La plongée de Lydia Tchoukovskaïa

De mon cégep, je me rappelle, entre autres, de longs cours d’histoire de l’art et de littérature où certains de mes profs nous ensevelissaient sous les dates d’événements historiques. On négligeait l’étude des oeuvres pour mettre de l’avant ces résumés de l’histoire qui allaient nous permettre, disait-on alors, de les mettre en contexte. Quand j’ai obtenu la charge pour le 102 Littérature et imaginaire, l’été dernier, je me suis arrêtée afin de voir comment j’allais faire pour éviter de reproduire ce modèle. La seule conclusion à laquelle je suis arrivée est que l’histoire devait être racontée à partir des textes eux-mêmes. J’avais choisi d’enseigner Le Spleen de Paris de Charles Baudelaire, Une mort très douce de Simone de Beauvoir et Bye bye Blondie de Virginie Despentes parce qu’ils allaient me permettre de parcourir les grands changements socio-historiques en France de 1850 à aujourd’hui en évitant ce format de cours qui me déplait.

J’ai l’impression que l’enseignant de littérature au collégial a eu l’étrange idée, à un moment donné, de se transformer en prof d’histoire patenté. Avait-il soudainement honte d’être un prof de lettres et non de sciences humaines dans un monde où la mystification positiviste règne? Afin d’enseigner à ses élèves que les oeuvres doivent être lues dans leur contexte historique, il projette des présentations PowerPoint synthétiques avec des dates et des événements choisis. L’étudiant doit, à partir de ces fiches succinctes, faire des liens entre les oeuvres et ce qui serait « l’histoire ». Devant cette mécanique pédagogique, on est en droit de se demander si c’est réellement l’objet de l’enseignement de la littérature que de donner ainsi les grandes lignes du passé.  Le prof de littérature ne connait évidemment pas les tenants et aboutissants de tous les événements historiques qu’il évoque en classe. Il peut donc se tromper et surtout reconduire des mythes et des idéologies sans même s’en apercevoir. Mais le pire, à mon avis, est le fait que l’enseignant de littérature qui travaille ainsi se positionne en faveur d’une vision de l’histoire surannée. On est loin de la philosophie de l’histoire de Walter Benjamin qui explique que l’idée que l’historien pourrait reconstituer le passé est illusoire. Écrire l’histoire n’est pas retrouver le passé, c’est le créer à partir de notre propre présent.

Du point de vue de Benjamin, la date d’un événement n’est pas suffisante pour en restituer la mémoire, la date ne donne aucune connaissance sur ce qui s’est passé. Elle est simplement la marque, le rappel, de quelque chose. Pour comprendre un événement, il faut bien plus que savoir ce qui s’est passé ce jour-là, il faut une remémoration, c’est-à-dire que la conscience doit pouvoir se confronter à cet événement comme si elle le vivait. La littérature permet précisément cette expérience de la remémoration. En se transformant en prof d’histoire patenté, l’enseignant de littérature oublie que tout est déjà dans son champ d’études dans une forme nettement plus intéressante que toutes les fiches historiques succinctes de ce monde. Pour parler de l’Occupation et de la Libération de Paris, par exemple, il est nettement plus stimulant de lire Le sang des autres de Simone de Beauvoir, La douleur de Marguerite Duras ou La chasse à l’amour de Violette Leduc que d’en résumer les grandes lignes à partir des dates et des faits. Les profs de littérature possèdent cette force et cette liberté que les profs d’histoire n’ont pas. Il faut en profiter, bon sang!

