Emboire les humeurs

« Qui suit seulement un autre ne suit rien, en fait :
il ne trouve rien, et même, ne cherche rien. […]
Il faut qu’il s’imprègne de leur caractère
[qu’il emboive leurs humeurs], et non qu’il
apprenne leurs préceptes. Qu’il oublie même
sans remords d’où il les tient, mais qu’il sache
se les approprier. La vérité et la raison
appartiennent à tout le monde, et pas plus à celui
qui les a exprimées la première fois qu’à celui
qui les répète ensuite. »
Michel de Montaigne

Toute petite, je me disais que mon père n’était pas un être humain, mais une encyclopédie. Mes frères et moi nous amusions à le tester. « Papa, c’est quoi la capitale de tel pays ? », « Papa, c’est quoi le nom de la monnaie de ce pays ?», « Papa, c’était en quelle année telle guerre ? », « Ça opposait qui et qui ? », « Pis, tant qu’à y être, peux-tu nous raconter toute l’histoire de cette guerre-là ? ».  Il avait toujours la réponse. Parfois, les explications étaient peu présentables à des oreilles d’enfants, mais, au nom de la connaissance et de la valorisation de la curiosité intellectuelle, nous avions néanmoins droit à l’exposé complet des faits que nous y soyons prêts ou non. Disons que la petite fille que j’étais est restée traumatisée après avoir demandé : « Papa, pourquoi le pont Pierre-Laporte s’appelle le pont Pierre-Laporte ? » Mon père lisait des livres, mais pas très souvent. Il avait surtout accumulé ses connaissances en regardant la télévision. Grâce à sa mémoire exceptionnelle, il retenait tout ce qu’il avait entendu. À cette époque-là, il n’avait pas de diplôme d’études secondaires, mais une culture générale plus vaste que bien des universitaires. Afin de lutter contre son destin de « décrocheur » forcé, mon père est retourné plus tard à l’école terminer son secondaire et il a obtenu ensuite un diplôme d’études collégiales. Je suis toujours touchée par mes étudiants plus âgés que moi qui font un retour aux études. C’est comme si j’enseignais à mon père. Ou à ma mère, qui a obtenu son baccalauréat quand j’avais 16 ans.

Les pommes ne sont pas tombées loin du pommier. Mes frères et moi avons aussi une mémoire exceptionnelle. Je me suis longtemps enorgueillie de celle-ci. À l’école, même à l’université, je m’assoyais dans la classe et je ne prenais pas de notes. Je me rappelais de tout en détail, je n’y voyais donc pas l’utilité. Parfois afin d’éviter d’avoir l’air trop arrogante ou de me faire remarquer, je faisais semblant d’écrire dans un cahier puisque je comprenais que la prise de notes était de mise. Aujourd’hui, ce n’est plus pareil. J’ai 34 ans, je suis encore jeune, mais je sens que ma mémoire n’est plus comme avant. Vieillir ne me dérange pas, en principe. Amenez-les, les rides. Cela dit, j’avoue que ça me rend un peu folle de sentir que ma mémoire n’est plus comme avant. J’ai encore une excellente mémoire, mais elle n’est plus « exceptionnelle » comme elle l’a déjà été. J’ai l’impression qu’on m’a enlevé ma petite arme secrète. Je dois prendre de plus en plus de notes manuscrites. Je remplis des petits cahiers que je traîne avec moi. Les livres que j’ai lus s’entremêlent désormais dans mon esprit, il me faut consulter mes notes pour déjouer cette nouvelle défaillance de mon cerveau. J’ai d’ailleurs été obligée de m’inventer des systèmes pour prendre des notes efficacement qui me permettent de m’y retrouver.

Au début d’une session d’un cégep, pendant la présentation du plan de cours, mes étudiants m’ont déjà demandé s’il y aurait des questions de « par coeur » dans l’examen théorique. J’ai été surprise de la question. J’avais une expérience plus longue de chargée de cours à l’université, où les examens de « par coeur » sont plutôt rares en littérature, que de prof de cégep. J’oubliais l’existence de ce type d’évaluation, je n’avais donc pas réfléchi à la chose. J’ai répondu par la négative. « Vous ne nous demanderez pas quel auteur a écrit tel texte ? » « Euh, non, je ne pense pas. Je vais vous citer un passage avec une métaphore et je vais vous demander de la repérer et de la commenter ».  J’ai senti un courant favorable dans la classe, en particulier chez ceux qui avaient déjà échoué le cours. Je comprenais qu’ils se disaient qu’ils étaient tombés sur la « bonne » prof. Sur la prof facile. Comme si le « par coeur » était garant de la rigueur. Les étudiants sont revenus à la charge plusieurs fois pour vérifier si je n’avais pas changé d’idée. Je voyais qu’ils n’y croyaient pas. Ils craignaient un piège pervers. J’étais surprise des proportions que cette histoire prenait. Je me disais, mais bon sang, je suis leur prof de littérature, je veux leur apprendre à penser, à lire, à écrire et à analyser des textes. Je ne vois pas le but de savoir que Racine est l’auteur de Phèdre si on ne connait rien ni de Racine, ni de Phèdre. La mémoire exceptionnelle de mon père fonctionnait parce qu’il comprenait l’esprit derrière ses connaissances. Il n’alignait pas dans sa tête une série de faits figés. Il voyait un reportage sur le Cambodge au Téléjournal, il retenait le nom de la monnaie, de la capitale du pays ou la date de l’élection de Pol Pot parce qu’il reliait ces éléments au récit que la télévision lui racontait.

