encore lu. On obtient souvent nos charges à la dernière minute. Julie l’avait lu et me disait que c’était une bonne idée de l’intégrer à mon corpus. En lisant le recueil, j’étais très surprise d’y découvrir l’importance du thème de l’homosexualité, thème qui n’était pas abordé dans Americanah. Je dois avouer que j’ai eu un peu peur. Je n’avais aucune idée de la manière dont mes étudiant.e.s allaient accueillir le thème. Adichie discute de l’homosexualité masculine dans « Le tremblement », de l’homosexualité féminine dans « Jumping Monkey Hill » et de la bisexualité dans « Lundi de la semaine dernière ». J’avais intégré à mon test de lecture une question sur un personnage homosexuel. J’ai constaté que certains étudiant.e.s ne répondaient pas correctement à cette question, mais il était difficile de dire si c’était parce qu’ils avaient mal lu ou parce qu’ils n’avaient pas lu du tout la nouvelle en question. Pour aborder le sujet en classe, je me suis servie des personnages du recueil. Chinedu, l’homme gai dans « Le tremblement » d’origine nigériane, chrétien très pratiquant, est un personnage fascinant dont nous avons discuté. J’ai décortiqué avec eux le personnage de la Sénégalaise à l’Atelier des écrivains africains, dans « Jumping Monkey Hill », qui choque un de ses collègues en raison de son homosexualité. J’ai néanmoins choisi de concentrer cette discussion autour de « Lundi de la semaine dernière », sans doute parce que c’est un de mes textes préférés du recueil avec « Cellule un ».

Kamara dans « Lundi de la semaine dernière » contrairement à la Sénégalaise et à Chinedu ne s’intéresse pas à l’aspect identitaire de l’homosexualité. Elle ne revendique pas son désir comme un aspect de sa personnalité : caché chez Chinedu et exposé chez la Sénégalaise. Kamara rencontre Tracy à un moment particulier de sa vie où elle se sent seule et très loin de son amoureux. Alors qu’elle a l’impression qu’il ne sait plus la regarder ni la toucher depuis qu’elle est arrivée aux États-Unis pour le rejoindre, Kamara se sent regardée et désirée d’une manière inouïe par Tracy, la mère de l’enfant dont elle s’occupe. Qu’elle ait déjà ou non été attirée par une femme, le texte ne le dit pas, parce que ça n’a aucune importance. C’est de cette personne, Tracy, qu’elle tombe amoureuse. Tracy est la femme émancipée du recueil, une sorte d’idéal féminin. Elle passe ses journées enfermée dans son sous-sol à se consacrer à son oeuvre artistique. Afro-américaine, elle porte de longs dreadlocks et se promène sans gêne avec ses vêtements couverts de peinture. Son mari, celui qui a engagé Kamara, paraît s’occuper des tâches ménagères de la famille et travailler fort pour offrir à sa femme peintre la quiétude dont elle a besoin.

Quand j’ai parlé du personnage de Tracy en classe et du coup de foudre de Kamara, j’y suis allée tranquillement sans dévoiler ma pensée sur le personnage. Mes étudiants me décrivaient plutôt Tracy comme une mère qui ne s’acquittait pas de ses obligations familiales. Je leur ai demandé ce qu’il pensait de Neil, le mari, qui travaille le jour. J’ai évoqué aussi l’idée que Tracy pourrait être un modèle de femme artiste libre pour Kamara. Ils ne semblaient pas du tout comprendre ce que je voulais dire. Comme l’humour d’Adichie, cette idée de la femme libre était vraiment très difficile à entendre. Pour eux, elle n’était qu’une femme coupable. Sa bisexualité ne semblait pas les déranger. C’était vraiment le fait que la mère revendique son besoin de solitude et son espace de création comme un droit inaltérable qui ne leur plaisait pas. Nous étions juste incapables de discuter, eux et moi, de cette idée de la femme libre. C’était comme si cela ne se pouvait tout simplement pas. Dany Laferrière revendique pourtant le besoin de liberté pour sa création littéraire dans Pays sans chapeau. Ils étaient très touchés et stimulés par la figure de l’écrivain primitif. Mais cette figure n’a visiblement dans leur tête pas d’équivalent féminin. La femme doit, comme la mère de Vieux Os dans Pays sans chapeau, mettre le soin de ses proches au premier plan de sa vie.

À écouter : entretien de Chimamanda Ngozi Adichie avec Michael Silverblatt à Bookworm.

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2 réflexions sur “Autour de ton cou de Chimamanda Ngozi Adichie

  1. Je redécouvre le recueil grâce à vous, je l’avais lu avant d’avoir mon blog et je n’avais pas fait de fiche de lecture. Il y en a une autre qui parle très bien de l’immigration : Fatou Diome. Connaissez-vous ses œuvres ?

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    1. J’ai déjà entendu Fatou Diome en entrevue, mais je ne l’ai jamais lue. Il faut vraiment que je m’y mette. Votre commentaire va fort probablement faire advenir plus vite ma rencontre avec cette écrivaine.

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