Le rire des étudiants

L’autre jour, je suis allée voir un spectacle des soeurs Boulay en banlieue. C’était un événement d’après-midi en plein air pensé pour les familles. Fan du duo, je faisais partie d’un groupe d’adultes qui accompagnait une petite fille de 4 ans qui adore leurs chansons. Nous étions donc au soleil devant les musiciennes qui pouvaient, on le devine, voir leur public mieux qu’à l’habitude. En réalisant que leur auditoire était incroyablement sage, les soeurs Boulay ont invité les enfants à constituer un dance floor à l’avant de la scène. Plusieurs enfants, surtout des fillettes, se sont approchés pour dépenser leur débordante énergie (les filles aussi ont envie de bouger!) en se dandinant dans tous les sens. C’était une belle fête de désordre et de joie. Les adultes, eux, sont restés assis sans oser se déchaîner en compagnie des plus jeunes. Le duo a tenté de pousser la foule à se défaire de sa réserve, mais ce fut sans succès. Dans les yeux des chanteuses, on voyait un peu de déception peut-être, mais surtout de l’amusement. Il faut dire que le tableau de ces adultes inanimés, habillés en banlieusards dociles, à côté du stand à blés d’Inde gratuits et à l’ombre des jeux gonflables était un brin comique.

En observant la scène, j’ai pensé à certains instants que j’ai vécus en classe où je regardais d’un oeil semblable une classe muette que je peinais à faire parler. Je peux bien sûr arriver à amener mes étudiant.e.s à dire quelques mots, comme les soeurs Boulay peuvent à tout moment entraîner la foule à battre le rythme avec leurs mains, mais me parlent-ils réellement? Pas toujours. Dans ces moments-là, je rêve de trouver la recette magique pour donner à mes étudiant.e.s un peu de folie, de laisser-aller. Je préfère lorsqu’ils ressemblent aux petites filles du spectacle et que je peine à tenir le compte des mains levées. Un des combats quotidiens du prof qui aime entendre ses étudiant.e.s en classe est d’arriver à briser leur réflexe qui est de me dire ce qu’ils pensent que je veux entendre. Je peux avoir un cours de deux heures où la classe se met à parler d’une façon extraordinaire et dans l’autre cours de deux heures, avec le même groupe et la même semaine, tout est à recommencer. Je dois lutter à tous les jours contre une certaine docilité de la pensée.

Il y a quelques temps dans une entrevue pour un emploi, que je n’ai pas obtenu, on me demandait comment je faisais pour intéresser les garçons des domaines techniques à la littérature. J’ai été un peu étonnée par la question. J’enseigne depuis deux ans à des classes presque entièrement composées d’hommes et tous mes étudiants sont dans des disciplines techniques. Forte de cette expérience, j’ai répondu, naïvement, peut-être, que les étudiants, même en informatique ou en électronique, sont plus intéressés à la littérature que l’on pense. J’ai de la difficulté à les amener à me parler véritablement, mais à les intéresser, c’est plutôt rare.

Évidemment, la littérature ce n’est pas leur vie comme pour moi. Ça n’arrive que pendant un court moment à l’école où ils lisent des textes. À mon cégep, nous avons un énorme robot industriel. J’ai déjà enseigné dans la classe où ladite machine trône dignement. Je ne pouvais pas m’empêcher de faire des allusions à la présence du robot. Devant mon intérêt, un des mes étudiants m’a montré une vidéo où il contrôlait la machine grâce à un programme qu’il avait écrit. Ses yeux brillaient de passion et de fierté en me montrant son film. N’enseignant pas à des étudiant.e.s de lettres, j’ai eu rarement des étudiant.e.s qui ont une telle passion pour les livres. Ça n’empêche toutefois pas qu’ils peuvent être parfois très intéressés par la littérature, et qu’ils peuvent avoir envie de profiter de cet instant où ils sont contraints à le faire pour réfléchir un peu.