Dans mon texte sur La plongée de Lydia Tchoukovskaïa, je critiquais l’enseignement de l’histoire dans les cours de littérature par le biais de faits saillants sur un Powerpoint. Je soutenais que la littérature permettait mieux de comprendre les événements puisqu’elle transmettait l’esprit derrière ceux-ci. Il est, par exemple, plus facile de retenir des faits lorsqu’ils sont liés à des émotions. Et puis, il est plus pertinent de connaître par coeur des dates ou des noms lorsque nous sommes aussi capables d’établir le lien entre ces faits grâce à des récits. Mon combat contre les résumés sur Powerpoint est une lutte de tous les instants. En discutant avec mes étudiants, j’ai compris que mes choix pédagogiques sont parfois jugés à tort comme un manque de rigueur. Le Powerpoint n’est pourtant pas garant de la structure. Être un prof sérieux dans l’esprit des étudiants rime souvent avec être un prof sadique. Julie discutait de cette question dans son texte sur le maître intransigeant.  Si je suis gentille ou bienveillante, ça veut dire dans leur esprit que je suis forcément un peu débonnaire par faiblesse de tempérament. Même s’ils finissent par comprendre qu’ils se sont trompés, qu’il est possible d’être rigoureux sans faire ces spectacles de sévérité ostentatoire que le maître d’école aime mettre en scène pour terroriser ses ouailles, je suis un peu lasse de me battre chaque jour contre ces préjugés. Pour tout dire, il m’arrive d’en être complètement découragée.

Il y a quelques temps, j’étudiais des poèmes avec mes étudiants. Un de ceux-ci m’a demandé : « Madame, allons-nous analyser au complet le poème ? » J’étais embêtée par sa question. À mes yeux, nous avions terminé l’étude dudit poème. J’ai répondu : « Nous, nous avons terminé son étude pour le cours, mais c’est un poème, vous pouvez le glisser sous votre oreiller pour le lire et le décortiquer jusqu’à la fin de votre vie si vous voulez. Ça ne sera jamais fini ». Ils étaient un brin ébaubis. En leur posant des questions, j’ai compris qu’ils étaient habitués de lire vers par vers des poèmes sur Powerpoint et de sortir de la classe avec une explication bien ficelée pour chaque vers. Dans cette optique, nous n’avions pas « étudiés au complet » le poème. Décontenancée, j’ai bredouillé quelque chose sur l’aspect polysémique de la littérature.  À l’évidence, ma méthode de close reading qui repère les contradictions et les tensions dans les textes plutôt que de chercher une lecture clef en main les perturbait, tout particulièrement dans un poème puisqu’il est perçu comme un texte à décoder. Encore une fois, j’avais injustement l’air d’une prof un peu étourdie en raison de mes choix qui ne correspondent pas à leurs attentes. Il faut avoir foi en ce qu’on fait pour arriver à proposer des méthodes de travail qui sont un peu différentes de celles auxquelles ils sont habitués.

À tous les jours, je peste contre cette mémoire exceptionnelle que j’ai l’impression de perdre un peu depuis que j’ai franchi le cap de la trentaine. J’en fais une obsession légèrement déraisonnable, puisqu’elle m’impose de lire un peu plus lentement et donc de modérer mon zèle de lecture. Toute cette histoire est une sorte de délire d’intellectuelle. À partir de celle-ci, je vois d’un nouvel angle l’absurdité des examens de par coeur. Il faut comprendre dans quel esprit sont survenus les événements historiques. Les dates, on en oubliera sans doute plusieurs. Il importe toutefois de savoir comment les retrouver quand on les a oubliées, de savoir que Wikipédia n’est pas la seule référence du monde. Ils oublieront peut-être que Racine est l’auteur de Phèdre, mais ils se rappelleront de l’histoire, d’un mot ou deux qu’ils ont appris en lisant la pièce ou d’une idée qu’ils ont comprise en lisant. Surtout, ils n’oublieront pas comment on entre dans un texte classique et qu’on se débrouille pour arriver à faire son chemin à travers la complexité de certains alexandrins.

Dans son chapitre sur l’instruction des enfants, Montaigne défend l’idée qu’il faut « emboire les humeurs » des auteurs qu’on lit. En d’autres mots, il dit que comprendre l’esprit derrière les idées de Platon ou de Xénophon est plus important que de connaître par coeur leurs arguments. Montaigne ajoute qu’on peut même oublier que Platon est l’auteur de tel concept si on se rappelle la logique derrière ledit concept. Mon père, malgré sa mémoire extraordinaire, oubliait parfois le nom des auteurs de choses qu’il connaissait. Quand il étudiait au cégep, il me parlait de concepts philosophiques avec passion, il m’expliquait avec une précision folle l’esprit de certaines idées, mais le nom des livres et des auteurs n’avaient aucune importance dans sa vision du monde. Pour lui comme pour Montaigne, les auteurs participent à la connaissance, et celle-ci doit rester libre et appartenir à tout le monde.

 

 

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