Femme, réveille-toi! d’Olympe de Gouges

Depuis quelques temps, j’entretenais le rêve, plus ou moins secret, d’enseigner Olympe de Gouges si j’obtenais un groupe de 101 au cégep. Lors de ma session cet été, celui-ci s’est enfin réalisé. J’étais aux anges en voyant mon horaire! (Encore plus quand la librairie a confirmé que le livre était disponible.) Auteure de romans et de pièces de théâtre, de Gouges est surtout connue aujourd’hui comme une polémiste importante du Siècle des Lumières. Elle rédigeait des tracts politiques (lettres ouvertes, brochures, affiches) qu’elle faisait imprimer et distribuait. En 1791, elle a écrit son texte le plus célèbre, la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », afin de réagir à la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » proclamée en 1789 qui avait oublié de donner une place aux femmes. Contemporaine de Mary Wollstonecraft, féministe anglaise et mère de Mary Shelley, de Gouges voit, comme elle, dans l’époque de la Révolution française l’occasion idéale pour mettre de l’avant ses revendications féministes. Elle constate toutefois, non sans tristesse, que le sort des femmes n’est pas au coeur des préoccupations des chefs révolutionnaires.

Elle ne se gêne pas dans une brochure « Pronostic sur Maximilien de Robespierre par un animal amphibie », signée sous le pseudonyme de Polyme, de construire un portrait peu flatteur de Robespierre et de le provoquer en duel par la même occasion. La prémisse du texte décrit le statut pour le moins ambigu de l’auteure : « Je suis un animal sans pareille, je suis ni homme ni femme » (p. 73). Celle-ci propose à Robespierre d’inscrire sur l’affiche, sur laquelle est publié ce texte, la date et l’heure de leur combat. Elle évoque les rumeurs qui prédisent une série d’assassinats réalisés par l’homme politique français, dont celui du roi. Elle dénonce aussi les révolutionnaires qui, sous le prétexte de libérer le peuple, trouvent d’autres manières de l’emprisonner : « Ces hommes pervers de qui je viens de briser le masque spécieux, te préparent de nouveaux fers si tu fléchis » (p. 76). Le caractère belliqueux de Gouges est manifeste, comme son courage. Ses écrits ne furent pas sans conséquence. Celle qui est née sous le nom de Marie Gouze est morte sur la guillotine pendant la Terreur. 

En racontant la condamnation à mort de Gouges en classe, j’ai obtenu, on le devine, plusieurs regards curieux de mes étudiant.e.s. Il est fascinant de constater dans l’enseignement collégial comment ce moment où l’auteure devient à leurs yeux un être humain est crucial dans leur approche des oeuvres. Il serait ardu, et sans doute bête, d’être un pur et dur de la « mort de l’auteur » dans ce contexte. C’est souvent par les détails biographiques qu’on arrive à les attirer vers les textes. Nous avions lu et étudié la « Ballade des pendus » de François Villon, au début de la session, qui les préparait à discuter d’écrivains tués par les hommes de leur temps. Le recueil Femme, réveille-toi! se clôt avec l’adresse de Gouges au tribunal révolutionnaire, alors qu’elle sait qu’elle sera probablement exécutée. Elle raconte être arrêtée peu après avoir déposé une affiche chez l’afficheur qui devait s’occuper de l’accrocher. Elle décrit sa cellule et ses conditions de détention. La prudence n’est pas de mise dans son plaidoyer : « En me précipitant dans les cachots, vous avez prétendu vous défaire d’une surveillante nuisible à vos complots. Frémissez, tyrans modernes! Ma voix se fera entendre du fond de mon sépulcre. Mon audace vous met à pis faire ; c’est avec le courage et les armes de la probité que je vous demande compte de la tyrannie que vous exercez sur les vrais soutiens de la patrie » (p. 92). À la toute fin du texte, elle révèle ses desseins vengeurs.

