Sur le pouvoir de l’attention

De plus en plus, je peux comme enseignante cesser de porter trop d’attention à ma personne. L’expérience m’amène à arrêter de me perdre dans l’analyse de mes moindres gestes. J’ai toujours été très consciente de ma classe, j’ai toujours regardé beaucoup mes étudiant.e.s, mais maintenant, je suis capable de m’abstraire davantage pour leur offrir une attention plus complète. Une sorte d’attention sans jugement, un accueil sincère de leur individualité, de leurs contradictions, de leur refus et de leur ouverture.

J’enseigne depuis quelques mois dans un nouveau collège. J’étais autrefois habituée à des classes bigarrées composés d’étudiant.e.s de tout âge : des jeunes d’âge cégep,  des trentenaires et des adultes plus vieux que moi. Je me retrouve pour la première fois à passer toutes mes semaines avec 98 étudiant.e.s exactement du même âge. Ils ont tous 17, 18 ou 19 ans. C’est vraiment particulier l’effet que ça produit de voir continuellement le même groupe d’âge. Je n’avais jamais éprouvé ce sentiment avant. Quand je marche dans la rue, je reconnais les jeunes gens qui sont de l’âge de mes étudiant.e.s. Je suis tellement habituée à fréquenter ces personnes, mes yeux ont appris à les détecter.

Je commence à m’apercevoir que j’ai de plus en plus le regard d’une adulte sur eux, je suis continuellement frappée par leur jeunesse. Quand j’écris cela, je ne parle évidemment pas de la jeunesse de leur apparence, de leur visage encore lisse. Je ne fais pas référence non plus à leurs choix vestimentaires qui correspondent aux modes des personnes de leur âge, modes que je découvre souvent en les côtoyant. Je suis frappée par leur jeunesse, au sens, où je vois dans leurs yeux les angoisses d’une personne de 17, 18 ou 19 ans. Pour mes étudiant.e.s actuel.le.s, tous et toutes inscrit.e.s dans un programme pré-universitaire, les inquiétudes, que je peux capter, tournent beaucoup autour de leur performance scolaire ou de leur place au sein du groupe.

Leur inquiétude première, la performance scolaire, est bien sûr très loin derrière moi. Lorsqu’ils me posent une question sur une évaluation et que je les sens très anxieux par ce qui s’en vient, je ne partage pas la même angoisse qu’eux. Je pourrais même dire que je suis loin de ce sentiment. Il y a un bon moment que les tourments liés à la performance scolaire ont arrêté de m’habiter. C’est en cela que j’ai l’impression de porter sur eux un regard d’adulte, je comprends ce qu’ils vivent, mais je me sens détachée de cette émotion. Je découvre avec bonheur que ce que j’appelle « regard d’adulte » : c’est une façon d’observer une autre personne avec une empathie désintéressée. Je vois son émotion, je peux m’imaginer ce qu’elle ressent, mais je ne compare pas ses sentiments aux miens, je ne jauge pas ses angoisses à partir des miennes. Je suis seulement présente pour la regarder, la comprendre et l’aider, si je peux faire quelque chose.

Ce qui est étrange comme prof, c’est que nous avons un milliard de choses banales en tête. Des choses dont les étudiants n’ont pas idée. Je pense à des documents que je dois préparer, à des courriels professionnels auxquels je dois répondre, à des demandes de reprographie que je ne dois absolument pas oublier, à un livre qu’il me faut me procurer. Il m’arrive parfois d’entrer en classe la tête pleine de ces préoccupations d’enseignant.  En mettant le pied dans le local, j’ai parfois oublié pendant quelque secondes leurs préoccupations immédiates concernant notre cours, mais je peux sentir rapidement que le climat est tendu. Après avoir scruté quelques visages inquiets, j’allume : « Ah oui, ils ont un travail à me rendre aujourd’hui ! ». Pendant quelques instants, la date de remise m’avait échappée. Dans ces moments, je peux mesurer à quel point on peut sentir le groupe, leurs émotions, palpables. Je ne cesse de m’émerveiller de la puissance de l’énergie produite par une classe.

