Fragments sur la classe (statuts Facebook autocensurés)

On discute des trigger warning ces jours-ci pour les dénigrer ou les acclamer. On parle, par exemple, d’avertir ses étudiants du contenu choquant d’un roman. L’autre jour, dans ma classe, je me suis retrouvée dans une situation où c’est moi qui aurais bien demandé un trigger warning. Une de mes étudiantes présentait le film Maëlstrom de Denis Villeneuve. Elle nous a montré l’extrait où on voit un avortement tourné très froidement. Je n’avais pas envie de le revoir, ça m’a un peu secouée. J’étais effrayée à l’idée d’entendre la suite. Bien qu’elle n’était pas catégorique au sujet de l’avortement, mon étudiante semblait se poser des questions et laissait transparaître une tendance anti-choix. J’ai réagi posément après son exposé en montrant qu’on pouvait aussi lire le film sous un autre angle. Je disais que le film parlait peut-être de la difficulté d’affronter une telle procédure seule, sans forcément se positionner dans le débat pour ou contre.

Même si j’ai bien géré la situation, mon premier réflexe, après coup, a toutefois été de me dire que je devrais enlever le film de la liste des choix pour l’exposé oral sur le cinéma québécois. Le prof peut bien aussi avoir certaines limites. La mienne, c’est la question de l’avortement. Je n’ai pas envie d’être au coeur d’un débat à ce sujet. J’écris cela et en même temps, je me rappelle avoir voulu mettre Le sang des autres de Simone de Beauvoir, où il est question d’avortement, au programme la session d’été passée et finalement à cause d’un problème de disponibilité, j’avais changé pour une autre titre de la même auteure. Il est fascinant de voir que, session après session, le courage se déplace. Mais à chaque fois la même question demeure: comment répondre respectueusement aux positions des étudiants qui heurtent mes valeurs ? « Heurter mes valeurs » est ici un euphémisme. Voir cette scène m’a bouleversée profondément, ça m’a mise par terre. Je ne sais pas d’où m’est venue cette force qui m’a permis de rester en contrôle. 

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J’enseigne le 101 cet été au cégep. Quand j’ai appris que j’avais obtenu la charge, je savais la seconde d’après que j’enseignerais Montaigne. J’ai déjà parlé des Essais dans un cours à l’université. Je me suis dit que j’allais bâtir une version un peu simplifiée de ce que j’avais réalisé à l’époque (en bref, je dis la même chose, mais je prends plus de temps pour le faire). Après avoir pris ma décision, je me suis mise à hésiter. Seront-ils réellement capables de lire Montaigne? J’ai choisi des extraits en français modernisé, puisque j’ai surtout des étudiants allophones, mais, quand même, on n’étudie pas très souvent Montaigne dans les cégeps aujourd’hui…

Nous avons commencé notre série de cours sur les Essais avec le chapitre « Les cannibales ». Puisque j’ai une étudiante brésilienne et un étudiant portuguais dans ma classe, j’ai tâché de ne pas dire n’importe quoi sur les Tupinambas du Brésil. Travailler avec des étudiants étrangers aide à repousser sans cesse ses limites. En cherchant un peu, j’ai lu sur les luttes actuelles des autochtones brésiliens, je me suis rendu compte de la triste actualité du texte de Montaigne.  Mon cours fut passionnant à préparer, j’ai appris plein de choses. Je commençais déjà à le comprendre, mais ça a été la confirmation que je pouvais maintenir, en me donnant des petits défis en préparant mes cours, une vie intellectuelle au cégep.

C’est toutefois une vie intellectuelle très solitaire. Peu de collègues partagent les mêmes besoins. On dirait parfois que leur curiosité est morte en quittant l’université. J’en viens à me demander s’ils ont déjà été curieux.

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Ce printemps, je me suis inscrite à un cours d’acrylique. S’inscrire à des cours quand on est prof est une activité enrichissante. Ça m’aide à réfléchir avec un oeil neutre à la classe. Je redécouvre le regard que porte l’étudiant sur le prof. Mon cours de l’autre soir était fascinant. Il avait débuté par une mini-exposition suivie d’une discussion critique autour des oeuvres de nos camarades. Inspirés des Delaunay, nous devions peindre une toile composée de cercles.

La prof taquinait gentiment les étudiants de la classe qui luttaient contre l’abstraction et qui avaient ajouté de la figuration dans leur toile ou qui décrivaient leur toile abstraite en révélant les personnages et les objets qu’ils imaginaient en peignant. Je trouvais amusant de regarder ce mouvement dans la classe. Inscrite à un cours de peinture pour fuir le discours, j’accueille pour ma part à bras ouverts l’abstraction. Je ne m’attendais donc pas à cette résistance.

