Les Innocentes d’Anne Fontaine

Captives du bungalow familial, deux enfants sages étaient fascinées, déjà, par les religieuses. Comment aurait-il pu en être autrement? Filles de prolétaires croyants, elles étaient plongées dans l’imaginaire catholique que leurs parents leur transmettaient à dessein et malgré eux. Celui-ci était intégré à leur quotidien par le biais d’une panoplie d’objets : des bijoux ornés de croix, des rameaux tressés cloués au-dessus des portes, une boîte à chaussures remplie d’images de saints, l’incontournable crucifix sur le mur, une montagne d’éditions de la Bible et des récits de vie de saints. Si inoffensifs puissent-ils paraître, ils allaient de pair avec un enseignement qui tuait dans l’oeuf toute audace et volonté de dépassement. Elles apprenaient ainsi à travailler fort sans s’en vanter, à se résigner à ce qu’elles avaient sans demander plus, à aimer les choses simples, à mettre des vêtements pratiques mais pas forcément coquets, à craindre la sexualité, à porter leur croix sans se plaindre et à pardonner aux bourreaux. Ce qui nous frappe aujourd’hui et que nous pressentions alors, c’est que, tout en menant jusqu’à l’extrême ces valeurs,  la religieuse les transcendait. Quelque chose en elle leur échappait.

Sans pouvoir l’expliquer, nous sentions qu’un mystérieux lien nous unissait à elle. Nous étions séduites par le fait que ces femmes ne menaient pas une vie comme les autres. Leur existence, soustraite à l’ordre ordinaire du monde, était entièrement consacrée à quelque chose de grand, d’inatteignable. Nous ne le savions pas encore, nous poursuivrions plus tard une quête similaire : à Dieu nous avons substitué la littérature. Contrairement aux enfants de petit-bourgeois qui sont nés dans un monde de livres et entourés de professionnels de la culture, il n’y avait pourtant rien de comparable dans notre entourage. La religieuse avait dans notre imaginaire la place que la femme de lettres aurait pu occuper si nous avions connu plus tôt un monde comme celui-là.

Après tout, peut-être y gagnions-nous au change puisque la religieuse était une figure plus puissante encore. Elle n’était pas ramenée immédiatement à des considérations prosaïques. La naïveté des prolétaires permettait de rêver librement. Tout en étant obnubilé par les préoccupations pratiques, le prolétaire est d’abord un idéaliste. Puisque pour lui ce qui constitue un travail est lié à une tâche qu’on accomplit avec ses mains, il n’arrive pas à concevoir ce que le professionnel de la culture définit par « travail ». Il n’imagine pas qu’il existe aussi un ordre concret derrière ce qui semble n’être que divertissement. Devant des cinéastes, écrivains, musiciens, journalistes, animateurs de télévision ou acteurs, le prolétaire ne comprend pas qu’une part de leur travail à eux puisse être, par exemple, de remplir des demandes de subvention, de faire de la comptabilité pour un projet artistique, de travailler activement à se bâtir un réseau pour se faire connaître ou de dénicher les meilleurs partenaires pour mener à bien des projets. Bref, ils ne peuvent comprendre qu’être talentueux dans ce genre de domaine ou que travailler fort n’est pas garant de succès. Chez les professionnels de la culture, la chance, les contacts, la capacité à faire du marketing de soi et la compréhension du jargon administratif jouent énormément dans le succès. Filles de parents qui ne pouvaient pas nous transmettre les outils pour saisir spontanément le monde culturel et y évoluer, nous aurions certes beaucoup plus de difficulté à y prendre notre place, mais nous hériterions aussi de leur idéalisme qui nous aiderait à ne pas nous asservir à cet ordre concret qui accapare parfois entièrement la place que l’art devrait occuper.

