La découverte d’une voix

Texte rédigé en guise d’avant-propos à un recueil de récits de science-fiction écrits par mes étudiant.e.s du Collégial international Sainte-Anne.

« Madame, pensez-vous que nous avons une voix? Même dans une dissertation? »

L’étudiante qui, un jour, m’a posé cette question connaissait de toute évidence la réponse. Elle savait que j’allais m’exclamer d’un ton enjoué : « Bien sûr! » Elle me demandait de confirmer ce qu’elle avait senti lors de la session que nous avions passée ensemble. En effet, je pense que les étudiants se construisent une voix d’une rédaction à l’autre. Et même dans une dissertation, pourtant réglée au quart de tour par une série de contraintes! Un œil attentif peut voir se dessiner entre les lignes de toutes les rédactions un style, une personnalité et parfois même une vision du monde. Le plaisir du professeur de littérature est précisément d’avoir ce contact avec sa classe par le biais de l’écrit. Cet espace rend encore plus profonde la relation que nous bâtissons en personne.

En préparant le cours Communication et vulgarisation scientifique, offert aux finissants de Sciences de la nature du Collégial, j’ai eu l’idée de leur demander d’écrire des récits de science-fiction sans savoir si le projet allait leur plaire. Comme professeure, je suis habituée d’être la personne la plus ouvertement enthousiaste au sujet des activités que je propose. J’aime expérimenter, essayer de nouvelles formes d’évaluation. À chaque fois, j’ai hâte de voir le résultat. Parfois, ça ne fonctionne pas aussi bien que je le souhaitais. Il arrive aussi des moments magiques où tout va complètement au-delà de mes attentes. Ce fut le cas de cette évaluation! L’activité de création littéraire a montré que les étudiants avaient en effet leur voix et qu’ils éprouvaient un réel plaisir à l’explorer dans un contexte fort différent de celui de la dissertation. L’idée de faire un recueil, suggérée par certains étudiants, est arrivée d’elle-même. C’était la suite logique du travail réalisé en classe!

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La Marquise de George Sand

Dans mon cours de 102 de l’été 2017, alors que j’avais un groupe presque entièrement masculin, j’ai décidé de faire lire comme première oeuvre complète La Marquise (1832) de George Sand. Le texte est fascinant pour tracer un pont entre le 18e siècle et le 19e siècle. Le narrateur est un homme du début du siècle des Révolutions qui questionne une femme qui a vécu la fin, forte en événements, du siècle précédent. Entre deux époques, le roman permet ainsi de discuter avec les étudiant·e·s du récit libertin du siècle des Lumières tout en ouvrant vers le romantisme français. Ce n’est toutefois pas pour cette raison que j’ai choisi ce texte ; je trouvais amusante l’idée de leur faire découvrir un récit dans lequel une femme de quatre-vingts ans confie à un jeune homme le plus grand amour de sa vie, une passion secrète. On constate au fil du récit que la marquise projette sur Lélio, l’objet de son amour, ses propres rêves d’idéal. À travers la description de celui qu’elle a aimé autrefois, elle se raconte et, ce faisant, nous amène à découvrir sa situation comme femme de l’époque. Le personnage de la marquise, sans posséder elle-même l’étoffe rebelle de Sand, qui lui a donné vie, est une femme rusée et audacieuse qui cherche sa voie dans cette société qui lui offre peu de liberté, même à elle qui est pourtant fortunée et qui détient un titre de noblesse.

Divisé en trois chapitres, ce court roman s’entame avec un portrait peu flatteur de la marquise. Le narrateur nous raconte d’entrée de jeu sa propre déception : il nous présente cette femme excessivement belle comme une idiote. Ainsi deux récits de déception se superposent l’un à l’autre puisque la marquise lui partage plus tard un moment où elle a ressenti ce sentiment. En rencontrant une noble qui avait vécu dans la cour de Louis XV, il s’attendait à découvrir une personnalité qu’il jugerait plus éblouissante. La stratégie narrative de Sand repose sur l’idée que ses lectrices et ses lecteurs seront fort probablement d’un avis contraire à celui du narrateur. La marquise n’est pas stupide et elle a eu une vie beaucoup plus passionnante que semble le penser le narrateur. Elle commet toutefois cet immense impair en société qui consiste à dénigrer constamment ses propres idées avant de les énoncer. Les esprits simples, comme le narrateur, sont incapables de voir au-delà des auto-dépréciations de la marquise. Ils sont bernés par les imbéciles qui se vantent d’un génie qu’ils n’ont pas et aveugles devant les personnes intelligentes qui se sabotent.

