La voix des étudiantes

La réflexion qui guide le Bal des absentes a d’entrée de jeu porté sur le désir de faire découvrir à nos étudiant.e.s les textes d’écrivaines. Parallèlement à ce combat, nous en menons bien d’autres, dont celui de donner aussi une place à la voix de nos étudiantes en classe. Je le vois constamment. En général, les filles parlent moins dans une salle de cours et dissimulent davantage leur pensée. Dans un cours de littérature que j’ai donné à l’université, j’avais quatre étudiants et quatre-vingts étudiantes. Difficile d’y croire, mais j’entendais pourtant plus souvent les hommes répondre à mes questions. Dans les rédactions, il se passe autre chose : un monde secret se dévoile entre les lignes d’une dissertation si le prof y porte attention. J’ai souvent reçu d’étudiantes discrètes des textes extrêmement chargés de réflexions lumineuses et audacieuses. On sent dans leur écriture l’urgence de s’exprimer enfin sur ces textes qui les ont habitées pendant les dernières semaines. J’accueille ces copies avec un mélange de joie et de mélancolie. Je suis contente de rencontrer par l’écriture ces jeunes femmes réservées, mais déçue de pas avoir réussi à les faire parler avant, malgré mes efforts.

Pour moi, cette question est importante. Enfant, j’ai connu des rentrées où je me promettais de me taire en classe. J’étais persuadée, à tort ou à raison, que mes prises de parole ne m’attiraient que des ennuis. Ceux qui me connaissaient à cette époque ne diraient pourtant pas que j’étais discrète à l’école. Au contraire. Je parlais souvent. Je finissais immanquablement par briser mon pacte de silence et j’étais très déçue de moi. C’est fou la torture que les enfants peuvent s’infliger. Les ennuis revenaient et je recommençais à me promettre d’arrêter de parler. C’est un cycle infini qui m’habite encore aujourd’hui. Je n’ai toutefois pas le même rapport à l’écriture. Je ne me suis jamais promis d’arrêter d’écrire et n’ai jamais senti qu’écrire m’attirait des ennuis. C’est plutôt l’inverse. Comme mes étudiantes qui parlent peu en classe et qui se révèlent lors de l’évaluation, je vois l’écriture comme un refuge contre la parole qui, elle, immédiate, est forcément plus maladroite et moins achevée. À l’écrit, on peut arriver à faire glisser son lecteur vers une manière de voir le monde différente et combattre en douce les lieux communs et les préjugés, ce qui est souvent nécessaire pour exprimer un point de vue plus inattendu.

J’ai étudié, en 101, avec mes étudiant.e.s « Faxelange, ou les torts de l’ambition », nouvelle tirée des Crimes de l’amour. J’avais envie de travailler Sade et voulais un texte fréquentable pour le cégep. Pour la dissertation au sujet de celui-ci, j’ai proposé quatre sujets. Je donne toujours un choix parce que je suis très curieuse de découvrir ce que les étudiant.e.s vont choisir, d’autant plus qu’ils sont aussi à leur meilleur quand ils peuvent décider leur sujet. J’ai écrit d’abord trois premières consignes : A) Démontrez que «Faxelange » est un conte philosophique qui propose une réflexion morale; B) Prouvez que, dans « Faxelange », Sade montre que la répression envers les criminels les rend encore plus dangereux pour la société; C) Justifiez comment, dans « Faxelange », Sade illustre les revers de la candeur et de la bonne foi grâce à la famille des Faxelange. À la toute dernière minute, j’ai ajouté une quatrième proposition : D) Démontrez que, dans « Faxelange », Mlle de Faxelange est un personnage calculateur qui préfère l’argent à l’amour. Ce quatrième choix a été de loin le plus populaire. En lisant les premières copies, je me suis mise à regretter. Mes étudiant.e.s étaient, disons, peu tendres à l’égard de Mlle de Faxelange qui était transformée en femme vile et profiteuse. Ce n’est pourtant pas tout à fait ce qui se passe dans le texte de Sade. Sans le vouloir, j’avais proposé un sujet qui amenait mes étudiant.e.s à commettre des erreurs de lecture. En rédigeant cette problématique, je voulais plutôt souligner que Mlle de Faxelange tentait d’influencer son destin qui reposait entièrement sur la volonté de son père. La proposition A a aussi connu une certaine fortune, mais les étudiant.e.s illustraient souvent l’aspect moral du texte à partir du personnage calculateur de Mlle de Faxelange. Ce qui revient pas mal au même. Personne n’a osé essayer le B qui était un sujet un peu trop compliqué pour eux. J’aime laisser, malgré tout, un sujet plus risqué pour les téméraires. Deux étudiants seulement ont opté pour le C, alors que c’est pourtant l’avenue que j’avais plus travaillée en classe.

