Coupée au montage

Je suis complètement habitée par le film Ziva Postec : la monteuse derrière le film Shoah, qu’Amélie et moi sommes allées voir au Cinéma du Musée. Ce documentaire riche et intense de Catherine Hébert nous amène à la rencontre d’une artiste remarquable, d’une femme fascinante et d’une profession qui demeure beaucoup trop souvent dans l’ombre.

Avant d’assister au festival « Les monteurs à l’affiche » l’automne dernier, je n’avais qu’une vague idée de ce en quoi consistait le métier de monteur ou de monteuse. Je l’imaginais comme un travail technique, exigeant, mais qui était contrôlé de près par le réalisateur ou la réalisatrice. Je ne savais pas à quel point la monteuse ou le monteur contribue à la création du film. C’est entre ses mains que les images tournées deviennent une oeuvre plutôt qu’une des nombreuses possibilités qui existent à la fin d’un tournage. Parfois en collaboration étroite avec la réalisatrice ou le réalisateur. Parfois à la faveur presque complète de ses propres choix artistiques, en l’absence (quasi) totale de la réalisatrice ou du réalisateur dans la salle de montage.

Loin de se limiter à une fonction technique de simple exécutante qui aurait suivi la vision d’un réalisateur, Postec a transformé en oeuvre cinématographique un matériau brut : les 350 heures d’entrevues tournées par Lanzmann. Rémy Besson, un doctorant qui a consacré une partie de sa thèse au travail de montage de Shoah, note que « [s]ur les 12 années qu’a duré la réalisation du film [1973-1985], le montage a occupé la moitié du temps [1979-1985]. Ziva Postec a construit une structure narrative sans qu’il existe de scénario au préalable et elle a créé une véritable forme cinématographique à partir du matériel que Claude Lanzmann avait tourné ». C’est d’ailleurs Besson qui a conduit la documentariste sur les traces de Postec lors d’une rencontre qui a suivi la projection d’un de ses films précédents. Hébert avait alors parlé du rôle central qu’a joué sa monteuse, Annie Jean, dans son documentaire Carnets d’un grand retour (2012).

S’il s’est déroulé dans l’espace clos et obscur de la salle de montage, le travail de Ziva Postec n’en a pas moins exigé un investissement à la mesure de celui de Lanzmann. Pendant six ans, elle s’est entièrement consacrée au montage de Shoah. Une telle oeuvre exigeait de se retirer du monde. Sacrifice de soi qui allait de pair avec celui des siens. La création de cette oeuvre relevait d’une nécessité profonde pour Postec. Née sur le territoire de ce qui allait devenir quelques années plus tard l’état d’Israël, elle a vu toute son enfance sa mère porter le deuil de ses proches exterminés dans les camps. Dans une scène très forte du documentaire, Postec raconte que, lorsqu’elle était enfant, chaque vendredi sa mère pleurait. Lorsque la petite lui demandait pourquoi elle pleurait, la mère de Ziva lui répondait qu’elle pleurait ses morts disparus dans les camps. Le reste du temps, il n’en était jamais question. C’est à la rencontre de cette parole dérobée qu’elle est allée pendant les six années qu’a duré le montage. En plus de découper et agencer les témoignages recueillis par Lanzmann et son équipe, elle notait l’absence des images nécessaires au film. Lanzmann – à son corps défendant, selon la version de Postec – repartait sur le terrain filmer les images manquantes.

Après avoir vu le documentaire sur la remarquable Ziva Postec, il est donc difficile de dire quelque chose comme « Shoah de Claude Lanzmann ». Le but avoué d’Hébert n’est pas de dire que sans Postec ce monument de l’histoire du cinéma n’existerait pas. Comment pourtant penser le contraire ? Assurément, ce film-là, tel qu’il a été acclamé en tant que film de Claude Lanzmann, n’existerait pas.

Cette idée apparaît ponctuellement dans le documentaire. Lorsque Postec mentionne que Lanzmann était journaliste alors qu’elle venait du cinéma, lorsque Postec raconte comment Lanzmann s’est comportée avec elle à la première du film (ce que les images nous montrent très bien par l’absence de Postec aux côtés de Lanzmann). Cette idée de l’effacement de Postec par Lanzmann n’apparaît que ponctuellement, mais elle est fondamentale. Ma fascination pour le travail de cette femme est donc indissociable d’une grande tristesse.  Ma tristesse à propos de toutes celles et tous ceux qu’on efface pour que la figure du grand créateur puisse exister, de toutes celles et tous ceux qu’on sacrifie pour ériger des autels. Tristesse et lassitude.

Pour comprendre le processus d’invisibilisation des femmes et de tous ceux qu’on efface, il faut certes montrer comment leurs partenaires et les gens avec qui elles travaillent les font disparaître – délibérément ou inconsciemment. Comment ils les relèguent à un rôle accessoire lorsqu’il est fondamental (comme Lanzmann l’a fait avec Postec), comment ils les cannibalisent, s’approprient leur travail. Et tant d’autres choses encore.

Il y a pourtant une tâche beaucoup plus ardue à laquelle nous devons toutes et tous nous attaquer : le désir de « grands hommes ». Comme on aime les grands personnages, les leaders charismatiques, les maîtres intraitables! On veut tant y croire! Comme on tient à cette idée que les plus grands dons sont concentrés entre les mains d’un seul individu, qui peut conduire (comprendre : dominer) les autres pour qu’advienne un grand dessein! Un grand dessein selon lui, bien sûr, et auquel lui reviendra tout le mérite, même quand des dizaines, des centaines, des milliers de personnes y auront travaillé avec lui. Comment une telle idée peut-elle nous être plus précieuse que celle que plusieurs personnes unissent leurs forces pour réaliser un grand projet, une oeuvre ?

 

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