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Sur le pouvoir de l’attention

De plus en plus, je peux comme enseignante cesser de porter trop d’attention à ma personne. L’expérience m’amène à arrêter de me perdre dans l’analyse de mes moindres gestes. J’ai toujours été très consciente de ma classe, j’ai toujours regardé beaucoup mes étudiant.e.s, mais maintenant, je suis capable de m’abstraire davantage pour leur offrir une attention plus complète. Une sorte d’attention sans jugement, un accueil sincère de leur individualité, de leurs contradictions, de leur refus et de leur ouverture.

J’enseigne depuis quelques mois dans un nouveau collège. J’étais autrefois habituée à des classes bigarrées composés d’étudiant.e.s de tout âge : des jeunes d’âge cégep,  des trentenaires et des adultes plus vieux que moi. Je me retrouve pour la première fois à passer toutes mes semaines avec 98 étudiant.e.s exactement du même âge. Ils ont tous 17, 18 ou 19 ans. C’est vraiment particulier l’effet que ça produit de voir continuellement le même groupe d’âge. Je n’avais jamais éprouvé ce sentiment avant. Quand je marche dans la rue, je reconnais les jeunes gens qui sont de l’âge de mes étudiant.e.s. Je suis tellement habituée à fréquenter ces personnes, mes yeux ont appris à les détecter.

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Sanaaq de Mitiarjuk Nappaaluk

Ma mère adore raconter les mêmes histoires à l’infini. Un de ses récits familiaux que j’ai entendu mille fois concerne ma naissance. À l’hôpital où j’ai vu le jour, à Matane aux débuts des années 80, une petite fille inuite est née au même moment que moi. Pour ma mère, c’est l’histoire d’une coïncidence extraordinaire : deux petites filles voient le jour au même endroit et en même temps. Ça tient quasiment du miracle. Je ne sais pas ce qu’un bébé inuit faisait en Gaspésie cette journée-là, je ne sais pas si elle y habitait ou si sa mère n’était que de passage pour l’accouchement. À l’évidence, nous sommes peut-être nées en même temps, mais nous ne sommes pas arrivées dans le monde avec des chances égales de faire notre chemin à notre guise dans cette nouvelle vie. Descendante de colonisateurs français installés aux abords du St-Laurent depuis des siècles, je me verrais offrir, il était décidé d’entrée de jeu, davantage de possibilités de m’accomplir. Dans ce Québec qui ignore à peu près tout des nations autochtones avec qui il habite, il était plus probable que ma parole soit un jour entendue que celle de cette soeur par l’air inconnue.

Si la parole des Amérindiens et des Inuits est souvent ignorée, les opportunités pour l’entendre ne manquent pourtant pas. Pour comble d’insulte, le désintérêt des québécois francophones à l’endroit des nations autochtones est joint à une litanie de préjugés qui témoignent d’une ignorance si terrible que je n’ai pas le coeur de les énoncer.  En lisant le roman Sanaaq de l’autrice inuite Mitiarjuk Nappaaluk qui a grandi dans le village nordique de Kangiqsujuaq au Québec, près du détroit d’Hudson, je me suis demandé comment il était possible que ce livre ne fasse pas déjà partie des classiques de la littérature québécoise. Pourquoi lit-on Agaguk (1958) d’Yves Thériault et non Sanaaq ? Du temps de mes études universitaires, j’ai entendu dans un cours consacré à la littérature québécoise un professeur nous sensibiliser à la question de l’intégration des oeuvres québécoises écrites en anglais ou en yiddish dans le canon de la province. Je ne me souviens plus si nous avions aussi discuté des oeuvres en inuktitut comme Sanaaq ainsi que celles en langues algonquiennes ou iroquoiennes. Il apparait toutefois bien évident qu’une place de choix devrait leur revenir.

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Artistes, l’instant d’un travail

« Amélie, je suis un écrivain. »

M. m’a lancé cette phrase le sourire au lèvres, à la fois ironique et incapable de cacher sa fierté, au tout début de notre rendez-vous. Tout porte à croire qu’il l’avait préparée pour qu’elle produise son effet. Ce fut un succès! Je ne m’attendais pas à une telle entrée en matière. Je me rappelais vaguement qu’il avait eu une bonne note pour sa dernière dissertation, mais j’oubliais à quel point. Pour lui, cette réussite était énorme. C’était la première fois qu’il parvenait à écrire un texte qui se démarquait autant.

