Sur le pouvoir de l’attention

De plus en plus, je peux comme enseignante cesser de porter trop d’attention à ma personne. L’expérience m’amène à arrêter de me perdre dans l’analyse de mes moindres gestes. J’ai toujours été très consciente de ma classe, j’ai toujours regardé beaucoup mes étudiant.e.s, mais maintenant, je suis capable de m’abstraire davantage pour leur offrir une attention plus complète. Une sorte d’attention sans jugement, un accueil sincère de leur individualité, de leurs contradictions, de leur refus et de leur ouverture.

J’enseigne depuis quelques mois dans un nouveau collège. J’étais autrefois habituée à des classes bigarrées composés d’étudiant.e.s de tout âge : des jeunes d’âge cégep,  des trentenaires et des adultes plus vieux que moi. Je me retrouve pour la première fois à passer toutes mes semaines avec 98 étudiant.e.s exactement du même âge. Ils ont tous 17, 18 ou 19 ans. C’est vraiment particulier l’effet que ça produit de voir continuellement le même groupe d’âge. Je n’avais jamais éprouvé ce sentiment avant. Quand je marche dans la rue, je reconnais les jeunes gens qui sont de l’âge de mes étudiant.e.s. Je suis tellement habituée à fréquenter ces personnes, mes yeux ont appris à les détecter.

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Sanaaq de Mitiarjuk Nappaaluk

Ma mère adore raconter les mêmes histoires à l’infini. Un de ses récits familiaux que j’ai entendu mille fois concerne ma naissance. À l’hôpital où j’ai vu le jour, à Matane aux débuts des années 80, une petite fille inuite est née au même moment que moi. Pour ma mère, c’est l’histoire d’une coïncidence extraordinaire : deux petites filles voient le jour au même endroit et en même temps. Ça tient quasiment du miracle. Je ne sais pas ce qu’un bébé inuit faisait en Gaspésie cette journée-là, je ne sais pas si elle y habitait ou si sa mère n’était que de passage pour l’accouchement. À l’évidence, nous sommes peut-être nées en même temps, mais nous ne sommes pas arrivées dans le monde avec des chances égales de faire notre chemin à notre guise dans cette nouvelle vie. Descendante de colonisateurs français installés aux abords du St-Laurent depuis des siècles, je me verrais offrir, il était décidé d’entrée de jeu, davantage de possibilités de m’accomplir. Dans ce Québec qui ignore à peu près tout des nations autochtones avec qui il habite, il était plus probable que ma parole soit un jour entendue que celle de cette soeur par l’air inconnue.

Si la parole des Amérindiens et des Inuits est souvent ignorée, les opportunités pour l’entendre ne manquent pourtant pas. Pour comble d’insulte, le désintérêt des québécois francophones à l’endroit des nations autochtones est joint à une litanie de préjugés qui témoignent d’une ignorance si terrible que je n’ai pas le coeur de les énoncer.  En lisant le roman Sanaaq de l’autrice inuite Mitiarjuk Nappaaluk qui a grandi dans le village nordique de Kangiqsujuaq au Québec, près du détroit d’Hudson, je me suis demandé comment il était possible que ce livre ne fasse pas déjà partie des classiques de la littérature québécoise. Pourquoi lit-on Agaguk (1958) d’Yves Thériault et non Sanaaq ? Du temps de mes études universitaires, j’ai entendu dans un cours consacré à la littérature québécoise un professeur nous sensibiliser à la question de l’intégration des oeuvres québécoises écrites en anglais ou en yiddish dans le canon de la province. Je ne me souviens plus si nous avions aussi discuté des oeuvres en inuktitut comme Sanaaq ainsi que celles en langues algonquiennes ou iroquoiennes. Il apparait toutefois bien évident qu’une place de choix devrait leur revenir.

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Artistes, l’instant d’un travail

« Amélie, je suis un écrivain. »

M. m’a lancé cette phrase le sourire au lèvres, à la fois ironique et incapable de cacher sa fierté, au tout début de notre rendez-vous. Tout porte à croire qu’il l’avait préparée pour qu’elle produise son effet. Ce fut un succès! Je ne m’attendais pas à une telle entrée en matière. Je me rappelais vaguement qu’il avait eu une bonne note pour sa dernière dissertation, mais j’oubliais à quel point. Pour lui, cette réussite était énorme. C’était la première fois qu’il parvenait à écrire un texte qui se démarquait autant.

En plus d’être mon étudiant, M. est un élève que j’accompagne au Centre d’aide en français. Lorsque nous avons commencé à travailler ensemble, il faisait peu de fautes, mais il avait une écriture parfois un peu simple. Comme d’autres étudiants allophones, il évite les phrases trop complexes par peur d’échouer ses évaluations. J’essaie de lui montrer comment faire des phrases un peu plus longues sans perdre la précision et la clarté qu’il possède déjà. Avec lui, je dois aussi travailler sa sensibilité poétique. Il correspond à l’image clichée qu’on se fait d’un étudiant très terre-à-terre, inscrit dans un programme technique, qui n’est pas « touché » d’emblée par les images ou les effets littéraires.

