Don Quixote de Kathy Acker

« I’m doomed to be in a world
to which I don’t belong. »

« Je suis condamnée à vivre
dans un monde dont je suis exclue. »

Quand j’ai commencé à enseigner, j’étais obsédée par l’idée qu’il fallait montrer aux étudiants qu’il importait de se défaire du prestige de l’objet livre et d’apprendre à le malmener un peu. Ça me rendait folle qu’on respecte le livre comme une marchandise précieuse. J’étais très inspirée par le texte d’Adorno « Caprices bibliographiques » et je pensais que les réflexes de « collectionneur » de fétichisation du livre empêchaient une vraie lecture des textes. J’étais aussi passionnée par Don Quixote de Kathy Acker qui était pour moi un roman qui introduisait une nouvelle éthique à adopter vis-à-vis des oeuvres littéraires passées. Livre-manifeste, oeuvre phare de l’avant-garde américaine, Don Quixote Which was a Dream nous invite à réinvestir la tradition littéraire pour la bousculer. Tous mes cours étaient construits afin de faire résonner dans la classe cette idée. J’ai vite réalisé que peu d’étudiants, même à l’université, étaient prêts à entendre de tels discours. Bien souvent, c’est le prestige du livre qu’ils viennent chercher en s’inscrivant en littérature. C’est ce même prestige qu’ils tenteront d’aller obtenir en écrivant des romans plus tard. Peu à peu, j’ai fini par renoncer à ce combat en me disant que le terrain était miné d’avance.

L’autre jour, en arrivant en classe pour surveiller la rédaction finale d’un de mes cours, je ne savais pas encore la belle surprise qui m’attendait. Lorsque l’étudiant qui s’assoie toujours devant moi a sorti son exemplaire de Meursault, contre-enquête, j’ai su que cette journée-là n’était pas comme les autres! Il l’avait complètement déconstruit. Aucun respect pour ce livre à 32,95$! Wah! J’étais impressionnée. M. a fait renaître en moi ce rêve que je commençais à délaisser. Au début de la session, je trouvais que cet étudiant avait des manières un peu brutales. En s’adressant à moi, M. était toujours sur la défensive, il élevait parfois la voix. Peu à peu, j’ai gagné sa confiance et nos rapports se sont complètement transformés. J’ai découvert une personne très intelligente, de cette intelligence libre qu’on a tendance à sous-estimer ou à ignorer. À l’évidence, son contact avec l’école n’est pas évident. Elle l’a sans doute souvent brutalisé. Je vois dans ses textes qu’il a bien du mal à respecter les codes et les cadres imposés. Malheureusement l’école évalue plus souvent notre capacité à nous adapter et à nous conformer à elle que nos réelles habiletés et connaissances.

Dès mes premières d’expérience d’enseignement, j’ai compris rapidement qu’être prof demandait de ne pas voir les choses de manière personnelle. Dans leur vie, je suis un individu parmi une kyrielle qui incarne et représente l’institution scolaire. Il importe donc de répondre avec le même détachement aux élans agressifs ou plus passionnés des étudiant.e.s. Qu’ils manifestent de la violence ou de l’amour, ce n’est pas moi qu’ils détestent ou aiment. Ils ne me connaissent pas. C’est d’abord à l’école qu’ils s’adressent à travers leur relation avec moi. Devant leur agressivité, il me faut les déjouer en leur répondant sans la moindre animosité. La douleur de l’étudiant.e ne mérite pas une réaction de force de la part de son enseignant, les blessures viennent de réactions de force maintes fois répétées. Je dois tenter de déconstruire la colère des étudiant.e.s sans la réprimer. J’essaie ainsi d’être à la fois une autorité qui ne fait pas mal et qui ne cherche pas à prendre – de l’affection ou de la reconnaissance, par exemple. En répondant à M. sans brutalité, je crois que j’ai réussi à l’étonner un peu et que c’est à partir de ce moment-là que notre relation a changé. Il n’a plus élevé la voix en classe en posant une question. J’étais une personne ouverte qui prenait le temps de l’écouter, il n’avait pas besoin à user de rudesse pour se faire entendre.

