Artistes, l’instant d’un travail

« Amélie, je suis un écrivain. »

M. m’a lancé cette phrase le sourire au lèvres, à la fois ironique et incapable de cacher sa fierté, au tout début de notre rendez-vous. Tout porte à croire qu’il l’avait préparée pour qu’elle produise son effet. Ce fut un succès! Je ne m’attendais pas à une telle entrée en matière. Je me rappelais vaguement qu’il avait eu une bonne note pour sa dernière dissertation, mais j’oubliais à quel point. Pour lui, cette réussite était énorme. C’était la première fois qu’il parvenait à écrire un texte qui se démarquait autant.

En plus d’être mon étudiant, M. est un élève que j’accompagne au Centre d’aide en français. Lorsque nous avons commencé à travailler ensemble, il faisait peu de fautes, mais il avait une écriture parfois un peu simple. Comme d’autres étudiants allophones, il évite les phrases trop complexes par peur d’échouer ses évaluations. J’essaie de lui montrer comment faire des phrases un peu plus longues sans perdre la précision et la clarté qu’il possède déjà. Avec lui, je dois aussi travailler sa sensibilité poétique. Il correspond à l’image clichée qu’on se fait d’un étudiant très terre-à-terre, inscrit dans un programme technique, qui n’est pas « touché » d’emblée par les images ou les effets littéraires.

Lorsqu’il m’a dit « Amélie, je suis un écrivain », il ne m’annonçait pas qu’il avait décidé de se lancer dans la littérature. Pas du tout. C’était plutôt sa manière de me dire qu’il pensait qu’il n’était pas bon en français et que ça resterait comme ça jusqu’à la fin de son cégep. Il travaillait fort seulement pour s’assurer de ne pas échouer de cours. Il n’avait jamais pensé qu’il réussirait à écrire un bon texte. Et puis, voilà, c’était arrivé. Il avait écrit un texte qui m’avait impressionné par la qualité de son analyse littéraire, bien au-dessus de la moyenne de la classe. La fierté que je voyais dans ses yeux m’a consolée d’un coup de bien de tourments.

Dans mon cours de 102, je consacre toujours une partie de la session au dada et au surréalisme. J’insiste surtout sur le dada. C’est ma manière de faire ressentir à mes étudiant.e.s la remise en question des formes antérieures qui s’est produite au 20e siècle. En lisant « Pour faire un poème dadaïste » de Tristan Tzara, j’essaie de les convaincre (parce qu’il faut en effet les convaincre!)  que tout le monde peut écrire un poème. Il ne faut pas attendre d’être Baudelaire pour écrire, il faut juste écrire. Quand M. m’a dit « Amélie, je suis un écrivain », il n’avait même pas idée du plaisir qu’il me faisait. D’une certaine manière, il me confirmait que, en effet, on peut tous ressentir la joie que procure le fait de sentir qu’on a trouvé la forme juste pour restituer ses idées.

En classe, j’articule ma présentation sur le dada autour d’oeuvres d’Elsa von Freytag-Loringhoven et de Hannah Höch. Un jour, je traduiraisans doute en français des poèmes anglais de Freytag-Loringhoven. Lors de chacun de mes temps libre, je me dis que je devrais m’y mettre, mais je ne l’ai pas encore fait, il faut dire que c’est tout un défi. En attendant, je discute avec mes étudiants du ready-made God et de Fountain, attribué habituellement à Marcel Duchamp. Dans une lettre de 1917 adressée à sa soeur, Duchamp écrit au sujet du célèbre urinoir qu’une amie lui a fait parvenir cette oeuvre signée sous le pseudonyme de Richard Mutt et qu’il compte la présenter à l’exposition qui aura lieu à New York cette année-là. On sait maintenant que cette amie est Elsa von Freytag-Loringhoven, créatrice oubliée d’une des oeuvres les plus commentées du 20e siècle. Lorsque Duchamp crée des répliques de la Fontaine dans les années 50 et 60, von Freytag-Loringhoven est morte depuis longtemps. Il peut donc à sa guise s’en prétendre l’unique auteur.

