L’invitée de Simone de Beauvoir

L’écrivaine Violette Leduc, dans son roman La Bâtarde (1964), raconte que, lorsqu’elle commence à écrire, elle veut rédiger spontanément ses souvenirs d’enfance. Une suspicion contre l’intimité l’amène à douter de son projet. La découverte d’un livre chez un ami va toutefois confirmer ses ambitions et solidifier son désir :

Je ne pouvais pas détacher mon regard du livre neuf à couverture blanche des éditions Gallimard. L’ouvrage était posé au centre du bureau, sur un sous-main.

– Ce gros livre a été écrit par une femme, me répondit le meilleur ami de Maurice. C’est L’Invitée de Simone de Beauvoir.

Je lus le nom de Simone de Beauvoir, ensuite le titre : L’Invitée. Une femme avait écrit ce livre. Je le remis à sa place. J’étais en paix avec moi-même. (p. 437)

La présence de Simone de Beauvoir comme figure de la femme de lettres ouvre une nouvelle possibilité dans le monde de Leduc. L’Invitée (1943) lui donne tout d’un coup le droit de rêver et d’exister.

En pensant à cette scène qui suscite la curiosité, je me suis demandé ce que pouvait raconter ce roman qui bouleverse la trajectoire de Violette Leduc. J’avais lu plusieurs livres de Beauvoir, mais, pour une raison inconnue, je n’ai ouvert L’invitée qu’il y a deux ans. J’ai eu la surprise d’y découvrir un monde qui ne m’était pas si étranger. La coïncidence entre mon existence et ce livre a été si puissante que je suis restée éveillée toute la nuit pour le lire d’un seul coup, même si j’enseignais à l’université le lendemain. J’étais dans une période où j’enchaînais les nuits d’insomnie, une de plus ou de moins n’allait pas modifier beaucoup ma condition. Aussi bien la passer à lire! Il ne fallait pas moins qu’il s’y passe quelque chose d’important pour que je reste accrochée à mon livre, presque sans prendre de pause. La narratrice de La Bâtarde, elle, est attirée d’entrée de jeu par le genre de son auteure. Mais puisqu’elle évoque sa rencontre avec L’Invitée dans son sixième livre et qu’elle lui donne une si grande importance, on devine que le contenu de celui-ci remplissait ses promesses d’ode à la liberté et à l’autonomie. L’Invitée, premier roman publié de Simone de Beauvoir, met en scène un trio amoureux composé d’un homme et deux femmes qui choisissent un mode d’existence différent du modèle habituel. Pierre et Françoise, le duo d’inséparables, sont des intellectuels actifs dans la scène parisienne. Xavière, celle qui se joindra à eux, est une jeune femme qui ne sait pas encore ce qu’elle fera de sa vie. Le roman remet en question le modèle familial traditionnel : le couple, le mariage et l’obligation pour les femmes de la maternité.

En retraçant le lien entre L’invitée et La Bâtarde, j’y ai découvert qu’une sorte de transmission s’opérait à travers une lignée alternative entre trois écrivaines françaises. Beauvoir s’est inspirée pour son texte du roman d’une autre écrivaine – La Seconde (1929) de Colette – qui relate de façon plus cryptique les amours d’un trio similaire. De La Seconde à La Bâtarde, en passant par L’Invitée, une cellule de résistance hors des grands mouvements littéraires se dessine dans les lettres françaises. Les trois titres évoquent des femmes – seconde, invitée, bâtarde – qui n’ont de place nulle part, des personnages de trop. La Bâtarde raconte aussi des romances en marge : des relations homosexuelles illicites, des relations hétérosexuelles non conventionnelles et des amours imaginaires. Le pari que tentent les personnages féminins de Colette, de Leduc et de Beauvoir est d’essayer de changer le monde à partir de l’intimité. Elles cherchent par leur mode de vie hors normes à inventer de nouvelles existences qui conviendraient mieux à leurs ambitions. Peut-on réellement recréer le monde à partir des univers intimes ? Ceux-ci ne finissent-ils pas par devenir inquiétants ? Pour examiner ces questions, je vais me concentrer sur la lecture du trio amoureux de L’Invitée.

