Aucun lieu, nulle part de Christa Wolf

J’étais avec un de mes étudiants au Centre d’aide en français du cégep où je travaille et il m’a demandé : « Est-ce que je devrais écrire des textes plus simples pour réussir mes cours ? ». Je l’aide avec la grammaire depuis quelques temps, nous commençons à mieux nous connaître, je pouvais donc me permettre de lui faire part de ma pensée. Je lui ai répondu : « C’est horrible à dire, mais en effet, tu devrais. Continue à écrire comme tu le fais dans les rédactions formatives que tu me remets, mais rédige des textes plus simples dans les évaluations ». Il vient d’apprendre une des premières leçons de l’institution : « Être cynique paie ». Il fait partie de ces étudiants sincères et maladroits qui me touchent tout particulièrement. Ces étudiants ne sont pas capables de maintenir la constance des premiers de classe et, en plus, ils ne comprennent pas comment les étudiants moins doués, mais très calculateurs, arrivent à remettre des travaux bâclés qui respectent les consignes afin de réussir de justesse leurs cours. Les étudiants sincères et maladroits échouent en raison de leurs plus belles qualités : ils échouent parce qu’ils sont humains, authentiques, ouverts à se laisser transformer par les textes. Leur grande intelligence fait qu’il est très difficile pour eux de comprendre les systèmes inhumains. L’école, comme les autres institutions, repose sur une logique inhumaine qui paraît absurde à un esprit sensible et sincère. On devrait tous, comme eux, ne pas comprendre.

Je suis touchée par les étudiants sincères et maladroits parce que j’en ai été une. Mais moi j’avais la chance d’être très habile à l’école, j’ai compris rapidement comment je devais faire pour m’adapter et pour reproduire, à ma manière, l’efficacité des premiers de classe. Ma maladresse n’est jamais complètement disparue — c’est comme une malédiction qu’on traîne pour toujours —, mais je remettais des travaux qui dépassaient tellement les exigences qu’on a fini par l’excuser. Mon petit frère dyslexique n’a pas eu cette fortune. Quand je le regarde aujourd’hui en biochimie à l’université, je ne comprends pas comment il a pu passer à travers le système sans en ressortir broyé, comment il a pu conserver cette même sincérité et ce même humanisme contre vents et marées.

Aujourd’hui, je ne suis plus cette élève qui tente de comprendre comment s’ajuster aux exigences de l’institution, je ne suis plus non plus cette grande sœur qui observe affectueusement son frère, je suis une prof qui met D+, E, 52 ou 32 sur des relevés de notes. Je suis une prof qui regarde échouer ses étudiant.e.s sincères et maladroits. Il m’arrive très souvent de me demander comment je pourrai passer au travers. Il m’en reste pour des années et des années à regarder des étudiant.e.s brillants échouer. La seule manière que je vois de ne pas se laisser détruire est de devenir cynique à son tour et de se dire, comme tout le monde, que ces étudiant.e.s-là ne devraient juste pas être à l’école. Moi, je n’y arrive pas. Je ne suis pas d’accord. Je ne peux qu’espérer que, comme mon frère à qui on a répété mille fois qu’il n’y avait pas de place pour lui à l’école, certains d’entre eux arrivent un jour à déjouer le destin et à trouver un lieu pour eux quelque part.

Dans le court récit Aucun lieu, nulle part, Christa Wolf imagine la rencontre entre deux écrivains, Caroline von Günderrode et Heinrich von Kleist, qui savent depuis longtemps qu’il n’y a pas de place dans le monde pour leur esprit. Günderrode et Kleist ont tous les deux réellement existé, mais ils ne peuvent pas s’être côtoyés comme dans le récit de Wolf puisqu’ils ont vécu à un siècle d’intervalle : Günderrode s’est suicidée en se poignardant en 1806 et Kleist s’est tiré une balle dans la tête en 1911. Je ne suis pas une grande amatrice de ces récits où se rencontrent des figures historiques. Je me rappelle adolescente d’avoir découvert pour la première fois ce type de roman en lisant le cycle du Fleuve de l’éternité de Philip José Farmer. On y rencontrait Mark Twain, Alice Hargreaves ou même Herman Göring. Ça n’a pas été long que j’ai mis cette série de côté. Elle m’ennuyait. Et je suis retournée lire la science-fiction érotique de Farmer que j’adorais. Le livre de Wolf m’a fait aimer ce procédé peut-être pour la première fois. L’auteure arrive à présenter ses personnages comme de véritables individualités. Son récit va au-delà du jeu intellectuel désincarné ou de la réécriture de l’histoire. Elle montre bien comment deux âmes soeurs ont pu exister à des périodes différentes et met en place une correspondance entre les esprits qui dépasse l’anecdote. Wolf nous convie à cette histoire spectrale qui est celle d’un penseur comme Walter Benjamin.