Par la suite, mes camarades de classe critiquaient leurs oeuvres en parlant des lignes imparfaites, des cercles imparfaits, des erreurs, de la transparence d’une telle couleur qu’ils voulaient opaque… Pour nous enseigner à nous libérer de la raison, la prof a dit en riant : « Pensez-vous que Monet peignait au compas »? Plus tard, elle a repris son exemple pour s’exclamer devant la passion très intense pour le masking tape de la classe : « Pensez-vous que Monet utilisait du masking tape? » À l’évidence, je suis tombée dans une classe de Straight-A students qui ont tout le mal du monde à se libérer un peu. Bien que nous ne serons pas évalués, ils ont besoin de sentir qu’ils ont tout fait comme il le faut. L’ennui, c’est que dans le cours de peinture, « faire comme il faut » veut dire se laisser aller un peu.   

Plus tard, une étudiante a commencé à décrire sa toile en disant « Je m’excuse pour la violence, vous allez penser que je suis folle ». Elle nous a raconté qu’elle voulait peindre une femme qui empale un ennemi. En regardant sa toile, son chum aurait plutôt vu une grenouille. S’excusant à nouveau, elle n’en a pas moins continué à nous parler de la violence de sa composition. Devant la violence niée par son chum, elle avait visiblement besoin du cours de peinture pour dire quelque chose qu’elle semblait incapable d’exprimer ailleurs. J’ai trouvé la scène à la fois triste et belle. Comme le cours de peinture, le cours de littérature est souvent cet endroit où les étudiants dévoilent un côté d’eux-mêmes qu’ils ont du mal à montrer, même à leurs proches. Je l’aimais, sa peinture. Je ne voyais que de la violence, j’ai raté la soi-disant grenouille. Question de goût, j’imagine.

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Je croise souvent un prof de philo au cégep où je travaille. Nous ne nous sommes jamais parlés jusqu’à un certain matin. Dans les quelques secondes qui ont précédé notre échange, quand j’ai compris qu’il allait me parler, je me suis dit « Check ben ça, il va me parler de Proust ». Scène mille fois répétée. C’est toujours le sujet que l’homme philosophe aborde avec la femme littéraire qu’il considère digne de discuter des choses de l’esprit. C’était facile à deviner. Il m’a abordée en évoquant son Quarto de la Recherche. La suite est aussi aisée à prévoir. Il m’a dit : « C’est beau, mais… »  Même si ça m’est arrivé un milliard de fois, je ne sais jamais ce que je dois répondre. Je comprends qu’on me voit comme une personne, en tant que prof de littérature, qui connait tous les secrets de cette « beauté » suspecte. Je me retrouve inévitablement à vouloir abattre la prémisse. « Je ne sais pas si c’est beau ». Pour être un peu troll ou witty, c’est selon, j’ai ajouté « C’est surtout drôle… et vulgaire ». Et j’ai eu une vision de l’enfer : passer ma vie à faire du small talk sur Proust. Sinistre torture. Je pourrais dire un milliard de choses passionnantes à ce sujet et je me retrouve toujours à bredouiller à peu près la même phrase.

Cette anecdote m’amuse. Elle est révélatrice d’un certain rapport à la littérature et à la connaissance. Cela dit, même s’il s’agissait de small talk sur Proust, rencontrer un collègue du collège qui entame une discussion un peu intellectuelle, c’est si rare que je ne pouvais que m’en réjouir.

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Mes étudiants de 101 lisent Le Cid de Corneille. Je me suis surprise à leur raconter qu’à 12-13 ans, j’étais une petite fille mélancolique seule dans sa chambre qui apprenait par coeur le rôle de Chimène. Au cas où… J’avais l’espoir qu’on ait besoin d’une Chimène un jour à la dernière minute et que je serais disponible pour jouer le rôle au pied levé. Je me souviens encore de passages du Cid. J’ai même promis à la classe que j’en ferai peut-être, mais je risque de me dégonfler.

Puisque j’ai plusieurs étudiants hispanophones, j’ai raconté que Corneille s’était inspiré de Las Mocedades del Cid de Guillèn de Castro. J’ai écrit le titre au tableau et j’ai demandé à mes étudiants hispanophones de nous traduire le titre. Ils étaient vraiment embêtés. J’ai été surprise. En français, on dit que ça veut dire Les enfances du Cid. Je ne m’attendais pas à ce que ça puisse être difficile à traduire. C’est un de mes étudiants lusophones qui a répondu. Il proposait La jeunesse du Cid. En discutant après le cours avec mes étudiants, ils m’ont expliqué que « Mocedades » serait encore un mot utilisé en portugais, mais très peu en espagnol.

Suite à cette histoire, un de mes étudiants hispanophones, qui visiblement aime beaucoup la littérature, m’a dit qu’il avait tenté de lire de Castro, mais que c’était vraiment très difficile pour lui. Cette curiosité de la part de mon étudiant m’a rendue heureuse. J’aime tellement travailler avec les étudiants de mon cégep que j’arrive parfois à oublier cette carrière à l’université dont je rêvais. C’est dommage que l’endroit où je travaille n’aura jamais de poste à temps complet à offrir à un prof de français. Je dois encore me livrer à cette torture que constitue les entrevues d’embauche et espérer survivre aux moqueries des comités sur mon doctorat et mon parcours d’universitaire impeccable qui ne peut être autrement que « suspect » à leurs yeux. 

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