Le désir de repousser les limites imposées par la société et les contraintes de la vie est prédominant dans L’Invitée. Lorsque Françoise, avant de rentrer à Paris, discute avec Xavière dans les premières pages du roman, cette dernière se plaint de devoir rester à Rouen. D’emblée, Françoise lui propose des scénarios pour la sortir de son ennui et pour éviter le destin prévu d’avance par sa famille qui la pousse vers le mariage. En exposant à Pierre les problèmes de Xavière, Françoise est charmée par la proposition de son complice : il suffit de lui fournir l’argent pour qu’elle puisse la suivre à Paris. Pour Françoise et Pierre, l’argent gagné par leur travail dans les théâtres doit être dépensé pour aider leurs proches. L’admiration de Françoise pour Pierre repose précisément sur cette capacité extraordinaire qu’il possède de se sortir des apparents culs-de-sac en inventant des chemins inattendus:

Ça l’étonnait toujours cette manière qu’il avait de faire naître en quatre mots mille possibilités imprévues ; là où les autres gens apercevaient d’impénétrables maquis, Pierre découvrait un avenir vierge qu’il lui appartenait de façonner à sa guise. C’était le secret de sa force. (p. 28)

En offrant de l’argent à Xavière, que Pierre suggère de « lui présenter […] comme un prêt » (p. 28), Françoise fait surgir des lendemains inédits auxquels la jeune femme n’aurait pas même osé rêver. Xavière accepte le projet qui lui est proposé et devient, pour quelques temps du moins, dépendante financièrement de Françoise. Le roman reste muet sur ce détail, le lien économique entre les deux femmes n’est jamais problématisé. Françoise ne paraît toutefois pas en abuser. Elle ne demande rien à Xavière et ne l’oblige pas à rendre des comptes. Françoise, bourreau de travail comme Pierre, est déçue par l’oisiveté de la jeune femme, mais elle cherche constamment de nouvelles avenues pour Xavière sans la forcer à suivre une de ces voies.

Le désœuvrement de sa compagne la stimule, pousse son esprit à aller sans cesse au-delà de ses limites. Xavière représente ainsi un défi de tous les jours pour le couple d’intellectuels : contre toutes attentes, il faut encore trouver une manière de la rendre heureuse et épanouie. Même si le trio forme un refuge contre le monde, leur relation n’est pas complaisante. La complicité entre les trois individus doit servir à les amener plus loin. Xavière est une partenaire de lutte suffisamment coriace pour eux. Elle n’hésite pas à critiquer ce qui tient le plus à cœur à ses compagnons. Alors que Pierre et Françoise lui présentent le théâtre comme un lieu d’expérimentation et de liberté, Xavière remarque que la dynamique entre les murs de l’institution n’est pas si différente de celle à l’extérieur. Elle déclare en observant les artisans du théâtre : « Ils ressemblent tous à des petits commis de magasin ; ils ont l’air tellement appliqués. » (p. 62) Au lieu d’en être offusqué, Pierre, qui est pourtant dramaturge, s’exclame : « Je la comprends, […] toutes nos petites cuisines n’ont rien de bien ragoûtant ». (p. 63) Ses critiques ne sont pas destructrices, elles amènent Pierre et Françoise à arpenter le doute et à réfléchir à leurs actions. Leur relation repose sur cet échange sans limite qui est possible entre eux.

Le plan qu’ils proposent à Xavière ne vise en effet pas à l’enfermer, mais plutôt à lui permettre de s’émanciper comme Pierre l’explique : « Nous voulions bâtir un vrai trio, une vie à trois bien équilibrée où personne ne se serait sacrifié ; c’était peut-être une gageure, mais au moins ça méritait d’être essayé. » (P. 368) L’enjeu de leur relation n’est pas la sexualité. Les contacts intimes sont marginaux dans le roman. Ils veulent voir si la solidarité et l’amour entre trois êtres peuvent permettre de renverser le monde tel qu’on le connaît. Comme tout bon récit utopique, le projet tourne au cauchemar à la fin du roman. Françoise finit par assassiner Xavière. Plusieurs lectures de cette scène finale sont possibles. Peut-être que la jalousie s’est installée dans le trio, peut-être que Xavière s’est révélée incapable d’accepter cet échange absolu proposé par ses compagnons, peut-être aussi que Françoise avait besoin de poser une action seule, une action destructrice qu’elle refuserait de partager avec Pierre. Une autre hypothèse est aussi possible. Pour l’expliquer, il me faut approfondir un autre aspect du trio.