Cette découverte que nos parents étaient en vérité des idéalistes ne nous viendrait toutefois que beaucoup plus tard. Enfants, nous ne voyions en eux que des êtres dont la vie tournait autour de tâches répétitives et aliénantes, qui les privaient de tout plaisir et épanouissement. Du fond de la banlieue, la religieuse nous faisait donc rêver à la fois parce qu’elle incarnait une transcendance féminine, mais aussi parce qu’elle laissait entrevoir la possibilité d’une vie différente de tout ce que nous connaissions, une vie marginale, mais aussi sérieuse. Toute mystérieuse qu’elle pouvait être, la religieuse était étrangement familière aux petites filles graves que nous étions.

Dès les premières images du film Les Innocentes d’Anne Fontaine la figure de la religieuse est présentée à travers l’un de ses paradoxes constitutifs, celui d’être à la fois confinée dans la solitude et partie prenante d’une communauté. La caméra glisse en travelling sur les religieuses qui chantent en choeur. Une d’elle reste cependant silencieuse et semble préoccupée. Par le biais de cette religieuse qui surgit du groupe, le film annonce qu’une tragédie hante la communauté. Après cette prière, la dissidente quitte en douce ses consoeurs et part seule dans les bois enneigés.

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, dans une Pologne sous l’occupation soviétique, la religieuse part, dans le plus grand secret, en quête d’un médecin qui ne serait ni polonais ni russe. Alors qu’elle arrive à la Croix-Rouge française, sa singularité est immédiatement signalée par le caporal qui dirige le lieu : « Qu’est-ce que c’est que cette bonne soeur? » La religieuse tombe alors sur Mathilde Beaulieu, la jeune médecin tenant le rôle principal du film, qui la redirige vers la Croix-Rouge polonaise. Elle est donc rejetée, dans un premier temps, par celle qui deviendra bientôt sa bienfaitrice. Puisqu’elle ne parle pas français, elle n’est pas en mesure de lui expliquer pourquoi elle a besoin précisément de son aide. Quelques instants plus tard, lorsque Mathilde l’aperçoit en train de prier agenouillée dans la neige, touchée par son désespoir ou son obstination, elle décide de la suivre. Mathilde découvre alors que cette communauté, en marge d’une société en transformation, cache une tragédie terrible qui amène certaines d’entre elles à croire qu’elles ont été abandonnées par Dieu: « Je ne parviens plus à réconcilier ma foi avec cet événement atroce. »

Vestiges d’un temps ancien, ces religieuses vivent dans un monde où leur raison d’être est remise en question. Elles sont ainsi fragilisées parce qu’elles sont polonaises, parce qu’elles sont des religieuses sous un nouveau régime hostile en principe à la religion, parce qu’elles n’ont plus de prêtre, donc plus de contact avec les dirigeants du clergé, et bien sûr parce qu’elles sont des femmes. Le malheur qui survient à l’intérieur du couvent ne peut que les forcer à se replier davantage sur elles-mêmes puisqu’elles sont convaincues que non seulement elles ne recevront aucune aide, mais que, en plus, leur établissement sera fermé. Cette perspective est plus désastreuse encore qu’il n’y paraît. La mère supérieure précise que, dans l’après-guerre, plusieurs des femmes de la communauté sont désormais sans famille. Suite à la fermeture du couvent, bon nombre d’entre elles se retrouveraient à la rue.

Les religieuses tentent donc de camoufler coûte que coûte qu’elles ont été violées par des militaires russes, débarqués trois fois dans leur couvent, et que, après ces agressions qui ont duré à chaque reprise pendant des jours, plusieurs d’entre elles sont tombées enceintes. Maria, la religieuse qui noue avec Mathilde une amitié, lui confie qu’elle croit avoir réussi à s’en sortir un peu mieux que ses consoeurs parce que, contrairement à celles-ci, elle avait déjà eu des relations sexuelles avec des hommes. À la violence indescriptible dont elle avait été victime, il ne s’ajoutait pas, à tout le moins, la rupture du voeu de chasteté que les religieuses placent au-dessus de tout. Même s’il s’agit d’actes auxquels elles n’ont pas consenti, elles considèrent qu’elles ont brisé leur serment envers Dieu. Elles adoptent une interprétation radicale de cette promesse qui implique de ne jamais même se dévêtir devant autrui. Cet interdit rend très difficile toute intervention de la part d’un médecin qui a besoin de voir et de toucher le corps des patientes.

