Soigner, aimer de Ouanessa Younsi

J’aime seulement les mélancoliques.

Au premier temps de notre amour, j’ai fait cette grande déclaration à Amélie, m’a-t-elle rappelé l’autre jour. Était-ce une confidence, un avertissement, une invitation? Quoi qu’il en soit, elle avait fait son effet. J’avais trouvé ma femme : une petite Amélie mélancolique, comme on avait besoin sur la terre, pour reprendre les mots de Tête blanche de Marie-Claire Blais. Désormais, je crains davantage de magnifier la mélancolie : j’aime par-dessus tout la joie et la vie. Mais mon coeur est avec les mélancoliques et les révolté·e·s, avec les personnes qui « pleurent parce que les choses ne sont pas ce qu’elles devraient être » (Albert Camus, Caligula), avec ceux qui crient. Une souffrance qui demande à être accueillie m’attire vers eux. Dans la littérature comme dans la vie, c’est aux mélancoliques et aux révolté·e·s que mon existence me semble vouée.

Ouanessa Younsi place au centre de sa pratique de psychiatre un élan similaire, qu’elle décrit dans Soigner, aimer : « Les failles appellent le meilleur en moi. La plénitude me laisse inutile, frileuse. » (p. 89) Younsi est aussi poète. Avant de faire paraître son essai l’automne dernier, elle a publié les recueils Prendre langue (2011) et Emprunter aux oiseaux (2014). Plutôt que d’employer la langue froide et cérébrale à laquelle on aurait pu s’attendre de la part d’un médecin, c’est par l’entremise de la poésie que Younsi pense sa profession et la raconte.

L’importance qu’elle accorde à la poésie s’incarne dans sa prose:

Le travail me saute au visage à huit heures. Un homme de quatre-vingt-deux ans cherche à se pendre avec un fil de téléphone, La créativité des gens me surprend. Je rencontre tant d’hommes et de femmes pensant au suicide que je m’étonne comme je peux. Un objet. Une tonalité. La couleur d’une larme. L’essentiel dans les détails.      (p. 26)

Bien plus qu’un choix stylistique, sa qualité de poète s’exprime surtout par la manière dont elle dépeint son rapport au monde. Younsi raconte comment elle est happée par la ville où elle fait ses débuts en psychiatrie :

J’arrive à Sept-Îles, pour un stage de trois mois dans la souffrance psychique, jusqu’au bout de la 138. La détresse gobe toutes les côtes, jusqu’à l’océan, où les poissons avalent des résidus de Prozac. Je débarque dans cette ville que je ne connais pas, dont j’ignore chaque conifère, chaque ours, chaque chicoutai. Les arêtes des bâtiments me frappent. Tout est carré, rectangle, dur. […] Le boulevard Laure trône tel un serpent venimeux, un naja échoué au nord, qui mord avec les canines des commerces. Boulevard qui se confond avec tant  d’autres boulevards d’une Amérique mort-née. (p. 72)

Évoquer ce sentiment d’être submergée par la douleur des patients et la sensation violente que produit chez elle le lieu, c’est refuser d’incarner cette instance impersonnelle qui tiendrait à distance la souffrance d’autrui sous prétexte de mieux l’étudier et la traiter. Younsi résiste au refuge que peut représenter la stricte analyse scientifique et assume sa vulnérabilité. C’est peut-être surtout ça être poète: rester humain malgré les vents contraires.

Younsi n’hésite pas à explorer ses propres failles. Loin d’être un obstacle à son travail, la connaissance intime qu’elle a de certains sujets, comme l’anorexie, lui procure une compréhension profonde de ceux-ci, et, plus globalement, des troubles mentaux: « Au creux de la détresse j’ai commencé à le sentir. Alors j’ai voulu guérir. Avant je récitais le discours de la bonne malade. Éprouver m’a rescapée de la destruction. » (p. 98) Le soignant doit être conscient de ses propres souffrances. C’est ce qui lui permet d’obtenir un savoir précieux, en trame de fond de l’essai: alors que bien des outils offerts par la psychiatre servent à engourdir l’individu, à le détacher de lui-même, ne se pourrait-il pas que lui permettre de se reconnecter avec ses sensations et sentiments soit une voie de guérison?