En plus d’être mon étudiant, M. est un élève que j’accompagne au Centre d’aide en français. Lorsque nous avons commencé à travailler ensemble, il faisait peu de fautes, mais il avait une écriture parfois un peu simple. Comme d’autres étudiants allophones, il évite les phrases trop complexes par peur d’échouer ses évaluations. J’essaie de lui montrer comment faire des phrases un peu plus longues sans perdre la précision et la clarté qu’il possède déjà. Avec lui, je dois aussi travailler sa sensibilité poétique. Il correspond à l’image clichée qu’on se fait d’un étudiant très terre-à-terre, inscrit dans un programme technique, qui n’est pas « touché » d’emblée par les images ou les effets littéraires.

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« Les malheurs de Sofia » de Clarice Lispector

Mon année 2016 a commencé dans la torture. Inutile de raconter ce qu’il m’est arrivé. Après quelques temps, les détails deviennent sans importance. À la suite de grandes violences, il ne reste parfois que la douleur et la colère. Le récit s’en est allé, comme si, de toute manière, raconter les actes eux-mêmes étaient si insignifiants face à la souffrance qu’ils ont produite que je n’avais plus besoin de les énoncer. Le pouvoir est vicié. Une bonne partie de ceux qui l’ont entre leurs mains l’utilisent à mauvais escient, soit pour se venger de leurs propres blessures, soit par goût pour le sadisme, soit par désir de jouir au maximum de leur position. Plus infime est leur pouvoir dans l’ensemble de la société, plus ils abusent du pouvoir dont ils disposent dans un certain milieu.

Mon année 2016 se terminera peut-être autrement. Il y a quelques jours, est survenu un événement heureux dans ma vie. Quelque chose de trop beau pour être vrai. J’étais sous le choc. Une personne que j’admire a dit de belles paroles à mon sujet. Elle l’a fait d’une manière telle qu’une grande attention est tombée tout d’un coup sur moi. Mon cœur battait si fort que je n’arrivais même plus à l’entendre. Il est incroyable de constater comment on peut se rappeler avec une telle précision toutes les injures qu’on reçoit, alors que les compliments, eux, fuient en vitesse de notre esprit. Oh, j’exagère, je me souviens bien de quelques phrases. C’était toutefois si intense que j’ai eu peur: j’étais tristement convaincue que le monde me ferait bien payer de recevoir un si magnifique cadeau. Mon vrai désir n’est pas d’obtenir ce genre d’honneur, mais d’éviter qu’on ne me torture davantage parce que la prochaine fois qu’on tentera de m’assassiner, comme en ce début d’année, je ne sais pas si je pourrai y survivre.

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Le rire des étudiants

L’autre jour, je suis allée voir un spectacle des soeurs Boulay en banlieue. C’était un événement d’après-midi en plein air pensé pour les familles. Fan du duo, je faisais partie d’un groupe d’adultes qui accompagnait une petite fille de 4 ans qui adore leurs chansons. Nous étions donc au soleil devant les musiciennes qui pouvaient, on le devine, voir leur public mieux qu’à l’habitude. En réalisant que leur auditoire était incroyablement sage, les soeurs Boulay ont invité les enfants à constituer un dance floor à l’avant de la scène. Plusieurs enfants, surtout des fillettes, se sont approchés pour dépenser leur débordante énergie (les filles aussi ont envie de bouger!) en se dandinant dans tous les sens. C’était une belle fête de désordre et de joie. Les adultes, eux, sont restés assis sans oser se déchaîner en compagnie des plus jeunes. Le duo a tenté de pousser la foule à se défaire de sa réserve, mais ce fut sans succès. Dans les yeux des chanteuses, on voyait un peu de déception peut-être, mais surtout de l’amusement. Il faut dire que le tableau de ces adultes inanimés, habillés en banlieusards dociles, à côté du stand à blés d’Inde gratuits et à l’ombre des jeux gonflables était un brin comique.

En observant la scène, j’ai pensé à certains instants que j’ai vécus en classe où je regardais d’un oeil semblable une classe muette que je peinais à faire parler. Je peux bien sûr arriver à amener mes étudiant.e.s à dire quelques mots, comme les soeurs Boulay peuvent à tout moment entraîner la foule à battre le rythme avec leurs mains, mais me parlent-ils réellement? Pas toujours. Dans ces moments-là, je rêve de trouver la recette magique pour donner à mes étudiant.e.s un peu de folie, de laisser-aller. Je préfère lorsqu’ils ressemblent aux petites filles du spectacle et que je peine à tenir le compte des mains levées. Un des combats quotidiens du prof qui aime entendre ses étudiant.e.s en classe est d’arriver à briser leur réflexe qui est de me dire ce qu’ils pensent que je veux entendre. Je peux avoir un cours de deux heures où la classe se met à parler d’une façon extraordinaire et dans l’autre cours de deux heures, avec le même groupe et la même semaine, tout est à recommencer. Je dois lutter à tous les jours contre une certaine docilité de la pensée.

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