Mon sujet, écrit à toute vitesse, avait donc connu un succès fou. La majorité de la classe adhérait à cette même vision de la nouvelle : Mlle de Faxelange est sans-coeur, infidèle et lâche, elle a laissé tomber son amoureux M. de Goé, dévoué et bon, pour un inconnu, le Baron de Franlo, dans l’espoir d’obtenir une meilleure situation. Et elle s’est fait avoir. Tant pis pour elle! On pourrait pourtant à partir du texte proposer plutôt que Mlle de Faxelange est si persuadée de faire ce qui est attendu d’elle en mariant le Baron de Franlo qu’elle finit par être trompée et aveuglée par sa naïveté et celle de son père. En s’abandonnant à l’ambition défendue par la société de leur temps, entendue comme une recherche de succès financier, M. de Faxelange et sa fille tombent dans un piège impossible à déjouer pour eux qui n’ont aucun sens critique et qui nient l’existence de la malice. À l’évidence, M. de Goé aurait été un meilleur mari pour Mlle de Faxelange, mais le père de celle-ci était trop influençable et soumis pour être en mesure de décider par lui-même et de faire un choix avisé. Il se laisse donc enfirouaper par M. de Belleval et le Baron qui conduisent sa fille au malheur.

Trois de mes étudiant.e.s, deux femmes et un homme, ont toutefois proposé des visions du texte qui m’ont étonnée. À travers leur angle singulier, on voit bien comment ils ont utilisé la rédaction pour exprimer un point de vue qu’ils n’ont pas énoncé en classe. S’ils l’avaient fait, ils auraient pourtant pu aider les autres étudiant.e.s à déjouer leurs préjugés pour voir autrement le texte. Leur lecture montre comment notre expérience enrichit et influence notre vision des textes. Malgré le ton neutre imposé par l’exercice de la dissertation, les étudiant.e.s disent beaucoup sur eux par leurs choix. En perdant en classe les étudiant.e.s réservé.e.s, on est privé de ces possibilités inédites, amenées par les plus silencieux, qui pourraient pousser toute la classe à se dépasser et à lire les textes sous des angles encore plus stimulants.

Du coup, c’est aussi moi qui perds une occasion de me dépasser. J’ai toujours prévu beaucoup de place pour les étudiant.e.s dans les cours, parce que j’ai besoin qu’ils me relancent pour donner le meilleur de moi. À l’université, un étudiant plus âgé m’a déjà conseillée, après un moment où la classe m’avait talonnée, de noter ce que je venais de dire. Il avait compris que je venais d’entrer dans un instant de freestyle. C’était un beau compliment, mais ça ne fonctionne pas comme ça, j’arrivais à dire des choses imprévues parce que j’avais réussi à me donner complètement au jeu, sans envisager de rentabiliser mes pensées. Ces phrases que j’ai dites ce jour-là ne se sont pas perdues, même si je ne les ai pas notées, elles existent sans doute sous d’autres formes et continuent forcément de m’habiter, même si je les ai oubliées. J’aurai une autre bonne idée demain. J’aimerais enseigner à mes étudiant.e.s cette capacité de s’abandonner au libre jeu de la pensée pour la pensée.

Une de mes étudiantes qui a choisi le sujet D extrêmement populaire sur « Faxelange », peut-être sans s’en rendre compte, me répond dans sa copie que l’opposition entre l’amour et l’argent supposée par ma consigne est une erreur. R. insiste sur la notion de mariage arrangée qui est essentielle dans le conte. Il est convenu que Mlle de Faxelange devra suivre la volonté de son père, peu importe ses désirs. Puisqu’elle ne peut pas choisir son mari, l’idée même d’un éventuel amour ou du bonheur est anéantie d’emblée. Pour R., Mlle de Faxelange est en effet un personnage calculateur, mais elle l’est parce qu’elle évolue dans une société où elle est dépouillée de sa volonté et où cette option seule est possible. En plus de la richesse promise par le Baron, celui-ci lui propose aussi un voyage vers le nouveau monde, l’Amérique. Un monde tout neuf où le bonheur n’a peut-être pas été perverti et où elle ne sera pas, à tout le moins, sous le joug de son paternel. Le projet offert par le Baron de Franlo pourrait lui donner un destin inespéré, mais celui de M. de Goé est assurément une prison dorée. Elle n’est donc pas bête choisir de partir avec le Baron.

