Une vie dictée

« — Pour votre malheur, ma bonne mère Saint-Théophile, je remets entre vos mains ce mouton noir mal tondu, faites-en ce que vous voudrez, on l’a déjà chassé de trois écoles, pour sa conduite, mais nous avons la réputation d’être une congrégation charitable, donnons, ma bonne Mère, une dernière chance à cette pauvre enfant ».
Marie-Claire Blais, Manuscrits de Pauline Archange

Il m’est arrivé à plusieurs reprises depuis que j’enseigne au cégep de lire la dictée de classement qui décide du sort des nouveaux étudiants. Avant la lecture, je dois leur expliquer que ceux qui feront plus de vingt-deux fautes seront envoyés dans le cours de Renforcement en français. Chaque fois que je prononce cette conséquence, je me rappelle ma propre terreur de jeune étudiante en Arts et Lettres. Bien que je n’avais rien à craindre et que je n’ai pas été envoyée en Renforcement en français, j’avais néanmoins eu peur lors de cette fameuse dictée. Je n’ose pas imaginer la frayeur de ceux qui ont réellement des raisons de s’inquiéter. Les étudiants réagissent tous différemment à la dictée. La plupart d’entre eux rédigent discrètement leur texte et quittent la salle sans un mot. Je me souviens de E., un étudiant que j’ai connu plus tard, qui m’a remis sa feuille en éclatant de rire et en m’annonçant qu’il allait en Renforcement. Je ne savais pas trop à ce moment ce que son sourire signifiait. Un autre étudiant aux yeux tristes m’a donné sa dictée en me disant d’une voix enfantine : « Je m’en vais avec les poches ». Je n’avais pas pu m’empêcher de lui dire que ce n’était pas un cours pour les poches, mais une opportunité rare d’avoir un coup de pouce pour réussir les prochains cours. J’étais surprise de m’entendre lui dire ça, de me faire spontanément la gardienne du système en défendant le bien-fondé de Renforcement en français. J’avais eu l’impression que c’est ce que je devais dire à ce moment-là précis, je l’ai donc fait.

J’ai entendu des étudiants se dire entre eux qu’il fallait se forcer pour réussir la dictée pour éviter d’être envoyé en Renforcement en français. Ils en parlaient comme s’il s’agissait d’une punition, d’une humiliation. Cette session, j’étais la prof de Renforcement dans mon cégep. Je n’avais jamais donné ce cours. À cause de mes expériences lors de la passation de la dictée, j’ai répété mille fois au premier cours qu’il n’y avait rien de déshonorant à faire partie de ce cours, que nous allions travailler fort ensemble pour améliorer leur français. Peut-on réellement lutter contre la honte? Le prof peut-il réellement dire quelque chose qui puisse mettre en échec un tel sentiment? Je ne sais pas. Il faut pourtant tenter de combattre la honte. Elle nous ronge de l’intérieur et elle bloque toutes possibilités d’apprentissage. La honte nous pousse à nous refermer devant le monde.

Au premier cours, je demande aux étudiants d’écrire un court texte pour se présenter. Je leur suggère de m’expliquer pourquoi ils ont choisi ce cégep et leur programme d’études, mais ils sont libres d’écrire n’importe quoi. Cet hiver, un étudiant V. m’a remis un texte qui m’a bouleversée :

Je suis une personne avec beaucoup d’ambitions. Tout mon primaire et secondaire j’ai été sous-estimé. Des professeurs dont je me souviens encore du nom me décourageait beaucoup. Ils me disaient que j’allais rien devenir, que je devais faire un DEP pis d’oublier mon DES. Tout cela m’a mis dans une sorte de dépression. Je n’avais pas confiance en moi et je pensais finir ma vie à travailler plongeur au restaurant. Quand j’ai fini mon DES, je me suis dit que j’allais essayer un DEP. J’ai repris confiance en moi et je me suis inscrit au DEC. Je suis plus fort que ceux et celles qui ont essayé de me détruire.

