« Les malheurs de Sofia » de Clarice Lispector

Mon année 2016 a commencé dans la torture. Inutile de raconter ce qu’il m’est arrivé. Après quelques temps, les détails deviennent sans importance. À la suite de grandes violences, il ne reste parfois que la douleur et la colère. Le récit s’en est allé, comme si, de toute manière, raconter les actes eux-mêmes étaient si insignifiants face à la souffrance qu’ils ont produite que je n’avais plus besoin de les énoncer. Le pouvoir est vicié. Une bonne partie de ceux qui l’ont entre leurs mains l’utilisent à mauvais escient, soit pour se venger de leurs propres blessures, soit par goût pour le sadisme, soit par désir de jouir au maximum de leur position. Plus infime est leur pouvoir dans l’ensemble de la société, plus ils abusent du pouvoir dont ils disposent dans un certain milieu.

Mon année 2016 se terminera peut-être autrement. Il y a quelques jours, est survenu un événement heureux dans ma vie. Quelque chose de trop beau pour être vrai. J’étais sous le choc. Une personne que j’admire a dit de belles paroles à mon sujet. Elle l’a fait d’une manière telle qu’une grande attention est tombée tout d’un coup sur moi. Mon cœur battait si fort que je n’arrivais même plus à l’entendre. Il est incroyable de constater comment on peut se rappeler avec une telle précision toutes les injures qu’on reçoit, alors que les compliments, eux, fuient en vitesse de notre esprit. Oh, j’exagère, je me souviens bien de quelques phrases. C’était toutefois si intense que j’ai eu peur: j’étais tristement convaincue que le monde me ferait bien payer de recevoir un si magnifique cadeau. Mon vrai désir n’est pas d’obtenir ce genre d’honneur, mais d’éviter qu’on ne me torture davantage parce que la prochaine fois qu’on tentera de m’assassiner, comme en ce début d’année, je ne sais pas si je pourrai y survivre.

Il ressort de ces deux moments forts de 2016 la certitude que mon bourreau a vu en moi exactement la même chose que celle qui m’a complimentée. J’ai été rudoyée pour les mêmes raisons qu’on m’a portée aux nues pendant quelques minutes. Voilà bien ce qu’il y a de plus terrible. Les événements malheureux contaminent ainsi le bonheur que j’ai pu ressentir les derniers jours. Tout ceci passe et repasse dans ma tête. J’ai du mal à m’en défaire. C’est tellement injuste qu’une belle histoire fasse ressurgir le souvenir de mon début d’année de marde. Heureusement que nous avons ouvert ce blogue. Écrire est bien la seule manière que je connais pour affronter tout ça.

Cette réflexion me ramène vers une nouvelle de Clarice Lispector, « Les malheurs de Sofia », que j’ai lue il y a deux semaines et qui m’habite depuis. Le titre évoque le classique de la Comtesse de Ségur, qui fut pour moi, comme pour bien des petites filles, un  roman marquant. Dans l’histoire de Lispector, une fillette de 9 ans attire l’attention de son enseignant grâce à la provocation. Elle s’amuse à chahuter en classe et lorsque celui-ci la dispute, elle le met au défi de l’expulser. Déçue qu’il ne le fasse pas, elle use de toutes ses énergies afin de planifier comment elle réussira à lui rendre la vie insupportable. Puisque toute sa créativité est dévouée à sa mission monstrueuse, seule capable, selon elle, de sauver cet homme de sa banalité, elle se détourne du but premier de la salle de la classe : « Je n’apprenais rien dans ces cours. Le jeu de le rendre malheureux m’avait déjà trop absorbée ».

À travers ce jeu, dont l’enseignant était un acteur important, il se passait quelque chose qui dépassait complètement cet homme et sa petitesse. La narratrice précise plus loin ce détail qui semble contredire ce qu’elle racontait au début du récit : « Non, ce n’était pas pour irriter le maître que je n’étudiais pas : j’avais seulement le temps de grandir ». À première vue, elle parle ici de grandir physiquement, puisqu’elle évoque, après cette citation, son corps ingrat d’enfant. Ce travail qui l’accapare entièrement est aussi celui de grandir émotionnellement, de trouver qui elle est devant les autres et quelle place elle doit occuper dans le monde. Cette créativité qu’elle investit dans la provocation lui sert ainsi à tester ses limites et ses possibles.

Un jour, l’instituteur propose un exercice. C’est à partir de ce travail que la jeune fille va découvrir sa vocation d’écrivaine. L’enseignant raconte une histoire, une sorte de parabole, et demande aux élèves de l’écrire dans leurs mots. Elle se prête au jeu, mais adopte une posture nonchalante et prétend qu’elle lui obéit seulement pour aller plus rapidement en récréation. Dans cette activité, qu’elle aurait selon ses dires abordée avec paresse, elle ose ajouter quelques lignes finales à l’histoire de son enseignant. Croyant avoir deviné à quelle morale le maître voulait qu’elle conclut, elle décide d’en proposer une autre afin de le déjouer. Elle substitue donc à l’éloge du travail acharné, auquel l’histoire devait normalement la conduire, une glorification de l’oisiveté.

Lorsque les enfants reviennent en classe, l’enseignant la nomme. Elle croit alors recevoir la punition pour laquelle elle avait tant oeuvrée. Le maître réagit pourtant à l’opposé de ses attentes : « Je commençais à me rendre compte de quelque chose de bien pire : il n’y avait pas de rage en lui. […] Son manque de rage me faisait peur, il signifiait de nouvelles menaces que je ne comprenais pas. […] son regard sans rage était devenu plus dérangeant que la brutalité que j’avais redoutée ». La violence contre laquelle elle se préparait déjà à se défendre ne survient pas. L’événement heureux, le fait que l’instituteur est favorablement intrigué par son texte, apparaît donc pour elle comme une nouvelle menace. Habituée à la confrontation, elle est désarçonnée par l’affection qu’il témoigne à son égard et l’accueil qu’il réserve à sa parole.

Au lieu d’être touchée par cette attitude différente de son professeur, la jeune fille est encore plus irritée. Pour « grandir », elle croyait avoir besoin de lui comme ennemi, elle ne pouvait donc pas le redéfinir comme allié : « Je préférais son ancienne colère qui m’avait aidée dans ma lutte contre moi-même ». L’amour qu’elle reçoit soudain de la part de cette figure d’autorité lui fait perdre ses repères qui étaient entièrement construits dans une logique de confrontation.

La nouvelle de Lispector raconte avec une lucidité comment quelqu’un peut arriver à quasiment craindre davantage les compliments que les brutalités. Elle est si habituée aux rudoiements que la bienveillance à son endroit ne peut qu’être que le gage de sévices plus grands encore, plus pervers, qu’elle a du mal à imaginer. Le regard étonnant de l’enseignant la bouleverse au point où elle le vit paradoxalement comme un nouvel affront : « Je dus avaler comme je pus l’offense qu’il m’infligeait en croyant en moi ».

Le début si terrible de mon année 2016 confirmait, en quelque sorte, ce destin fait de mélancolie et de douleur que je croyais être le mien. Et puis, voilà qu’il y a quelques jours, une personne que j’admire dit des belles choses à mon sujet et que, soudain, je me sens plus brisée encore. Comme la narratrice de Lispector, j’ai sans doute craint qu’on referme sur moi un piège plus insidieux. La preuve est une fois de plus faite que nos tortionnaires, par leur médiocrité, détruisent ce qu’il y a de plus beau en nous.

Je refuse de les laisser gagner.

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