Quand j’ai dévoilé les photographies de God et de Fountain, j’ai eu pas mal plus de réactions que je l’anticipais. Je croyais que mes étudiant.e.s accueilleraient avec une certaine indifférence les oeuvres. Au mieux, ils seraient un peu curieux. Je leur ai demandé tout naïvement de me décrire les oeuvres. « On ne peut pas les décrire, c’est rien » s’est écrié L., porte-parole des indignés. « Rien ? Ben, moi, je vois des objets. C’est quoi les objets ? » Il a fallu que je leur tire les vers du nez pour qu’ils finissent par me dire qu’il y avait un urinoir et un tuyau de plomberie. En observant le groupe, j’ai compris qu’une partie de la classe était sincèrement révoltée contre de telles oeuvres et l’autre moitié était hilare de voir ses collègues aussi emportés. Un étudiant m’a demandé avec un sourire qui disait « Je le sais que je vais faire une blague puérile, mais je ne peux pas m’en empêcher » : « L’urinoir est-il usagé ? » Pour le surprendre, j’ai répondu que c’était une excellente question. J’ai expliqué qu’il était neuf et que c’était un détail important à connaître pour analyser l’oeuvre. Nous avons parlé de la Fountain et j’ai essayé de leur transmettre ma passion pour God. À la base, l’idée d’un tuyau intitulé « Dieu » qui déverse ses eaux usées vers le ciel est tellement belle que je comprends mal comment on peut y résister. Pour provoquer un peu mes étudiants, j’ai souligné la beauté des tuyaux de plomberie. Certains n’en revenaient pas que j’associe le mot « beauté » à une chose aussi vulgaire.

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Dans cette partie de la session, mes étudiants doivent produire un collage d’inspiration dadaïste à partir des matériaux qui leur tombent sous la main. Leur oeuvre doit réfléter leur vision du monde. Ils me remettent avec leur collage un travail de réflexion sur leur démarche. Les collages de Hanna Höch sont une des sources d’inspiration que j’utilise pour les guider dans la réalisation de leur projet. Un peu comme dans l’histoire entre Duchamp et von Freytag-Loringhoven, il n’est pas aisé de savoir qui de Hanna Höch ou de Raoul Hausmann commence l’exploration des photomontages. Nous savons toutefois que Höch a dû se battre sans cesse auprès de ses confrères afin d’être une égale. J’aime beaucoup le collage Da Dandy. C’est donc celui-là que nous avons analysé ensemble. Les collages étaient nettement mieux reçus que les ready-mades. Sans doute parce qu’ils avaient l’impression que l’artiste avait dû y travailler un peu et que ça correspondait mieux à leur conception de l’art, alors que les ready-mades étaient reçus comme des oeuvres paresseuses, voire trompeuses.

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En invitant mes élèves à réaliser à leur tour un collage, je leur demande de devenir, l’instant d’un travail, des artistes. À chaque fois que je reprends cette évaluation, je suis surprise de découvrir à quel point certains s’investissent dans cette proposition. J’étais très émue de lire qu’un de mes étudiants, qui fait un retour aux études, avait réalisé son oeuvre avec l’aide de ses enfants qui étaient émerveillés de voir leur père travailler sur un collage. Un de mes étudiants s’est aussi amusé à jouer le jeu jusqu’au bout en écrivant au bas de son oeuvre : son nom, le titre en italique et l’année de réalisation de celle-ci. Il reprenait ainsi les légendes sous les oeuvres que j’avais présentées en classe et osait présenter la sienne comme une grande oeuvre. Une « arrogance » toute dadaïste. Il a eu en plus la belle idée d’intégrer des morceaux d’une contravention de stationnement qu’il avait reçue récemment à son collage. En termes de matériaux, j’ai fait d’autres heureuses découvertes : une équipe a détourné un emballage de Coca-Cola, une étudiante a utilisé un vieux devoir de mathématiques en plus de fabriquer une colle artisanale pour réaliser son oeuvre et un étudiant a découpé son exemplaire de Découvrir le Canada qu’on remet aux nouveaux immigrants.

Avant qu’une telle créativité puisse s’exprimer, il me fallait convaincre les étudiant.e.s qu’ils pouvaient réellement utiliser n’importe quels matériaux. Certains m’arrivaient découragé en me disant qu’ils ne trouvaient rien à découper pour réaliser leur collage. Je leur ai répondu de prendre un journal Métro ou leur Publisac à la maison. J’ai vu, dans leurs yeux, qu’ils trouvaient ma solution trop simple. Comme si derrière l’apparente simplicité de ma consigne se cachait un piège quelconque. La plupart d’entre eux avaient des idées et cherchaient des images pour les accompagner. J’essayais de les amener à voir qu’on pouvait aborder l’exercice dans un esprit contraire, c’est-à-dire en cherchant des idées à partir des matériaux. Il suffit d’essayer pour se rendre compte que, en effet, on peut découvrir notre vision du monde en observant les images qu’on serait porté à choisir dans un journal Métro ou dans un Publisac.