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« Les malheurs de Sofia » de Clarice Lispector

Mon année 2016 a commencé dans la torture. Inutile de raconter ce qu’il m’est arrivé. Après quelques temps, les détails deviennent sans importance. À la suite de grandes violences, il ne reste parfois que la douleur et la colère. Le récit s’en est allé, comme si, de toute manière, raconter les actes eux-mêmes étaient si insignifiants face à la souffrance qu’ils ont produite que je n’avais plus besoin de les énoncer. Le pouvoir est vicié. Une bonne partie de ceux qui l’ont entre leurs mains l’utilisent à mauvais escient, soit pour se venger de leurs propres blessures, soit par goût pour le sadisme, soit par désir de jouir au maximum de leur position. Plus infime est leur pouvoir dans l’ensemble de la société, plus ils abusent du pouvoir dont ils disposent dans un certain milieu.

Mon année 2016 se terminera peut-être autrement. Il y a quelques jours, est survenu un événement heureux dans ma vie. Quelque chose de trop beau pour être vrai. J’étais sous le choc. Une personne que j’admire a dit de belles paroles à mon sujet. Elle l’a fait d’une manière telle qu’une grande attention est tombée tout d’un coup sur moi. Mon cœur battait si fort que je n’arrivais même plus à l’entendre. Il est incroyable de constater comment on peut se rappeler avec une telle précision toutes les injures qu’on reçoit, alors que les compliments, eux, fuient en vitesse de notre esprit. Oh, j’exagère, je me souviens bien de quelques phrases. C’était toutefois si intense que j’ai eu peur: j’étais tristement convaincue que le monde me ferait bien payer de recevoir un si magnifique cadeau. Mon vrai désir n’est pas d’obtenir ce genre d’honneur, mais d’éviter qu’on ne me torture davantage parce que la prochaine fois qu’on tentera de m’assassiner, comme en ce début d’année, je ne sais pas si je pourrai y survivre.

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Le rire des étudiants

L’autre jour, je suis allée voir un spectacle des soeurs Boulay en banlieue. C’était un événement d’après-midi en plein air pensé pour les familles. Fan du duo, je faisais partie d’un groupe d’adultes qui accompagnait une petite fille de 4 ans qui adore leurs chansons. Nous étions donc au soleil devant les musiciennes qui pouvaient, on le devine, voir leur public mieux qu’à l’habitude. En réalisant que leur auditoire était incroyablement sage, les soeurs Boulay ont invité les enfants à constituer un dance floor à l’avant de la scène. Plusieurs enfants, surtout des fillettes, se sont approchés pour dépenser leur débordante énergie (les filles aussi ont envie de bouger!) en se dandinant dans tous les sens. C’était une belle fête de désordre et de joie. Les adultes, eux, sont restés assis sans oser se déchaîner en compagnie des plus jeunes. Le duo a tenté de pousser la foule à se défaire de sa réserve, mais ce fut sans succès. Dans les yeux des chanteuses, on voyait un peu de déception peut-être, mais surtout de l’amusement. Il faut dire que le tableau de ces adultes inanimés, habillés en banlieusards dociles, à côté du stand à blés d’Inde gratuits et à l’ombre des jeux gonflables était un brin comique.

En observant la scène, j’ai pensé à certains instants que j’ai vécus en classe où je regardais d’un oeil semblable une classe muette que je peinais à faire parler. Je peux bien sûr arriver à amener mes étudiant.e.s à dire quelques mots, comme les soeurs Boulay peuvent à tout moment entraîner la foule à battre le rythme avec leurs mains, mais me parlent-ils réellement? Pas toujours. Dans ces moments-là, je rêve de trouver la recette magique pour donner à mes étudiant.e.s un peu de folie, de laisser-aller. Je préfère lorsqu’ils ressemblent aux petites filles du spectacle et que je peine à tenir le compte des mains levées. Un des combats quotidiens du prof qui aime entendre ses étudiant.e.s en classe est d’arriver à briser leur réflexe qui est de me dire ce qu’ils pensent que je veux entendre. Je peux avoir un cours de deux heures où la classe se met à parler d’une façon extraordinaire et dans l’autre cours de deux heures, avec le même groupe et la même semaine, tout est à recommencer. Je dois lutter à tous les jours contre une certaine docilité de la pensée.