Cette réflexion sur la place de l’histoire dans l’enseignement de la littérature m’est venue en lisant La plongée de Lydia Tchoukovskaïa, roman que Julie et moi avons découvert il y a quelques mois, à l’émission La dispute de France culture, à l’occasion de la parution d’une nouvelle édition française du titre. En écoutant les critiques discuter de l’oeuvre, nous savions déjà que nous allions bientôt accueillir Tchoukovskaïa à notre bal. Comme plusieurs écrivain.e.s et intellectuel.le.s en U.R.S.S., sa vie fut remplie de secrets et de mensonges afin d’éviter de grandes violences. Sa voix s’est donc construite dans l’ombre de l’histoire. Elle écrivait La plongée tout en sachant que son roman ne serait sans doute pas publié de son vivant et qu’elle devrait trainer, non sans risque, son manuscrit discrètement avec elle. Il sera finalement publié à l’étranger avant sa mort avec son premier roman Sophia Pétrovna. J’ai du mal à imaginer quelle présentation PowerPoint avec la liste des crimes sanglants de Staline pourrait rendre, même un tout petit peu, l’état terrible dans lequel devaient vivre les écrivain.e.s comme Tchoukovskaïa. Ce qu’une fiche historique succincte ne peut pas raconter, la littérature, elle, parvient toutefois à le faire d’une manière tellement juste et sensible.

Le roman débute alors que sa narratrice, Nina, obtient une paix éphémère grâce aux semaines qu’elle doit passer dans une maison de retraite pour écrivains. Lors de ce séjour, elle en profite pour s’offrir un instant d’introspection et elle se permet enfin d’écrire. Si prendre la plume veut dire s’enfoncer en elle pour y découvrir ses pensées inexprimées, il n’est pas évident pour la narratrice de décider de s’y consacrer :

Du reste, sornettes que tout cela. Personne n’aura l’occasion de contempler mes flammes. Alors à quoi bon plonger? Même si un butin se transformait en un manuscrit – en papier couvert d’encre -, jamais il ne se changerait en un livre. En tous cas, pas avant ma mort.

Alors pourquoi descendrais-je dans les profondeurs? Pour me fuir moi-même?

Non, car là où je m’enfuyais, j’avais encore plus peur qu’ici, en surface. (p. 61)

En plus ne pas être publiées, les découvertes qu’elle fera lors de ce travail ne changeront rien à sa solitude, elle y rencontrera des pensées secrètes qui ne pourront pas davantage être exprimées qu’avant la plongée. Malgré l’absence d’espoir, Nina choisit tout de même l’écriture en misant sur ce lecteur du futur qui la lira peut-être. Si elle est présente dans le texte, cette confiance envers l’avenir me paraît plutôt mince dans le roman, plus que ne le laisse entendre la préface de la nouvelle édition française au Bruit du temps. J’ai l’impression qu’on aime à croire que ce lecteur de l’avenir – nous – est le « frère recherché » (p. 62) par Tchoukovskaïa. À mon avis, on peut aussi voir dans La plongée que c’est d’abord sa confiance en la littérature elle-même, sa foi pour le geste poétique qui l’incite à écrire, même si elle ne sortira pas sans heurts de ce travail.

Moraliste, Nina dépeint au meilleur de ses capacités les actions et les contradictions des inconnus qui séjournent dans la maison pour écrivains. Elle porte un soin particulier à l’analyse de leurs discussions. La question de la parole, centrale dans le roman, est d’ailleurs introduite d’entrée de jeu grâce à la citation placée en exergue tirée de l’oeuvre de Léon Tolstoï : « La moralité d’un homme se reconnaît à son attitude envers la parole ». Nina est meurtrie par les mensonges de l’état stalinien et le détournement du langage opéré par le gouvernement. Au guichet de la prison, alors qu’elle cherche à avoir des nouvelles de son mari, on lui répète sans cesse qu’elle ne peut lui parler parce qu’il a été condamné à dix ans sans droit de correspondance. Elle finit par découvrir avec douleur que « dix ans sans droit de correspondance » veut dire qu’il a déjà été assassiné par l’État. Tchoukovskaïa raconte ici, par le biais de sa narratrice, l’histoire de son deuxième mari, le physicien Matveï Bronstein. L’euphémisme bureaucratique caché derrière les mots « sans droit de correspondance » est terrifiant. Comme en Allemagne nazi, la langue administrée remet en question, par ses inventions linguistiques, la réalité de la tragédie : « ils l’avaient tué purement et simplement » (p. 109).