Quand j’ai regardé le collage de L., mon étudiant qui était violemment dégoûté par le dadaïsme, j’ai eu la belle surprise de découvrir qu’il avait continué de se poser des questions après le cours dans lequel nous avons étudié les ready-mades. Son collage était un des plus aboutis de sa classe. À l’évidence, il avait consacré beaucoup de temps à son oeuvre. Dans son travail de réflexion, il formulait cette observation :

Au début, j’ai beaucoup hésité à découper certaines figures, car pour moi l’histoire et les revues historiques ne doivent pas être profanés, mais au final en y réfléchissant mieux, je me suis dit que mon œuvre aussi racontait et transmettait la mémoire des victimes et des cataclysmes et une émotion particulière que je tiens à transmettre. (L.)

Son collage, qui contenait des références à la Deuxième Guerre mondiale, discutait du fascisme dans le monde contemporain. C’était très intéressant de découvrir comment, dans un premier temps, l’idée de découper des images lui paraissait une « profanation » et que, en cours de route, il a donné de la valeur à son oeuvre pour entrer dans une tout autre logique dans laquelle l’exercice devenait possible.

L’histoire de L. me rappelle un épisode de ma vie de jeune fille. En sixième année, mon amie Geneviève et moi devions faire une oeuvre dans le cours d’arts plastiques inspirée des dessins préhistoriques. Nous étions toutes les deux très amères par rapport à l’école. À mon avis, les petites filles que nous fumes auraient été mille fois plus heureuses dans une école alternative. Nous profitions donc de tous les instants qui nous procuraient un peu de liberté pour exprimer notre colère. Ce n’est pas pour rien que nous cumulions les retenues dans les cours d’éducation physique, nous, qui étions pourtant très sportives. À l’extérieur de l’école, on faisait du taekwondo, du soccer et du baseball. Par sa souplesse, le cours d’éducation physique, comme le cours d’arts plastiques, nous paraissait un moment privilégié pour lâcher notre fou. Geneviève et moi n’avions pas du tout envie de réaliser notre dessin d’inspiration préhistorique. Il y avait de la colle liquide sur les tables, nous avons donc eu l’idée d’en répandre en abondance sur notre esquisse pour choquer notre enseignante. Elle s’est en effet mise en colère. Au lieu de nous envoyer en retenue, c’était sans doute ce que nous désirions, elle nous a forcé à finir notre dessin. Nous l’avons fait en essayant de masquer notre joie. La colle, une fois séchée, avait donné à notre projet une texture vraiment fascinante. Une fois terminé, notre dessin a été installé sur le mur avec les autres de la classe.

Un jour, l’enseignante nous a prises à part, Geneviève et moi, pour nous dire que chaque fois qu’un de ses collègues entrait dans la classe, il était émerveillé par notre oeuvre. En vantant comme elle le faisait le fruit de notre colère, elle nous montrait que nous pouvions à partir de nos pulsions négatives réaliser de grandes choses, que l’art notamment pouvait être un véhicule privilégié pour l’exprimer. Cette leçon m’a marquée. De mon côté, l’écriture a toujours été cet espace salvateur. Geneviève n’a pas, comme moi, pris le chemin des arts une fois adulte. La dernière fois que je lui ai parlé, elle travaillait dans un zoo. C’est donc dans le soin des bêtes sauvages, les plus dangereuses et énormes possible, qu’elle a décidé de reconstruire son lien avec le monde. Elle me confiait que, dès le début de sa technique de santé animale, elle savait qu’elle n’allait pas travailler dans une clinique vétérinaire. Elle était à la recherche d’un abri contre le monde humain. Je comprenais en écoutant son récit que ma meilleure amie d’enfance et moi partageons, encore aujourd’hui, une mélancolie et un désir de solitude.

L’histoire de L., comme celle de Geneviève et moi, me convainc qu’il importe de construire des espaces de création dans les cours de littérature au collégial. Ceux-ci peuvent amener les étudiant.e.s à réfléchir et à s’apercevoir qu’ils ont des talents qu’ils ne soupçonnent pas. En débutant ce texte par le récit du cheminement de M. en français, je voulais aussi défendre l’idée que même la dissertation peut, pour certain.e.s étudiant.e.s, être un espace où les miracles surviennent. La lourdeur de nos charges de correction comme enseignants ne doit pas nous faire oublier que la vie d’un étudiant a pu être transformée l’instant d’un travail.

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Une réflexion sur “Artistes, l’instant d’un travail

  1. Simon Leduc

    Je viens de découvrir votre blogue que je trouve très intéressant. J’enseigne aussi la littérature au cégep et je ne peux que souscrire à l’idée de proposer des espaces de création dans nos cours.

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