En entrant dans la classe au premier cours qui portait sur Olympe de Gouges, j’ai eu un choc en voyant toutes les couvertures de l’édition « Folio 2 euros » sur les bureaux de mes étudiant.e.s. La femme le poing en l’air de l’illustration, au style plutôt loin de l’esthétique du 18e siècle, donnait l’impression qu’on entrait plus dans une assemblée politique que dans un cours de littérature. Je me suis demandé comment mes étudiant.e.s allaient réagir aux textes du recueil qui porte sur le féminisme, l’esclavage et la Révolution française. Dans ma classe composée de six femmes et trente-quatre hommes, j’ai remarqué qu’il est relativement aisé de parler de cette auteure du Siècle des Lumières. Avec de Beauvoir, Despentes ou Adichie, j’étais parfois en terrain glissant. La distance historique que nous avons avec les textes de Gouges les rendent beaucoup moins explosifs, même si elle avance parfois des idées qui ressemblent à celles des auteures des vingtième et vingt-et-unième siècles. Sa manière d’écrire contribue à la réception favorable que les étudiant.e.s font de ses textes. Elle prend des précautions avec lesquelles nos contemporaines ne s’embarrassent pas, non sans raison, elle use aussi de procédés rhétoriques un peu désuets qui portent encore fruit. J’ai analysé avec mes étudiants la phrase : « Homme, es-tu capable d’être juste? » tirée de sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Les gars dans la classe étaient particulièrement intéressés par celle-ci. D’une certaine manière, je les sentais flattés d’être interpelés par de Gouges, même si la question rhétorique pouvait être lue à la fois comme une injonction (Toi qui se prétend en faveur de la justice, écoute-moi!) et une accusation (Tu ne peux être du côté de la justice si tu ne défends pas les droits des femmes). Elle utilise aussi régulièrement les faux dilemmes pour tenter de convaincre son lecteur, mes étudiants la trouvaient bien futée d’opter pour de pareils procédés.

L’étude d’Olympe de Gouges ne posait donc pas problème à ma classe, mais quand j’ai demandé pour la rédaction d’écrire « écrivaine » et « auteure » pour désigner de Gouges, une pluie de protestations s’est abattue sur moi. Un de mes étudiants, porte-parole de la classe, s’est exclamé : « Madame, « écrivain » est un nom masculin ». Évidemment, j’enseigne dans un collège privé qui ne correspond pas à l’ensemble de la réalité québécoise. La plupart de mes étudiants ont étudié dans des lycées français. En demandant d’écrire « écrivaine » ou « auteure » pour désigner Olympe de Gouges, je contrevenais ainsi aux règles de la langue qu’ils connaissaient. La polémique m’a surprise. Je devais pondre un argumentaire en quelques secondes pour expliquer ma requête. Soit je répondais simplement en disant que j’étais la prof et qu’ils devaient respecter mes consignes, soit je me lançais dans un éloge nationaliste en vantant les apports considérables du Québec en matière de féminisation de la langue, soit je faisais une tirade féministe ou soit j’y allais avec l’humour. J’ai opté pour cette dernière possibilité en me disant que je n’avais pas besoin de me justifier. J’ai dit en riant : « Vous n’allez quand même écrire dans votre dissertation « L’écrivain Olympe de Gouges défendait les droits des femmes au lendemain de la Révolution ». Ça sonne bizarre, non? »

J’étais surprise qu’il soit possible d’étudier en détail certaines déclarations chocs de l’auteure sans susciter la controverse et que ma petite demande au sujet de la langue puisse paraître si dérangeante. Dans leur esprit, l’orthographe et la grammaire française est une loi qu’il ne faut surtout pas défier. Je suis pour eux le sanhédrin, pour employer ce mot utilisé par de Gouges qui désigne celui-ci qui connait et interprète la loi, et je ne peux donc pas devenir son critique. En mentionnant l’usage controversé du « mademoiselle » lors de cours d’autres sessions, il m’était arrivé des situations similaires. Mes étudiants s’étaient transformés en un million de Mathieu Bock-Côté qui me rappelaient les codes du flirt et m’assuraient que les femmes adorent se faire appeler « mademoiselle ». Dans la vie, il faut savoir choisir ses combats. J’avais laissé tomber celui-là. J’impose toutefois « écrivaine » et « auteure » dans tous mes cours. Je ne fais pas de compromis sur cette question.

Quand on avait abordé le 17e siècle, j’avais demandé à mes étudiant.e.s de me nommer des rois de France. Ils m’ont donné deux noms : Louis XIV et Louis XVI. Ce n’était pas ce que je voulais à ce moment-là, nous allions parler de Louis XIII, mais ce n’était pas bien grave, on y était presque. En parlant de la Révolution française, j’ai repris ma formule en leur demandant le nom de la reine aux côtés de Louis XVI. Ils étaient tous muets. Puisqu’ils me laissaient seule, j’ai essayé une question plus générale : « Nommez-moi une reine de France que vous connaissez. » Toute la classe s’est écriée quasiment d’une seule voix : Marie Antoinette. L’effet était saisissant. On passait de l’indifférence à l’euphorie.