Quand il a terminé sa rédaction, je suis allée voir M. pour examiner son livre de plus près. Il était bien étonné de mon intérêt! On peut comprendre. J’étais d’un enthousiasme fou. J’ai pris une photo pour donner une idée de l’objet, mais son livre était nettement plus beau et fascinant que ce qu’on peut voir sur cette image. Il y avait des notes partout. Il s’était fait des petits cahiers avec tous les chapitres. Il pouvait donc relire des passages en parallèle en mettant côte à côte ses cahiers. Peu d’étudiants possèdent cette capacité à développer leur propre méthode de travail. Dans son cas, c’est sans doute parce qu’il ne perçoit pas le prestige associé au livre qu’il a pu se permettre de se l’approprier ainsi. Peu importe, cet esprit hors norme qui lui fait la vie dure à l’école lui permet aussi d’expérimenter le monde comme les autres ne s’autoriseront jamais à le faire. Ça a donné un peu de beauté à ces jours autrement si gris.

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La créativité dont M. a fait preuve dans sa déconstruction de Meursault, contre-enquête est la même qui porte le projet de Kathy Acker qui, comme celui de Kamel Daoud d’ailleurs, s’attaque de front aux classiques de la littérature. À l’instar de la narratrice d’Acker, M. est condamné à vivre dans un monde formaté et homogène où son intelligence est exclue et négligée. Il se démène aujourd’hui sur les bancs de l’école pour lutter comme il le peut contre ce destin cruel. En relisant l’oeuvre de Cervantès, Acker propose une correction postmoderne de la tradition littéraire. Elle veut faire éclater les frontières auxquelles tiennent si fort les modernes afin que les races, les genres, les sexualités et les arts puissent enfin de se mélanger et sortir de leur carcan. Elle ne corrige toutefois pas la tradition pour imposer une autre structure à sa place. Acker rêve d’une littérature toujours en mouvement qui file dans les doigts de tous ceux qui voudraient la contrôler. Julie et moi avons adopté deux chats, Xavière et Chatov, il y a quelques mois. Chatov est un mâle noir à trois pattes. On ne sait pas comment il a perdu un membre. Il a pu être brutalisé par un humain ou avoir un accident. Chatov nous demande de le caresser, mais quand j’essaie de le prendre, je dépasse ses limites, il se débat comme un petit ver pour fuir de mes doigts. Je le laisse partir. La langue d’Acker est comme mon chat, elle se détourne et s’enfuit au moment où l’on pense l’avoir saisie. Elle résiste à toute tentative d’être contrôlée ou dominée.

L’oeuvre d’Acker lutte sans fin contre le père assassin. Ce père tueur, c’est le propre père de l’auteure qui la viole enfant, mais c’est aussi la société patriarcale qui tente de détruire ses sujets qui osent remettre en question ses principes et son autorité. Ces individus rebelles qui critiquent le legs du père assassin le font souvent contre leur gré. Être eux-mêmes veut dire forcément remettre en question l’ordre imposé par la société. La Don Quixote d’Acker devient ainsi une redresseuse de torts autoproclamée afin de se battre contre ce qui l’assassine. Sa vie en dépend. Pour réussir son projet, elle doit se re-baptiser afin de se construire une identité qui ne dépend pas de l’héritage du père. Par le plagiat, ou le montage, Acker dit qu’il lui faut écrire en cherchant à refuser la propriété de sa voix narrative. Pour ce faire, elle accueille toutes ces autres voix, volées, et les laisse s’imposer dans son texte. La littérature de Kathy Acker ne cherche pas à prendre, ni à faire mal. Elle propose une expérience de la liberté. Elle donne à voir les forces créatives que nous portons en nous et ce qu’elles pourraient réaliser si elles n’étaient pas sans cesse tuées dans l’oeuf.

« By loving another person, she would right every manner of political, social, and individual wrong ».

«En aimant une autre personne, elle redressait toute espèce de torts politiques, sociaux et individuels ».

 

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Une réflexion sur “Don Quixote de Kathy Acker

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