Dans un esprit similaire, mon étudiante D. réfléchit au fait que l’impossibilité d’exister comme femme indépendante dans le monde du 18e siècle la rend forcément « calculatrice ». Son avenir entier se joue dans ce fameux mariage organisé par leur famille. Le mariage n’est donc en réalité qu’une transaction financière comme une autre, soldée par la dot,  où il n’est pas du tout question d’amour. Mon étudiante rappelle que la mère de Mlle de Faxelange, plus concernée peut-être par le sort émotionnel de sa fille, avait mis en garde son mari avant que ne soit fait le choix de donner la main de leur enfant au Baron. D’une certaine manière, D. me rétorque qu’il était absurde d’évoquer l’idée de l’amour pour réfléchir à un texte comme celui-là où tout est un pur calcul.

Inspiré par Olympe de Gouges que nous avions étudiée quelques semaines plus tôt, mon étudiant J. rappelle que le texte nous montre que Mlle de Faxelange a reçu une éducation avantageuse pour une femme de l’époque. Elle parle plusieurs langues, elle sait discuter philosophie et jouer de la musique. Ce passage à l’école lui a surtout appris à se comporter comme il se doit et à se soumettre, avec doigté et élégance, à ses obligations de fille unique. Elle a aussi reçu une éducation qui cherchait à préserver son innocence et sa douceur. Elle ne peut donc qu’ignorer la malice lorsqu’elle se présente devant elle sous les traits du Baron. Selon lui, ce n’est donc pas son caractère calculateur qui l’amène à préférer de Franlo. C’est son éducation et son obligation d’obéissance à son père qui la conduisent dans les bras du pire parti.

Devant l’évidence pour ces trois étudiant.e.s que ma consigne menait vers une opposition trompeuse entre l’amour et l’argent, ils ont été amenés à critiquer l’énoncé en introduisant de nouvelles idées. D’une certaine manière, on dirait que provoqués par une formulation avec laquelle ils étaient inconfortables, ils ont dû se dépasser et exposer la qualité de leur réflexion. Leur sensibilité et leurs expériences ne pouvaient que les mener à voir les choses autrement. À mon avis, ils ne voulaient probablement pas polémiquer. Le style de leur texte donne l’impression qu’ils ne se rendent peut-être pas compte de la critique qu’ils adressaient à la problématique proposée. Leur singularité aura donc permis d’amener des angles nouveaux pour aborder le texte à l’étude.

J’ai lu l’autre jour sur Facebook un texte d’un prof qui était bien fier de piéger ses étudiant.e.s au premier cours. Pour lui, le piège est une excellente manière de les amener à aimer réfléchir. Il pose donc à sa classe une question qui se répond par oui ou par non. Ensuite, il expose comment ceux qui répondent « non » ont tort tout comme ceux qui répondent « oui ». La seule bonne réponse dans son exercice est de se taire ou de dire « Monsieur, je ne peux pas répondre ». Peu importe la matière qu’il tentait de transmettre à ses ouailles, j’ai peine à comprendre qu’on puisse monter le moindre exercice dans lequel le but est d’apprendre à se taire. Comme si le vrai problème des étudiant.e.s était de ne pas savoir quand se soustraire aux échanges… Au fond, le prof leur disait d’une manière détournée qu’il n’était pas intéressé à les entendre et que la maladresse et l’expérimentation n’avaient pas de place dans sa classe. Les mises en scène, comme celle de ce prof, ne servent à rien si elles ne parviennent qu’à prouver l’idée que l’enseignant avait déjà derrière la tête. En renonçant à ce que les étudiant.e.s lui donnent précisément ce qu’il attend, en se plaçant dans une posture d’ouverture véritable, le prof peut parfois recevoir bien plus de leur part que ce qu’il était en mesure de s’imaginer.

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3 réflexions sur “La voix des étudiantes

  1. Merci pour ce texte ! Je m’intéresse depuis un moment à la question du partage de la parole en fonction du genre et je travaille présentement sur un mémoire à ce sujet. D’après ce que je lis et ce que j’entends dans les entrevues que je fais, c’est tellement important d’encourager la prise de parole des jeunes femmes, et de valider la légitimité de leurs propos. Je trouve vraiment intéressant de voir que certain.e.s profs se penchent sur ces questions et essaient de changer les choses. Vos étudiant.e.s ont de la chance!

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