Je suis frappée par leur jeunesse aussi lorsque je vois à quel point ils sont préoccupés par leur place dans le monde, leur place dans le groupe. La mienne est plutôt claire. À l’école, c’est assez évident quelle est ma place, je n’ai même pas besoin de la défendre. J’entre dans le local, je suis la prof et le reste s’enchaîne de manière plutôt naturelle. Pour eux, c’est beaucoup plus complexe. Ils sont à un âge et dans une position où les choses sont moins claires. C’est d’ailleurs toute la beauté de la vie de cégépien. Les possibles s’offrent à eux. Tout n’est pas encore joué! L’avenir les attend avec toutes les surprises qu’il peut offrir, leur chemin est encore à inventer.

Parfois à travers la forêt de leurs inquiétudes, je vois de façon très distincte chez plusieurs d’entre eux une assurance qui m’étonne par sa force, je les sens habiter le monde avec une confiance très puissante. C’est dans ce moment que je suis frappée par la beauté de ce qu’il y a sous mes yeux. Je me trouve chanceuse de pouvoir observer cette robustesse, cette énergie qui est destinée à un chemin qu’il reste à construire. Ils sont déjà, comme jeunes adultes, prêts à affronter ce qui les attend.

Derrière les angoisses qu’ils me communiquent en me posant une question, je les sens paradoxalement capables de tout. Mon rôle est juste de les rassurer un peu pour leur laisser puiser dans cette force qu’ils possèdent déjà. Mon rôle est de les détourner d’un ciel orageux engendré par une évaluation à venir pour les guider vers cet horizon bleu clair et lumineux qui est en eux. Il suffit seulement d’un tout petit mot pour passer d’un climat tendu à une atmosphère sereine. Je dois apprendre à énoncer au bon moment ce qui, pour moi, relève de l’évidence. L’autre jour, un de mes groupes était particulièrement inquiet. J’ai dit qu’il n’y aurait aucun piège, ni aucune surprise dans leur prochaine rédaction, qu’ils auraient à faire la même chose que dans la rédaction précédente, mais cette fois sur un livre différent. C’était bien clair dans ma tête, je l’avais déjà précisé, mais en le redisant, la classe s’est apaisée d’un coup.

Afin de pouvoir agir au moment opportun, je dois remettre en question tout ce qui constitue pour moi une évidence. Il faut trouver le bon équilibre entre retenue et action. Je vois constamment plein de choses en eux dont je ne parle pas. Je dois m’ouvrir afin de percevoir les instants où mon intervention peut être nécessaire, où elle peut être bénéfique.

Il m’est arrivé, par exemple, d’être devant une étudiante très intelligente, qui disait des choses fort étonnantes sur le texte à l’étude. L’étudiante était arrivée à ne plus chercher à me dire ce qu’elle pensait que je voulais entendre afin de proposer sa propre lecture. Elle se servait de son expérience, elle partait de son regard pour discuter du texte. J’étais ravie. C’était tellement évident dans ma tête qu’elle était douée pour l’analyse littéraire et que ce qu’elle disait était passionnant que je ne savais pas si ça valait la peine d’être souligné. J’ai eu le sentiment que je devais parler. Guidée par cet instinct, j’ai relevé l’intérêt de ses paroles. Je m’attendais à ce qu’elle soit habituée à des réactions positives de ses enseignants, à ce qu’elle soit déjà tellement certaine d’être pertinente qu’elle n’avait plus besoin qu’on le lui dise. Dans ses yeux, j’ai vu que c’était tout le contraire. Ce fut à mon tour de l’étonner. Mes bonnes paroles la surprenaient comme elle m’avait surprise par son intervention. Elle ne recevait donc pas si souvent des réactions positives de ses enseignants. Et dire que j’avais failli me taire!

J’étais à la fois remplie d’une infinie tristesse de la voir à ce point étonnée par mes compliments, compliments par ailleurs dévoilés à mots couverts, et tellement heureuse d’avoir parlé. En lui faisait part de mes pensées, il s’est produit un petit miracle. Il suffisait de quelques mots, faciles pour moi à prononcer, et une brèche pleine de promesse s’est ouverte dans son univers à elle.

 

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Une réflexion sur “Sur le pouvoir de l’attention

  1. Contente de pouvoir vous lire à nouveau.
    L’exemple de l’étudiante qui vous a d’abord paru sûre d’elle et de ses propos m’a surprise. Vous avez déjà connu une personne qui se « sent pertinente » avant vingt ans? Moi pas. Arrogante ou prétentieuse peut-être mais ce n’est souvent qu’une façade.
    Je ne connais personne qui n’ait pas besoin de recevoir des « réaction positives » de la personne en face d’elle, alors bien sûr, vous avez bien fait de parler…

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