La découverte d’une voix

Texte rédigé en guise d’avant-propos à un recueil de récits de science-fiction écrits par mes étudiant.e.s du Collégial international Sainte-Anne.

« Madame, pensez-vous que nous avons une voix? Même dans une dissertation? »

L’étudiante qui, un jour, m’a posé cette question connaissait de toute évidence la réponse. Elle savait que j’allais m’exclamer d’un ton enjoué : « Bien sûr! » Elle me demandait de confirmer ce qu’elle avait senti lors de la session que nous avions passée ensemble. En effet, je pense que les étudiants se construisent une voix d’une rédaction à l’autre. Et même dans une dissertation, pourtant réglée au quart de tour par une série de contraintes! Un œil attentif peut voir se dessiner entre les lignes de toutes les rédactions un style, une personnalité et parfois même une vision du monde. Le plaisir du professeur de littérature est précisément d’avoir ce contact avec sa classe par le biais de l’écrit. Cet espace rend encore plus profonde la relation que nous bâtissons en personne.

En préparant le cours Communication et vulgarisation scientifique, offert aux finissants de Sciences de la nature du Collégial, j’ai eu l’idée de leur demander d’écrire des récits de science-fiction sans savoir si le projet allait leur plaire. Comme professeure, je suis habituée d’être la personne la plus ouvertement enthousiaste au sujet des activités que je propose. J’aime expérimenter, essayer de nouvelles formes d’évaluation. À chaque fois, j’ai hâte de voir le résultat. Parfois, ça ne fonctionne pas aussi bien que je le souhaitais. Il arrive aussi des moments magiques où tout va complètement au-delà de mes attentes. Ce fut le cas de cette évaluation! L’activité de création littéraire a montré que les étudiants avaient en effet leur voix et qu’ils éprouvaient un réel plaisir à l’explorer dans un contexte fort différent de celui de la dissertation. L’idée de faire un recueil, suggérée par certains étudiants, est arrivée d’elle-même. C’était la suite logique du travail réalisé en classe!

Au début de l’activité, j’ai annoncé aux étudiants que nous allions travailler sur les récits de science-fiction en atelier, comme les étudiants de création littéraire à l’université le font. Ils ont écrit une première version de leur récit, qui a été lue et commentée lors d’une table ronde par six collègues de classe choisis au hasard. À la suite de celle-ci, ils ont retravaillé leur texte, grâce aux commentaires des autres, avant de me le remettre. Lors des ateliers, j’ai observé avec grand bonheur des étudiants fiers de leurs textes et très heureux que plusieurs personnes se rassemblent pour les commenter. Les étudiants avaient lu les textes des autres avec curiosité et générosité. C’était très émouvant de regarder ces jeunes adultes prendre leur place dans les ateliers et offrir des conseils à leurs collègues.    

Les contraintes de l’exercice étaient assez réduites. Leur histoire devait être construite à partir d’un fait scientifique réel de leur choix. Ils pouvaient ensuite s’en détacher pour tomber dans le domaine de l’imaginaire. Comme professeure, je vivais une joie infinie d’avoir trouvé une évaluation où les étudiants pouvaient partager leur savoir. Dans les tables rondes, nous pouvions donc collaborer en apportant nos connaissances respectives, eux au sujet de la science, moi, à propos de la littérature. Je leur demandais aussi de partir d’au moins un des procédés narratifs propres à la science-fiction recensés par Roger Bozzetto : « l’extrapolation », où l’on s’inspire d’une situation réelle et on imagine les conséquences à long terme de celle-ci; « l’effet papillon », où l’on travaille à partir d’une hypothèse de type « Et si… »; « l’anamorphose », où le lecteur est plongé dans une atmosphère d’entrée de jeu hétérogène; « l’analogie », où l’on crée un monde parallèle au nôtre; « l’effet vocabulaire », où l’on produit un effet d’étrangeté grâce à des mots inusités ou inventés. À partir de là, tout était possible!

En vue de la publication, j’ai regroupé les récits en sept sections afin d’illustrer les grandes tendances de notre corpus : « L’inquiétante technologie » traite des dangers des avancées scientifiques; « L’univers est à nous » porte sur la conquête de l’espace;  « Des yeux brillants avides de découvertes » évoque le plaisir de la recherche; « Avançons-nous toujours pour le mieux? » exprime des inquiétudes sur la suite de notre monde; « Trouble dans l’être au monde » explore l’existence de manière philosophique; « Les humains? Inutiles. On s’en passe bien » parle de robots, d’intelligence artificielle et de clonage et « Toute bonne chose a une fin » se situe dans des univers apocalyptiques ou post-apocalyptiques.

Déroutés par la liberté de l’exercice, déroutés aussi par les ambiguïtés permises par la littérature, ils ont pourtant su trouver leur propre manière de concevoir un récit de science-fiction. L’atelier de création littéraire a sans doute eu un rôle rassurant dans leur parcours créatif, puisqu’ils allaient recevoir des premiers commentaires afin de les aider à retravailler leur récit. Habitués d’écrire des dissertations et des rapports de laboratoire, ils m’ont semblé avoir envie de cette liberté, même si elle pouvait être aussi angoissante dans un premier temps. Découvrir dans leurs yeux cette soif de liberté m’a fait extrêmement plaisir.

Mes étudiants ne le savaient pas –ils l’apprendront à la lecture de ce texte! –, mais ils réalisaient aussi un rêve que je caresse depuis longtemps. En tant qu’étudiante, j’étais une première de classe qui s’est ennuyée beaucoup sur les bancs de cette école que j’adorais pourtant. Je me tournais les pouces pour de multiples raisons : je terminais trop vite, on m’enseignait des choses que j’avais déjà vues les années précédentes ou c’était tout simplement trop facile et on ne m’offrait pas la possibilité d’aller plus loin. Devenue enseignante, je me demande souvent comment pousser les étudiants doués afin d’éviter qu’ils aient, comme moi, le sentiment de piétiner. En les observant en atelier de création, j’ai vu des étudiants déjà talentueux découvrir en eux de nouvelles avenues. Dans les ateliers de création littéraire, quelques étudiants ont même exprimé l’envie de poursuivre leur texte pour le transformer en un projet littéraire de plus longue haleine. Si certains d’entre eux deviennent un jour des auteurs, j’en serai fort heureuse, mais le but de l’exercice n’était pas là et, à mon avis, notre objectif était déjà atteint. Découvrir en soi une capacité inédite, il n’y a rien de plus merveilleux! Peu importe qu’on veuille écrire de la littérature dans l’avenir ou non. J’espère que la force, la fierté, la curiosité, la générosité et la soif de liberté qu’ils portaient en eux lors de l’atelier de création littéraire les guideront dans leur vie d’adulte qui débute à peine.  

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