J’étais sous le choc qu’on puisse remettre à une enseignante inconnue un tel texte. J’ai senti très rapidement dans mes contacts avec V. qu’il cherchait chaque fois la réponse dans mes yeux : « Toi, penses-tu que je peux y arriver? » C’est sans doute pour me poser la question qu’il m’avait confié ce texte. En même temps, il se présentait paradoxalement vulnérable et fort en me parlant. Il m’a raconté avec passion et avec une voix déterminée qu’il s’occupait d’une équipe sportive pour les jeunes qui ont décroché du secondaire et que son rôle était de les aider à retourner à l’école. En me parlant, il voulait me montrer que nous étions, lui et moi, égaux. J’ai rarement vu un étudiant être à ce point à la recherche d’une relation égalitaire, mais en même temps me demander sans cesse d’être une autorité rassurante qui puisse lui certifier qu’il pourra réussir. J’ai essayé comme j’ai pu de l’encourager sans mentir. À mes yeux, il était évident que ses problèmes en français étaient graves, voire catastrophiques. Quand il me disait qu’il n’avait pas fait tant de fautes en parlant d’une évaluation, je lui répétais qu’il restait beaucoup travail à faire. Ses problèmes en français m’inquiétaient, oui, mais j’étais réellement persuadée qu’il pouvait réussir. La détermination dans ses yeux et dans sa voix était évidente. Il a réussi à me faire croire en lui. Comment lui dire qu’en arrivant à me faire croire en lui comme il l’avait fait il montrait qu’il était capable de tout? Même de réussir en français un jour.

Lors du même exercice, j’avais aussi reçu un autre texte qui m’a étonnée. En général, les étudiants écrivent des rédactions où ils s’ouvrent complètement comme V. ou sinon ils n’écrivent rien sur eux. Ils font l’éloge de la bonne réputation de notre collège privé et ils disent que leur domaine d’études va leur donner un emploi stable. À contre-courant de cette lecture, un de mes étudiant avait néanmoins décidé de faire un méta-commentaire sur la rédaction.

Quand la professeure de français a demandé d’écrire un texte qui parle de moi. Je me suis demandé quel choix serait intéressant, peut-être ma vie personnelle, mes envies, etc.

Pourquoi je suis dans cette chaise entouré de toutes ces personnes que je n’ai jamais vues auparavant. Eux-aussi se demandent probablement la même chose. On connait notre pensée. Il y a mille choses desquelles on pourrait parler, mais est-ce que réellement quelqu’un voudrait les entendre, les écouter. Si je parle, serai-je écouté? Mes mots seront jugés…

Après avoir lu ce texte, j’ai regardé sur Léa, la plateforme prof-étudiants du Cégep, pour voir la photo de son auteur. J’ai découvert que c’était E., celui qui m’avait donné sa dictée en riant. Sa rédaction qui m’avait semblé au départ être un texte de résistance face au cours était en réalité tout le contraire. E. était mon étudiant de Renforcement en français avec la culture générale la plus impressionnante. Il répondait à toutes mes questions qui laissaient la classe silencieuse : « Qui est Ulysse ? », « Ça veut dire quoi ‘gargantuesque’? ». E. connaissait Homère et Rabelais. Il faisait des réponses très complètes qui me stupéfiaient à chaque fois. En français, E. a toutefois énormément de difficulté. Il vient du Mexique. Il m’a raconté qu’il est arrivé au Québec sans connaître un seul mot de français. Il est donc passé des cours de francisation aux cours de français du cégep. La marche est plutôt haute. Comme plusieurs de mes étudiants, il travaille à temps complet la nuit pour payer ses études et il a des enfants. Leur courage me fascine.