La judéité de son mari, mort en 1938, n’est pas sans lien avec son meurtre. La Plongée, qui se déroule en 1949, évoque d’ailleurs l’arrivée d’un nouvel antisémitisme peut-être pire que celui qui a valu la mort de son mari. Elle affirme qu’en cette année-là l’antisémitisme n’est plus comme avant une sorte de jalousie envers le Juif, qui possèderait toutes les richesses. Elle parle désormais d’« un délire délibérément organisé, planifié et répandu avec méthode, suivant un dessein longuement mûri à l’avance » (p. 120) qui secoue l’U.R.S.S. Une analyse à chaud qui ressemble aux thèses d’Hannah Arendt. Cette fiction paranoïaque, Nina l’entend jusqu’à la maison de retraite pour écrivains où elle séjourne. Ses vacances en forêt ne la protègent donc pas contre les discours meurtriers du monde extérieur. Elle tente de combattre les préjugés de sa voisine Lioudmila : « Je dis seulement d’un air impuissant : « Qu’est-ce que les Juifs viennent faire là-dedans? » » (p. 120). Elle est désespérée. À travers les mots de Staline reconduits par Lioudmila, Nina voit les nouveaux charniers : « Je restai là un moment sans savoir où aller. Je voyais le lien de causalité inéluctable avec tant de netteté: de nouveaux mensonges d’où jailliraient encore une fois des flots de sang. C’était comme si je les avais touchés du doigt les uns et les autres » (p. 121). Lucide face aux mensonges de l’état totalitaire, elle connaît trop bien le lien étroit que le langage peut entretenir avec le meurtre. Il sert toutefois aussi à se protéger dans ces conditions extrêmes. Alors qu’elle rencontre un homme dont la famille, hormis un fils, a été tuée par les Allemands, elle opte, non sans dégoût pour elle-même, pour une conversation banale ne sachant pas comment on discute avec quelqu’un qui a vécu pareil drame. Elle lui demande si son fils va dans une bonne école. Il lui répond que oui en ajoutant que « l’éducation internationale laisse à désirer ». C’est une manière codée de lui parler de l’antisémitisme qui règne dans l’institution d’enseignement.

Nina, dans cette maison de repos pour écrivains, travaille à son roman, mais elle est aussi traductrice. À chaque jour, elle consacre quelques heures à son métier. Elle ne mentionne jamais la langue qu’elle traduit. La seule langue non russe qui est citée dans le roman est le yiddish. Elle discute de traduction avec un homme à la maison de retraite qui traduit des poèmes de cette langue. Ils seront tous deux confrontés à certaines limites de la traduction de la poésie :

Il n’y a rien qui montre, autant que l’impuissance d’une traduction, que les vers sont créés non seulement et non tant à partir de mots, d’idées, de mètres et d’images, qu’à partir du temps qu’il fait, de la nervosité, du silence, de la séparation… […] Comment traduire les blancs entre les lignes, cette provision d’air que prennent les poumons entre deux quatrains ? (p. 131)

Cette posture de traductrice au coeur de l’U.R.S.S. n’est pas innocente. Pour les écrivain.e.s russes comme Anna Akhmatova et Boris Pasternak, par exemple, la traduction d’oeuvres étrangères passées, comme celle de Victor Hugo pour Akhmatova, de Shakespeare et de Verlaine pour Pasternak, leur permettait d’emprunter la voix de ces écrivains et de se cacher derrière elle pour s’exprimer. La narratrice de La plongée, qui cite Akhmatova et Pasternak comme références, n’énonce pas explicitement des desseins semblables. Elle discute avec retenue de son travail. Elle évoque néanmoins la montée des accusations de « cosmopolitisme » en 1949. Le traducteur et l’écrivain résistent comme faire se peut à ce complot contre la réalité que l’État construit grâce aux mots. Chez Tchoukovskaïa, il n’y a pas de honte des lettres ou de la littérature au profit d’une science humaine comme l’histoire soi-disant plus précise, bien au contraire, puisque la parole poétique permet de résister en temps de paix et en temps de guerre. Les crimes de Staline n’ont pas besoin d’être enseignés par une litanie de dates. Il faut les raconter par les mots, montrer comment ceux-ci peuvent être complices du meilleur comme du pire.

 

 

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2 réflexions sur “La plongée de Lydia Tchoukovskaïa

  1. Ping : Le jeu vidéo fait-il partie de la culture? — Parenthèse vidéoludique

  2. Ping : Emboire les humeurs – Le bal des absentes

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