Il y a quelques années, je suis allée une dizaine de jours à Paris avec ma mère. Elle voulait absolument aller visiter le château de Versailles. J’aurais préféré rester en ville, mais j’ai compris que ça faisait partie de ses incontournables. Arrivées au château, ma mère nous a inscrites à une visite guidée. Notre guide, une jeune femme sage, mais qui aimerait être plus wild, n’arrêtait pas de nous parler de Marie Antoinette. Elle était carrément amoureuse. On voyait qu’elle avait confié tous ses rêves de liberté à cette Marie Antoinette imaginée. Elle nous présentait une reine visionnaire, audacieuse et excessive. Nous étions loin de l’exposé didactique auquel je me serais attendue. Pendant que la guide vantait telle ou telle tapisserie choisie par Marie Antoinette, je regardais les pièces que nous visitions en me demandant combien de personnes étaient mortes dans ce lieu, combien de femmes avaient été violées dans tel lit du château. Assaillie par les fantômes, j’avais hâte de sortir de là. Lady Oscar, héroïne de mon dessin animé préféré d’enfance qui se déroulait à la Révolution française, ne traînait pas dans le coin pour m’aider. À l’évidence, je suis bien en Amérique. Les vieux pays, je ne peux les supporter qu’à petite dose. Néanmoins, j’avais suffisamment écouté l’exposé de la guide pour faire, grâce à elle, en classe un portrait plus favorable de Marie Antoinette que ceux que j’avais lus ou entendus auparavant.

La « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » d’Olympe de Gouges s’entame par une adresse à la reine. À la manière de la guide de Versailles, elle cherche chez la reine une complice, une visionnaire qui saura reconnaître la justesse de son combat. Elle ose dire à la reine qu’elle est celle qui peut la comprendre et la protéger  : « Lorsque tout l’Empire vous accusait et vous rendait responsable de ses calamités, moi seule, dans un temps de trouble et d’orage, j’ai eu la force de prendre votre défense. Je n’ai jamais pu me persuader qu’une princesse, élevée au sein des grandeurs, eût les vices de la bassesse. » (p. 29-30)  Comme dans la plupart de ses textes politiques, elle fait appel à la vertu et à la bonne volonté de son interlocuteur pour le convaincre de la pertinence de ses idées. Elle implore Marie Antoinette de défendre la cause des femmes pour son salut à elle, pour se sauver de la tempête dans laquelle elle est plongée.

Dans le postambule de sa Déclaration, de Gouges décide, après avoir parlé à la reine et aux hommes, de s’adresser à toutes ses consoeurs : « Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. » Le « tu » apparait maintenant qu’elle parle à cette femme au singulier, mais rapidement elle devient pluriel : « Ô femmes! femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles? Quels sont les avantages que vous ayez recueillis de la Révolution? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. » De Gouges déplore l’utilisation des femmes dans une joute politique qui continue de bafouer leurs droits. La femme a été utile pour donner à l’homme de la Révolution sa place dans une future république, mais elle n’est pas devenue pour autant un sujet. Elle rédige son texte juridique dans l’espoir que cette situation puisse changer. Sa proposition sera ignorée. Olympe de Gouges, condamnée à mort par les chefs révolutionnaires, sera aussi mise de côté par l’histoire.

À voir : le vidéoclip de la chanson Olympe de Rosie Valland.

À écouter : la série sur Olympe de Gouges à La Fabrique de l’histoire.

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2 réflexions sur “Femme, réveille-toi! d’Olympe de Gouges

  1. Marine

    Mon commentaire semblera bien trivial, mais pourquoi ne pas imposer autrice plutôt qu’auteure (autrice étant la forme féminine d’origine du mot, auteure étant une tentative de féminiser discrètement sans trop choquer) ? https://auroreevain.com/2012/09/25/histoire-d-autrice/
    Même si, avec les réactions que suscite auteure, je peux bien comprendre que se lancer dans l’étymologie et les critiques vis-à-vis l’Académie française n’est malheureusement pas tentant/possible…

    Merci pour vos articles toujours aussi intéressants.

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