Placé sous les auspices d’une phrase d’Hegel (« Chaque conscience poursuit la mort de l’autre. »), L’invitée est habité par l’idée que les objets et les êtres ne s’animent que grâce à l’attention d’une autre subjectivité. Au tout début du roman, Françoise est chagrinée par la disparition des lieux lorsque son regard abandonne ceux-ci :

Elle sortit du bureau. Elle n’avait pas tant envie de whisky : c’étaient ces corridors noirs qui l’attiraient. Quand elle n’était pas là, cette odeur de poussière, cette pénombre, cette solitude désolée, tout ça n’existait pour personne, ça n’existait pas du tout. Et maintenant elle était là, le rouge du tapis perçait l’obscurité comme une veilleuse timide. Elle avait ce pouvoir : sa présence arrachait les choses à leur inconscience, elle leur donnait leur couleur, leur odeur. (p. 12)

Simone de Beauvoir répond ici à un célèbre problème philosophique : si un arbre tombe dans la forêt et que personne n’est présent pour l’entendre, l’arbre n’est pas tombé. La perception par un humain est donc essentielle pour faire survenir un événement. Le roman offre toutefois une autre réponse au problème philosophique. Françoise affirme, plus tard, que les épisodes de sa vie ne surviennent réellement que lorsqu’elle en a fait le récit : « Tant qu’elle ne l’avait pas raconté à Pierre, aucun événement n’était tout à fait vrai : il flottait, immobile, incertain, dans des espèces de limbes » (p. 30). Il faut une conscience pour entendre l’arbre tomber, mais il faut en plus une deuxième conscience avec qui partager cette expérience afin que l’incident soit arrivé. Le trio est une cellule qui permet cette circulation des expériences entre différentes consciences. Leur lutte constante contre la solitude les amène à abattre l’idée même de la solitude. Elle ne représente plus qu’un instant passager où l’on attend le retour de l’autre.

Comme les couloirs que Françoise anime par sa présence, Xavière n’existe véritablement qu’à travers le regard de Pierre et de Françoise. Sans les yeux savants et curieux qui se penchent sur elle, la jeune femme disparaît : « Françoise seule était sensible aux contours de cette main : les gestes de Xavière, sa figure, sa vie même avaient besoin de Françoise pour exister ». (p. 23) La jeune femme refuse d’ailleurs de raconter à Françoise ce qu’elle fait lorsqu’elle est seule dans sa chambre, comme s’il fallait préserver ces instants. Xavière, selon le point de vue de Françoise, ne paraît pas se préserver un jardin secret. Sa réserve nous est racontée comme si elle cessait d’exister dans les moments où elle est seule dans sa chambre. La jeune femme apparaît ici davantage comme une muse qu’une réelle interlocutrice pour le couple d’intellectuels.

Selon la logique du roman, l’assassinat de Xavière a-t-il véritablement lieu si personne n’est là pour le voir ? Françoise choisit l’incendie pour commettre son méfait, elle n’assistera donc pas à la mort de Xavière. Il est aussi possible de voir la fin du roman comme la conséquence de la réponse du roman au problème philosophique de l’arbre qui tombe dans la forêt. Xavière n’était, d’une certaine manière, qu’une construction créée par le regard de ses compagnons. Elle a été une muse, une muse moins passive peut-être, mais une muse quand même. Une fois que l’aventure est terminée, elle disparaît. L’échec de l’utopie amoureuse était impossible à éviter puisqu’en offrant les moyens de se détourner d’un destin contraignant à Xavière, ils ne lui en imposaient pas moins un autre destin contraignant. Quoique porteuse de la possibilité d’un changement, l’intimité demeure le plus souvent un lieu où se rejouent les mêmes dynamiques que celles qui prévalent dans l’espace public.

Bien que la réinvention de soi par les autres se révèle inefficace dans L’invitée, l’histoire de Violette Leduc, évoquée précédemment, rappelle que le livre, lui, n’a pas échoué son projet. Le trio amoureux du roman ne remplit peut-être pas ses promesses de bonheur, mais il apporte dans le monde une nouvelle possibilité d’existence, il propose d’essayer d’arpenter des voies inédites sans se laisser freiner par des barrières fictives. En s’attaquant à une des structures sociales qui paraît le plus aller de soi, le couple, Simone de Beauvoir offre avec ce roman la promesse d’un élargissement des frontières de l’imaginaire et de la conscience. Lorsque Beauvoir et Leduc s’autorisent à prendre la route de la littérature, elles doivent abattre des clôtures similaires pour endosser le rôle de la femme de lettres.

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