Dans l’entrevue que j’évoque, j’ai senti que ma réponse spontanée et sincère était mal perçue. Difficile de savoir si mon impression est juste ou non. Ce n’est pas un contexte comme les autres. En y repensant dans l’espoir de faire mieux la prochaine fois, je me suis dit qu’ils trouvaient peut-être que je prenais un peu à la légère le problème de la motivation scolaire. Toutefois, en me demandant comment je faisais pour intéresser les garçons des domaines techniques à la littérature, on m’invitait à accepter comme un fait objectif que les étudiants en informatique n’aiment pas la littérature. J’ai vu le contraire en les côtoyant. Sans doute que ma réponse est partie de mon expérience qui ne correspond pas à cet énoncé. Et en plus, comme enseignante, on ne peut pas penser de cette manière si on veut susciter l’intérêt. En marchant vers le cégep, je me demande si ce que je vais faire en classe est assez fascinant et pertinent pour les intéresser, en prenant pour acquis qu’ils peuvent l’être. Ça ne pourrait pas fonctionner autrement. Tout le monde peut aimer discuter d’un texte. Le réel défi n’est pas de les intéresser, c’est plutôt de réussir à les intéresser suffisamment pour les amener à parler comme ils le font rarement en classe, à dire des choses qui ne sont pas celles qu’ils pensent que le prof veut entendre.

À l’évidence, certain.e.s étudiant.e.s ne sont pas content.e.s de faire du français au cégep.  Ça ne m’empêche pas d’être témoin des moments où ils se laissent prendre au jeu et que où, tout d’un coup, un poème les amènent à lever la tête. Après avoir fait ce mouvement, ils finissent par parler le cours suivant et par révéler un intérêt soudain pour la littérature. Ils savent, ces étudiant.e.s des domaines techniques, que bientôt ils travailleront comme les autres de 9 h à 5 h, qu’ils auront des bouches à nourrir (pour plusieurs de mes étudiant.e.s, c’est déjà le cas), des dettes d’études à rembourser et une hypothèque à payer. Ces petites périodes par semaine où ils discutent de littérature ou de philosophie représentent peut-être les derniers moments de leur vie où ils sont invités à penser, comme ça, pour rien, juste pour le plaisir de penser. Certains d’entre eux comprennent cela et décident d’essayer d’en profiter en classe.

Un de mes coups sûrs en classe, c’est le Spleen de Paris. Rares sont les étudiant.e.s qui ne s’abandonnent pas à la prose de Baudelaire. Souvent j’ai un peu difficulté avec certains de mes poèmes préférés comme « Assommons les pauvres ! » que les étudiant.e.s trouvent un peu troublant malgré les pistes de lecture que je leur propose ou « Anywhere out of the world » qu’ils considèrent déprimant, voire pessimiste. Et d’une session à l’autre, un étudiant, un homme toujours, me sort la même blague, « Madame, y’était juste ben gelé quand il a écrit ça », comme s’il voulait me ramener à des considérations terre-à-terre tout en souhaitant me provoquer un peu. En général, j’acquiesce en haussant les épaules et en m’efforçant d’avoir l’air le moins impressionnée ou perturbée du monde par leur lecture.

À chaque session, le même tableau magnifique se reproduit : un grand gars costaud avec une casquette de sport, qu’on imagine plus aisément passer plus de temps au gym qu’à la bibliothèque, se met à parler d’un poème de Baudelaire, « La chambre double », « Les yeux des pauvres » ou même « Le mauvais vitrier », avec une sensibilité folle. On le sent habité par le texte. J’aimerais pouvoir amener une vidéo de ces instants pour montrer, dans une future entrevue, que oui, les garçons des domaines techniques peuvent aimer la littérature, que, même, chez certains, ça ne semble pas du tout forcé. Ben oui, la poésie peut intéresser les hommes, les « vrais », ceux qui vont travailler de leurs mains dans une industrie.

Lorsque certains hommes se laissent prendre au jeu, les autres étudiants ont tendance, contrairement aux filles, à ponctuer de moqueries les interventions passionnées de leurs camarades de classe. Souvent les amis du grand gars costaud, qui vient de nous parler du poème avec passion, ne peuvent s’empêcher de le taquiner. Ils emploient parfois les formules « Tout un homme! » ou « Quel homme! » pour appuyer leur réaction. Parfois celui-ci est indifférent aux rires de ses amis, parfois il paraît plus troublé, ça dépend des étudiants et des situations. Comme s’il fallait que la sensibilité poétique soit immédiatement désamorcée par une démonstration de masculinité. Il m’arrive d’ailleurs parfois lorsque je croise un étudiant seul, sans ses amis, qu’il me confie au détour d’un couloir qu’il a beaucoup aimé tel ou tel texte. Notre rencontre furtive lui donne un espace pour la confidence, loin des rires de ses camarades. C’est sans doute un « rire » similaire que les adultes redoutaient aussi au spectacle des soeurs Boulay, un « rire » qui nous rend docile, un « rire » qui nous assigne des rôles précis desquels il serait mal vu de s’échapper.

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