Reconnaître sa propre fragilité, c’est aussi ce que Younsi fait quand elle relate ses expériences de travail (entremêlées de fiction, pour en assurer la confidentialité, précise-t-elle). Elle évite de se placer en surplomb par rapport à son sujet en raison d’un principe fondamental:

La psychiatrie nous apprend souvent que nous sommes sur cette chaise pour y rester. Qu’un fossé nous sépare de celle du patient. C’est faux. Seule une poignée de gènes, d’atomes et d’expériences nous distinguent l’un de l’autre. Nous pouvons toujours basculer. Cette chaise de soignant ne nous appartient pas. (p. 128)

Cette prise de conscience est un remède possible contre les risques d’abus associés à une autorité aussi absolue que celle du psychiatre, qui a le pouvoir de révoquer le libre arbitre de ses patient·e·s. La vie d’un·e patient·e m’est confiée mais je pourrais me retrouver à sa place, rappelle Younsi.  Cela s’appelle l’empathie. Les positions du médecin et du malade, simple résultat du hasard, n’attestent pas de la valeur intrinsèque des individus. Ne devrions-nous pas nous rappeler de la fragilité de nos situations respectives dans toutes les circonstances, surtout quand nous sommes en autorité?

Chez Younsi, l’empathie, ancrée dans la conscience de la précarité, est le fruit de la pratique littéraire:

Si la littérature me forge comme soignante, c’est par l’écriture que je rejoins l’autre versant du soin, celui du patient. Écrire ouvre l’inexploré en soi, le latent, cette part de folie qui habite chacun, nous définit comme humains, peut-être autant que la raison. […] Écrire rappelle la vulnérabilité, tout en aidant à l’intégrer, à l’écouter.        (p. 127-128)

La littérature offre un savoir que ne procure pas la science, celui de la connaissance de soi, et, ce faisant, de l’humanité. Elle permet ainsi de se concevoir comme partie prenante d’une communauté, fondée sur le partage de la souffrance :

Je n’ai rien dit de l’hôpital, des médecins qui ne savent plus quoi faire de leurs ristournes. Sept-Îles a un air de misère sous le vernis du métal rutilant. Misère de celui qui perd sa vie à la gagner : misère de la dépendance. Sniffer de l’essence, de la coke ou des billets de cent, ça reste un dérèglement des sens, une réduction de l’existence à un seul dessein, un flot de corps vides arpentant un boulevard Laure désert de signes.

J’éprouve de la compassion pour cette misère que nous partageons. (p. 73)

En ramenant le médecin et le patient à une misère commune (quoique d’abord matérielle chez ce dernier), Younsi met en lumière les pièges tendus au psychiatre, l’ivresse du pouvoir et de l’argent, qui sont aussi des obstacles à l’exercice de sa profession.

Ce n’est toutefois pas seulement une réflexion riche et sensible sur la pratique de la psychiatrie que j’ai découverte au fil de ma lecture, mais aussi le sentiment d’une profonde communauté de pensée avec Younsi. Notre travail est certes différent : les responsabilités de professeure sont grandes, mais nettement moins que les siennes. La vie de mes étudiant·e·s ne se joue pas de façon directe, leur survie ne dépend pas de moi (même si leur avenir, oui, en partie). Si différent que soit notre travail, la vision que nous en avons et le regard que nous posons sur ceux à qui nous nous consacrons (d’un côté, les patient·e·s, de l’autre, les étudiant·e·s) s’apparentent à maints égards.

Comme Amélie et moi le faisons dans Le bal des absentes, Younsi s’interroge sur les obstacles auxquels elle est confrontée et sur certaines contradictions à peu près insolubles avec lesquelles elle doit composer: « Face aux désordres de l’âme, j’ai l’intuition qu’il faut plus d’âme encore. Ce qui ne m’empêche pas de prescrire plus d’olanzapine [utilisé dans le traitement de la schizophrénie et de la bipolarité]. » (p. 26) Cette précision, qui s’apparente à un aveu, est importante puisqu’elle exprime à plusieurs moments de son essai son aversion des médicaments.

Le rôle que l’écriture joue dans sa pratique est aussi étrangement similaire à l’une des fonctions que l’écriture du Bal des absentes occupe pour moi:

Écrire est pour toi une activité intérieure, l’une des rares occupations qui te comble plus qu’elle en te vide. Oh tu aimes tes patients, tu aimes soigner, mais écrire te soigne de toi-même, et tu peux mieux accompagner autrui. (p. 79)

Les moments en classe sont exaltants, mais ils m’épuisent. L’attention constante qu’il faut maintenir,  l’énergie débordante que je déploie pour rendre les cours les plus vivants possibles me vident. C’est sans compter les situations délicates qui peuvent survenir n’importe quand : un·e étudiant·e en difficulté, un conflit, et tant de choses qu’on ne peut pas prévoir. L’écriture comble, oui, et soigne.