Les textes d’E. et de V. m’ont donné à moi le courage qu’il me manquait pour amener mon cours de Renforcement où je voulais le pousser. J’ai décidé que l’humiliation à l’école serait le thème d’une de nos semaines. J’ai failli abandonner le projet à la dernière minute. Ça prend quand même une conviction de fer pour aborder sans ambages ce sujet. Proposer cette discussion à la classe en disait long sur moi, sur moi comme prof, mais surtout sur moi comme ancienne élève. Je n’étais pas certaine de vraiment vouloir plonger. Amener le thème de l’humiliation à l’école dans un cours de Renforcement en français, c’était aussi ma manière de proposer un méta-commentaire sur le cours lui-même afin d’essayer de lutter contre la honte. Je n’ai pas posé explicitement le lien entre le sujet et notre cours, j’ai laissé à mes étudiants la liberté de l’établir eux-mêmes. Nous avions deux rencontres de deux heures par semaine. À notre premier cours, nous avons lu des extraits d’un texte tiré de L’éternité en accéléré de Catherine Mavrikakis : « Les humiliés ». Et au deuxième cours, mes étudiants devaient s’inspirer de ce texte et de notre réflexion pour leur rédaction autour de ce thème. Quand nous avons lu « Les humiliés », mes étudiants connaissaient déjà un peu l’auteure. Deux semaines avant, nous avions lu un texte du même livre « La nausée de l’immigrant » qui parlait de l’immigration de ses parents. Puisque j’ai surtout des étudiants étrangers, je passe à travers divers chemins pour discuter de l’immigration en classe. À chaque fois, ça se déroule très bien. Ils sont heureux d’en parler. Je n’espérais pas susciter le même enthousiasme autour de l’humiliation à l’école, mais je souhaitais qu’ils soient au moins capables d’entendre un peu ce que j’avais à leur dire. Comme E., je me disais : « Si je parle, serai-je écoutée? »

On pourrait penser que « Les humiliés », qui discute de l’école québécoise des années soixante, est désuet. Le caractère brutal de l’époque – coups de règle, fessées, oreilles tirées – est disparu. La « vexation systématique » régnait pourtant dans mon école primaire de Fleurimont dans les années quatre-vingts. Les belles banlieues sherbrookoises vallonneuses, aisées et fleuries dissimulent fort bien leur violence. Les retenues, les copies de dictionnaire, les textes de réflexion sur la monstruosité d’un comportement et les corvées ostentatoires de nettoyage des vitres de l’école tombaient toujours sur moi. On me punissait aussi pour les indisciplines des autres en prétextant que j’étais le cerveau de l’affaire. Mes enseignants exagéraient considérablement mon ascendant sur mes camarades de classe. Disons qu’il n’y avait pas vraiment de Charles Manson tapi dans la petite fille gentille, sensible et passionnée que j’étais. Mon seul crime était d’être une fillette curieuse trop vivante aux goûts des enseignants. Ils m’ont enseigné très tôt la culpabilité au lieu de me transmettre des connaissances et de développer mes habiletés, ils m’ont montré, alors que j’étais une toute petite fille de cinq ans, que l’intelligence était une malédiction.

Puisque cette école primaire des années soixante me parlait, j’ai fait le pari qu’il en serait de même pour mes étudiants. Les textes qu’ils ont écrits étaient tellement beaux. Je n’ai pas regretté d’avoir proposé cet exercice. Je ne sais pas si je vais répéter un jour l’expérience dans un autre cours. Ce n’est pas une activité qu’on peut reproduire systématiquement, il faut trouver le bon « timing » pour y parvenir. Il fallait aussi que moi, comme prof, je sois dans l’état d’esprit requis pour aborder ce sujet. Une étudiante, L., a raconté avec beaucoup de lucidité une punition pour une pacotille qui s’était transformée pour elle en humiliation publique. Offerte en exemple, elle avait dû s’excuser devant tous les élèves de son école. Étudiant discret et studieux, P. parlait avec empathie dans son texte d’un camarade de classe qui était le souffre-douleur des enseignants. Un étudiant plus âgé, A. commençait sa rédaction en vantant les mérites de la discipline avant que son texte bascule dans une présentation de ses assassins revers.

Je sors de cette première expérience comme prof de Renforcement en français toujours bien incertaine qu’il soit possible de vaincre la honte que ce cours de rattrapage produit chez les étudiants, mais toujours convaincue qu’il faut se battre. Un cours de Renforcement, c’est tellement plus qu’un cours de grammaire. Il faut refuser que l’école puisse servir à briser l’orgueil de ces jeunes gens plein de potentiel. Utilisée à bon escient, la classe peut aussi être le lieu idéal pour leur apprendre à s’ouvrir et à embrasser le monde dans tous ses possibles. Pour leur enseigner à refuser une vie dictée à l’avance.

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