Demoiselles-cactus de Clara B.-Turcotte

Il y a quelques semaines a circulé dans les médias une triste histoire. Un homme et son frère sont morts noyés dans un lac où ils pêchaient après que la glace se soit fissurée. La température était particulièrement douce pendant les semaines qui avaient précédé. On peut s’étonner que quelqu’un ait eu l’idée de s’aventurer sur la glace par un temps comme celui-là, mais qui sait ce qui avait pu les pousser à s’aventurer de la sorte? Peut-être que, normalement, à ce temps de l’année, la glace est bien solide. Peut-être que les hommes avaient pris le temps d’estimer l’épaisseur de la glace, mais que leur évaluation était erronée.

Quand des drames comme ceux-là surviennent, nos contemporains se croient bien malins de résoudre leur mystère à l’aide d’un simple hasthtag: #lesgens.  #lesgens sont tous des idiots, on le sait bien. Comment expliquer autrement que, par exemple, on persiste à se baigner dans des lieux certes magnifiques, mais reconnus pour leur danger? Et si #lesgens sont assez idiots pour poser des gestes comme ceux-là, tant pis pour eux, dit-on à mots plus ou moins couverts.

Certains professeur.e.s appliquent le même raisonnement à leurs étudiant.e.s: pourquoi untel ou unetelle ne s’applique-t-il pas davantage dans ses études? Il est certain qu’il va tout droit vers la catastrophe. Ça doit être qu’il est stupide ou paresseux. Ces professeur.e.s demeurent aveugles devant cette chose presque insaisissable pour des professionnels accomplis: certain.e.s étudiant.e.s ne recherchent pas la réussite scolaire, pas dans l’immédiat, en tous cas. Ce qui leur manque, ce n’est parfois pas les moyens de la réussite scolaire, c’est l’envie de celle-ci.

Ainsi, la seule chose concevable pour nos contemporains est de travailler à son autopréservation. Tout le reste est un signe de bêtise et mérite bien son lot de châtiments. Ne sait-on pourtant pas, depuis un certain temps déjà, que l’être humain est animé par des mouvements obscurs qui peuvent le pousser sinon à rechercher de façon inconsciente ou délibérée son autodestruction, à tout le moins à placer au-dessus de la simple recherche de son propre bien d’autres objectifs, qu’ils s’agissent de la quête du plaisir ou du sentiment d’être en vie?

Cette idée aussi essentielle à se rappeler que difficile à accepter pour notre époque, Clara B.-Turcotte y réfléchit avec une lucidité implacable dans son roman Demoiselles-cactus:

J’essaie encore de trouver un moyen de gérer ma réaction à ce genre de phrases qui sortent des bouches triomphantes de plusieurs de mes interlocuteurs. Ils croient pouvoir me punir en disant que « c’est de ma faute ». C’est de ma faute si je ne me sens pas bien: je n’ai pas mangé correctement. C’est de ma faute si je suis déprimée: je me « fais du mal à moi-même. » La logique des autres est à des années-lumières de la mienne. […]

On serait responsables de notre corps, de notre bonheur. On serait censés faire tout notre possible pour avoir la meilleure santé du monde. La mort, la tristesse, ce sont les péchés modernes. Le suicide est le crime par excellence selon les gens qui refusent d’admettre qu’on peut ne pas se sentir bien sans que ça soit de notre faute. (p. 74-75)

Par son intelligence corrosive et ses réflexions sur le rapport de l’individu au corps, Clara B.-Turcotte s’inscrit dans la filiation de Nelly Arcan. Alors que l’écriture d’Arcan demeure toujours cérébrale, l’abstraction devenant une sorte d’armure qui lui permet de tenir à distance le corps envahissant, la prose de Turcotte est incarnée et ancrée dans le quotidien. Elle décrit à l’aide de détails concrets le rapport de Mélisse, sa narratrice, à la nourriture: « Sans y penser, j’ai touché du bout du doigt l’orange, elle était molle et chaude. Ça ne m’a pas empêchée de l’avaler tout rond, la pelure et tout. Les gens ne comprennent pas quand je fais ça, quand je mange des crevettes avec leurs queues, par exemple, pour me sentir plus remplie. » (p. 118) Cette préoccupation obsédante au sujet de la nourriture, on le voit bien, manifeste quelque chose de plus essentiel: il s’y joue une relation au monde et un état d’esprit, fondés sur la fascination du vide et la peur du manque.

Si je contourne ici le terme évident de « trouble alimentaire », c’est que lorsqu’on emploie une terminologie comme celle-là, on croit avoir tout dit, alors que rien ne l’est. Et sans doute aussi parce qu’il m’apparaît comme un moyen commode de balayer le roman du revers de la main. On sait qu’un « roman sur un trouble alimentaire » n’est déjà plus tout à fait un roman. Au contraire de tous ces romans avec des sujets sérieux, il n’est pas fait pour séduire.

Turcotte commet ce qui est impardonnable pour une femme : le refus de la séduction. À travers la description de la narratrice, qui n’est pas sans rappeler l’esprit de Lautréamont, le projet esthétique de Clara B.-Turcotte s’énonce:

Beaucoup de choses me révulsent chez les gens, mais en fin de compte, c’est moi qui suis la plus dégoûtante, incapable de nettoyer quoi que ce soit pour une raison mystérieuse. J’ai souvent les ongles crasseux. J’ai toujours plein de taches de nourriture sur moi. J’entre en transe quand je suis en train de manger, si bien que je ne me rends pas compte que j’ai l’air d’un animal sauvage en train d’arracher la chair de sa proie avec ses dents. (p. 156)

N’est-ce pas ainsi que peut être définie la seule véritable littérature digne d’intérêt, la littérature vivante : un peu crasseuse, pleine de taches, féroce et indomptable? Une vraie demoiselle-cactus qu’on ne peut approcher sans heurt.

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