Un lien encore plus fort entre nos projets respectifs repose dans cette conviction, énoncée dans le titre de l’essai. Il fonde la pratique de Younsi :

 [S]oigner est une variation du verbe aimer. Il faut aimer nos patients. […] Du psychiatre, on attend savoir et écoute. Une machine peut prescrire des pilules mieux que lui, mais ne peut aimer mieux que lui. La médecine exige techniques et connaissances, mais cela ne suffit pas, particulièrement en psychiatrie, où la relation est le coeur et le noeud. Nous sommes encore des humains.  (p. 9)

Non seulement l’amour est-il pour le psychiatre un impératif pour accomplir sa tâche, il est aussi la seule chance qui lui est offerte de demeurer humain, c’est-à-dire de ne pas devenir cette machine à produire des ordonnances et accumuler de l’argent.

On pourrait remplacer « soigner » par « enseigner »: « enseigner est une variation du verbe aimer. Il faut aimer nos étudiant·e·s. » N’est-ce pas à peu près ce qu’Amélie et moi disons dans tous nos textes sur l’enseignement depuis le lancement du blogue?

Ouanessa Younsi ajoute : « Aimer, c’est aussi dire non, en maintenant le lien et la présence, même si le patient ne nous aime pas en retour. Surtout si le patient ne nous aime pas en retour. Nous ne soignons pas pour être aimés. » (p. 9) Il doit également en être ainsi dans l’enseignement, c’est une de mes plus grandes convictions depuis le début : aimer, même – et surtout – si l’étudiant·e ne nous aime pas en retour. Il ne faut pas enseigner pour être aimé, je le savais déjà quand j’étais étudiante. Le narcissisme est l’un des plus grands pièges tendus à l’enseignant·e.

L’équivalence entre les termes « enseigner » et « aimer », Yvon Rivard la pose dans son essai Aimer, enseigner (2012),  qui a joué un rôle notable dans ma réflexion sur l’enseignement dans les dernières années. Un rôle bien plus important que l’ensemble des cours de pédagogie que (à tort ou à raison) je me suis imposé de suivre. Rivard réfléchit aux écueils auxquels conduit l’association malveillante de ces termes par certains enseignants, et aux conséquences funestes de leurs gestes sur les étudiant·e·s. Il définit ensuite les formes que doit prendre cet amour :

Être père, professeur, psy, c’est aimer assez l’autre qui nous est confié pour ne pas se l’attacher, ne pas le retenir. (p. 94)

Qu’est-ce qu’enseigner, aimer, sinon s’appliquer à ne rien faire d’autre que laisser le monde et les mots, les êtres et les choses surprendre et élargir le regard et la pensée?  (p. 171)

Une telle définition amène à se questionner à propos de toutes les manières par lesquelles l’enseignant·e réduit le monde à ses propres dimensions et abolit la liberté de l’élève. L’amour véritable des étudiant·e·s est la seule chance qui lui est offerte d’échapper aux dangers de l’orgueil meurtri ou démesuré (ce qui revient au même). Entendre aussi par là : la seule chance de continuer à penser. En effet, l’une des premières choses que le narcissisme détruit, c’est sa propre capacité à penser.

Younsi dresse un constat similaire à celui de Rivard dans un texte dans lequel elle réfléchit à l’enseignement. Les grand·e·s enseignant·e·s « n’encouragent pas à devenir comme eux. Ils incitent plutôt à devenir de que l’on est, et démontrent par l’exemple comment on y parvient. » (p. 77)

Dans ce même texte, elle envisage la transformation radicale voire la disparition de sa profession :

J’écris cela sans regret car ce sera une avancée majeure pour les malades. Pour les autres, qui sont malheureux sans être malades, la psychiatrie nuit parfois plus qu’elle n’aide. Nous deviendrons soit neurologue, neuropsychiatre, soit poète, philosophe. (p. 77-78)

Ouanessa Younsi est poète et psychiatre, oui, mais aussi philosophe. Philosophe parce que poète. Le principal objet de sa réflexion, elle le donne d’emblée: l’amour. L’amour qu’il faut pour soigner, mais aussi l’amour qu’il faut pour vivre:

Vous contemplez l’eau plus lourde d’une mort incompréhensible. Elle aimait comme vous le vélo et le poème, mais n’avait personne à aimer, pas même elle. Est-ce de cela qu’on meurt, de rien d’autre?    (p. 51)

C’est surtout par cette profession de foi envers l’amour que je sens une communauté de pensée avec Ouanessa Younsi. Son ouvrage est parsemé de citations d’ouvrages importants pour moi (je pense à Tête blanche de Marie-Claire Blais, Prochain épisode d’Hubert Aquin, la poésie d’Anne Hébert). J’y ajouterais celle-ci, d’un des romans qui sait le mieux représenter le besoin ardent d’aimer:

Je pense […] que le monde souffre d’un excès d’amour qu’il n’arrive pas à écouler, ce qui le rend hargneux et compétitif. (Romain Gary, Gros-Câlin, p. 80)

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