L’arrivée de Mathilde au couvent, seule personne extérieure qui connait leur secret, crée une brèche dans leur univers. Elle introduit dans le lieu sacré une vision scientifique du monde en contradiction avec celle qui est défendue par la communauté religieuse. Pour la médecin, le plus haut devoir, dit-elle, est de protéger la vie. Cet avis n’est pas partagé par la mère supérieure pour qui l’irruption de Mathilde met en péril la communauté. À la raison scientifique, la mère supérieure oppose des considérations politiques qui, on le voit dans le film, vont même jusqu’à outrepasser les préceptes catholiques. D’autres religieuses, au péril de leur propre vie, refusent d’acquiescer à toutes les requêtes de la médecin pour des motifs spirituels. Mathilde leur fait alors une demande impossible, celle de « mettre [leur] foi entre parenthèses ». Alors qu’elle doit examiner la cicatrice d’une des femmes, Mathilde demande à Maria d’intervenir auprès de l’une de ses consoeurs récalcitrantes : « Dites-lui d’être raisonnable. » Il n’existe alors pour elle qu’une seule raison, celle de la science.

Le contact entre Mathilde et les religieuses amène aussi une remise en question de la brutalité médicale, qui réveille les souvenirs des violences sexuelles subies. Une des forces du film est d’éviter de représenter Mathilde comme un simple agent du progrès. On n’assiste pas au triomphe de la raison scientifique sur l’obscurantisme religieux. La médecin, un peu brusque au début, est transformée au contact de ces femmes. Sensible désormais à leur vision, même en pleine intervention médicale, elle respecte le temps d’arrêt imposé par l’angélus.

C’est aussi une solidarité fondée sur leur condition de femme qui les unit. Dans le cadre de son travail à la Croix-rouge, Mathilde a une vie qui n’est pas si loin de celle des religieuses. Soumise à l’autorité d’un caporal qui reçoit des ordres de la France, elle doit rester silencieuse et discrète au sujet de ses préoccupations personnelles, s’effacer pour se consacrer tout entière à son travail. Lorsqu’elle décide d’aider le couvent, elle sait que cet engagement peut compromettre son avenir et qu’il l’amène à risquer sa vie. Le travail exceptionnel qu’elle réalise là-bas est complètement invisible et doit le demeurer pour protéger les religieuses. Si courageuse qu’elle soit, Mathilde ne recevra jamais une médaille de bravoure pour ses actions. Elle le sait et cela ne semble guère lui importer puisqu’elle a appris à ne pas rechercher les honneurs. Elle n’utilisera pas non plus la tragédie pour construire sa carrière.

Après leur méfiance initiale à l’égard de Mathilde, les religieuses l’accueillent au sein de leur communauté et lui témoignent une vive gratitude. Dans une très belle scène du film, alors que la médecin semble un peu découragée de devoir négocier avec les religieuses, ces dernières se jettent sur elle dans un élan d’amour incroyable. Elles la remercient de l’aider et d’accepter de le faire tout en essayant de respecter les limites liées à leur foi. Les religieuses qui enlacent spontanément Mathilde, pour la plupart plus vieilles que la médecin, se transforment sous l’oeil de la caméra en enfants reconnaissantes vis-à-vis de cette femme adulte qui les accepte comme elles sont.

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Parce qu’elles appartiennent à une époque ancienne, qu’elles vivent en retrait et qu’elles se consacrent à une activité superflue au regard d’une société productive, les religieuses sont les innocentes désignées par le titre. Cette innocence aggrave à la fois leur malheur, puisqu’elles sont moins que quiconque prêtes à affronter les violences qu’elles subissent, et fonde leur richesse. Elle permet le maintien de leur idéal, qui repose non seulement sur une quête d’absolu, mais aussi sur le rêve d’une communauté qui tente de résister à la violence du monde.

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