Hérauts de l’absolu, Günderrode et Kleist, s’ils sont coupables de quelque chose dans le récit, c’est de ce crime étrange qu’on a appelé l’idéalisme. Wolf nous les présente comme des êtres passionnés, obstinés et ambitieux. Elle décrit Günderrode comme une femme « pensive, clairvoyante, insensible aux choses éphémères, résolue à vivre pour l’immortalité, à sacrifier le visible à l’invisible » (p. 10). Kleist est, pour sa part, un homme incapable de comprendre, malgré ses efforts, les mots « Harmonie, mesure, clémence » (p. 19). Avec cette seule présentation, on pourrait croire qu’ils sont tous deux des êtres détachés des affaires terrestres. Ce n’est pas le cas. Wolf raconte comment Günderrode a sacrifié son enfance pour soutenir sa famille :

Toujours l’aînée, le soutien de la mère solitaire, étourdie, un peu folle, l’éducatrice des cadettes : toujours raisonnable, avisée, tiraillée dans la contradiction entre une nature qui ne demande qu’à prendre son envol et l’étroitesse des conditions d’existence. (p. 21)

Elle a appris très tôt et à la dure ce qu’une vie au ras des pâquerettes signifiait. Son caractère passionné a rapidement dû être mis de côté au profit de la survie des membres de sa famille. Loin de la frivolité et de la pose, Kleist a aussi vécu une expérience concrète qui fut pour lui déterminante : la guerre. Les marques laissées en lui de cet épisode passé orientent désormais ses choix présents et à avenir. Lorsqu’il est question de gagner sa vie grâce à l’écriture, il est complètement incapable de se résoudre à cette idée :

Écrire des livres pour de l’argent ? Oh ! pas question, réplique Kleist avec une vivacité surprenante. Après avoir résisté, dans le domaine militaire, à des objectifs qui me sont si étrangers et si indifférents, faudrait-il que je me soumette à eux dans le domaine qui m’est propre ? (p. 70)

Selon sa perspective, accepter d’écrire pour de l’argent serait se résoudre à laisser la littérature devenir sa nouvelle prison. Il s’y refuse avec force. Günderrode et Kleist, en optant pour l’absolu, cherchent à se sortir d’une vie qui s’est déjà révélée destructrice de manière très terre à terre.

Cette « triste lucidité » (p. 70) les pousse tous deux vers la littérature. La poésie paraît les aider un moment à tenir pied dans un monde de plus en plus étouffant. L’idée du suicide est néanmoins présente dans leurs têtes. Elle émerge dans le récit avec une précision si évidente qu’elle semble depuis longtemps avoir dépassé le fantasme. Lors d’une scène où Günderrode est chez un chirurgien, elle l’interroge « en plaisantant » (p. 13) afin de connaître l’endroit exact où elle doit planter un poignard pour se donner la mort. Pour Kleist, l’idée du suicide, de « trouver le repos » (p. 83) comme le dit le récit, n’est pas envisagée sans une certaine honte. Il aurait donc préféré qu’il en soit autrement : « Kleist songe qu’il n’est pas glorieux de se laisser briser par son époque. Mais pourquoi donc ne m’est-il pas possible de vivre avec ces gens-là » (p. 83) Le récit nous prépare lentement à la rencontre entre les deux personnages principaux qui ne survient qu’à la fin du texte. Ils échangent entre eux comme des égaux, même si Günderrode ne manque pas de souligner certaines difficultés que vivent uniquement les femmes de lettres. Le récit se clôt sur ce dialogue entre ces deux interlocuteurs — des suicidés de la société pour reprendre l’expression d’Antonin Artaud — qui ont connu la même fin tragique.

Dans mon texte sur Marina Tsvétaïeva pour ce blogue, il était important pour moi d’arriver à l’idée qu’elle avait été assassinée bien avant son suicide. Peu de temps après l’avoir publié, j’ai écouté un épisode du podcast de Bret Easton Ellis où il recevait Shirley Manson, la chanteuse de Garbage. Au début de l’émission, Ellis fait son éditorial habituel qui porte cette journée-là sur Amy Winehouse. Il est obsédé par l’idée qu’elle a choisi son suicide et qu’on cherche, en la considérant comme une victime dans le documentaire Amy (2015), à lui ravir cette décision consciente. De son côté, Manson stipule que c’était une fille malade et que la maladie l’avait éloignée d’elle-même. Je ne suis en désaccord avec ni l’un ni l’autre. En même temps, je n’aime pas toutes les implications de la posture d’Ellis, ni celles de la position de Manson. Peut-être qu’Ellis a un peu raison de vouloir rétablir aux suicidés leur révolte, mais je crois que la plupart des suicidés n’ont pas choisi que cette idée apparaisse un jour dans leur tête, que c’est la vie avec ses assassinats multiples qui amène ces rêves de destruction. La maladie n’est qu’une forme parmi d’autres qui permet à cette idée d’exister.  Si les suicidés peuvent être des révoltés lucides, comme le veut Ellis, ce n’est que parce qu’ils ont été capables de voir à quel point le monde est tueur. Christa Wolf trouve, dans Aucun lieu, nulle part, la position juste entre celle d’Ellis et celle de Manson pour parler du suicide des deux écrivains. Elle arrive à montrer comment les contingences du monde extérieur pesaient sur eux et qu’en même temps, ils étaient porteurs d’une vraie révolte. Dans une lettre à Olga Kolbassina-Tchernova, Marina Tsvétaïeva parle de cette maladie incurable qui s’appelle l’âme. Avoir une âme, c’est sans doute aussi ce qui tue Günderrode et Kleist. C’est aussi ce qui mine le rapport avec l’école de bien des étudiants sincères et maladroits, qui peinent à comprendre le mensonge et à démystifier les contradictions derrière les apparents principes humanistes qui guident l’institution scolaire.

« Une vie invivable. Aucun lieu, nulle part » (p. 115)

À écouter: un épisode d’Une vie, une oeuvre consacré à Christa Wolf.

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