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La voix des étudiantes

La réflexion qui guide le Bal des absentes a d’entrée de jeu porté sur le désir de faire découvrir à nos étudiant.e.s les textes d’écrivaines. Parallèlement à ce combat, nous en menons bien d’autres, dont celui de donner aussi une place à la voix de nos étudiantes en classe. Je le vois constamment. En général, les filles parlent moins dans une salle de cours et dissimulent davantage leur pensée. Dans un cours de littérature que j’ai donné à l’université, j’avais quatre étudiants et quatre-vingts étudiantes. Difficile d’y croire, mais j’entendais pourtant plus souvent les hommes répondre à mes questions. Dans les rédactions, il se passe autre chose : un monde secret se dévoile entre les lignes d’une dissertation si le prof y porte attention. J’ai souvent reçu d’étudiantes discrètes des textes extrêmement chargés de réflexions lumineuses et audacieuses. On sent dans leur écriture l’urgence de s’exprimer enfin sur ces textes qui les ont habitées pendant les dernières semaines. J’accueille ces copies avec un mélange de joie et de mélancolie. Je suis contente de rencontrer par l’écriture ces jeunes femmes réservées, mais déçue de pas avoir réussi à les faire parler avant, malgré mes efforts.

Pour moi, cette question est importante. Enfant, j’ai connu des rentrées où je me promettais de me taire en classe. J’étais persuadée, à tort ou à raison, que mes prises de parole ne m’attiraient que des ennuis. Ceux qui me connaissaient à cette époque ne diraient pourtant pas que j’étais discrète à l’école. Au contraire. Je parlais souvent. Je finissais immanquablement par briser mon pacte de silence et j’étais très déçue de moi. C’est fou la torture que les enfants peuvent s’infliger. Les ennuis revenaient et je recommençais à me promettre d’arrêter de parler. C’est un cycle infini qui m’habite encore aujourd’hui. Je n’ai toutefois pas le même rapport à l’écriture. Je ne me suis jamais promis d’arrêter d’écrire et n’ai jamais senti qu’écrire m’attirait des ennuis. C’est plutôt l’inverse. Comme mes étudiantes qui parlent peu en classe et qui se révèlent lors de l’évaluation, je vois l’écriture comme un refuge contre la parole qui, elle, immédiate, est forcément plus maladroite et moins achevée. À l’écrit, on peut arriver à faire glisser son lecteur vers une manière de voir le monde différente et combattre en douce les lieux communs et les préjugés, ce qui est souvent nécessaire pour exprimer un point de vue plus inattendu.

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Femme, réveille-toi! d’Olympe de Gouges

Depuis quelques temps, j’entretenais le rêve, plus ou moins secret, d’enseigner Olympe de Gouges si j’obtenais un groupe de 101 au cégep. Lors de ma session cet été, celui-ci s’est enfin réalisé. J’étais aux anges en voyant mon horaire! (Encore plus quand la librairie a confirmé que le livre était disponible.) Auteure de romans et de pièces de théâtre, de Gouges est surtout connue aujourd’hui comme une polémiste importante du Siècle des Lumières. Elle rédigeait des tracts politiques (lettres ouvertes, brochures, affiches) qu’elle faisait imprimer et distribuait. En 1791, elle a écrit son texte le plus célèbre, la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », afin de réagir à la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » proclamée en 1789 qui avait oublié de donner une place aux femmes. Contemporaine de Mary Wollstonecraft, féministe anglaise et mère de Mary Shelley, de Gouges voit, comme elle, dans l’époque de la Révolution française l’occasion idéale pour mettre de l’avant ses revendications féministes. Elle constate toutefois, non sans tristesse, que le sort des femmes n’est pas au coeur des préoccupations des chefs révolutionnaires.

Elle ne se gêne pas dans une brochure « Pronostic sur Maximilien de Robespierre par un animal amphibie », signée sous le pseudonyme de Polyme, de construire un portrait peu flatteur de Robespierre et de le provoquer en duel par la même occasion. La prémisse du texte décrit le statut pour le moins ambigu de l’auteure : « Je suis un animal sans pareille, je suis ni homme ni femme » (p. 73). Celle-ci propose à Robespierre d’inscrire sur l’affiche, sur laquelle est publié ce texte, la date et l’heure de leur combat. Elle évoque les rumeurs qui prédisent une série d’assassinats réalisés par l’homme politique français, dont celui du roi. Elle dénonce aussi les révolutionnaires qui, sous le prétexte de libérer le peuple, trouvent d’autres manières de l’emprisonner : « Ces hommes pervers de qui je viens de briser le masque spécieux, te préparent de nouveaux fers si tu fléchis » (p. 76). Le caractère belliqueux de Gouges est manifeste, comme son courage. Ses écrits ne furent pas sans conséquence. Celle qui est née sous le nom de Marie Gouze est morte sur la guillotine pendant la Terreur. 

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