La femme sans sépulture d’Assia Djebar

La Femme sans sépulture (2002) d’Assia Djebar fut d’abord pour moi un roman intimidant à mettre au programme de mon cours de 102 en raison de sa richesse historique, de tous ses non-dits et de sa structure narrative ambitieuse. Les choix de corpus de la romancière et professeure de littérature au cégep Katia Belkhodja m’inspirent, j’aime connaître les nouveaux titres auxquels elle a osé s’attaquer comme Mrs Dalloway de Virginia Woolf ou La Québécoite de Régine Robin. J’ai lu La Femme sans sépulture précisément parce qu’elle l’avait enseignée. Quand une oeuvre comme celle-ci m’effraie un peu tout en me stimulant, je la mets très rapidement dans mon plan de cours, j’envoie ma commande de livres et je me dis que je m’arrangerai bien pour trouver comment la présenter à mes futur.e.s étudiant·e·s en temps et lieu. Afin de déjouer la routine de prof de collégial, il me faut sans cesse me donner des défis pour me réinventer. Sinon je crains de mourir ennuyée par les remarques cyniques sur la prétendue médiocrité du français des étudiant·e·s entendues ici ou là ou par l’uniformisation quasi-inévitable de l’enseignement de la littérature engendrée par l’Épreuve uniforme de français. La relecture et la découverte de nouvelles oeuvres, comme La Femme sans sépulture, m’aident à rester vivante dans un milieu qui met parfois des freins à l’activité intellectuelle de ses professeurs. Pour ne pas se laisser happer par la morosité non-assumée de certains enseignants de cégep qui se passionnent pour la rénovation de leur maison et l’achat de bons alcools, je me vois comme une artiste qui enseigne et qui inscrit son travail dans sa démarche d’écriture et non comme une femme professionnelle qui rêve de REER. D’ailleurs, heureusement que je ne rêve pas de REER, parce que je n’en ai pas!

Quand j’ai enseigné le roman d’Assia Djebar, Julie et moi avions déjà lancé ce blogue. Puisque l’autrice d’origine algérienne y met en scène une héroïne absente, il est tout indiqué pour notre réflexion. Djebar travaille la figure de l’absente d’une manière toute personnelle. Elle l’aborde comme seule une artiste peut le faire : elle s’imprègne complètement de son personnage, sa quête s’inscrit au coeur de sa vie. Elle s’ouvre à tous les possibles qui se dévoileront lors de son projet d’écriture, accepte de perdre parfois le contrôle et se laisse altérer par son héroïne. Son travail sur Zoulikha Oudai (1911-1957), résistante oubliée de la Révolution algérienne, est double : elle réalise d’abord un film (La Nouba des femmes du mont Chenoua, 1979), puis fait paraitre le roman bien plus tard.

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Chasseuse de fantômes

Also, I am tired of all the dead.
They refuse to listen,
so leave them alone.
Take your foot out of the graveyard,
they are busy being dead.
Anne Sexton, « A Curse against Elegies »

Après mon doctorat et surtout après ma soutenance de thèse, il était très clair dans ma tête que je n’avais plus qu’un seul projet : apprendre à désapprendre.  Sortir l’université de moi. Je me suis rendu compte que comme universitaire j’avais passé douze ans de ma vie d’étudiante à laisser entrer dans ma tête la voix de tout un chacun. J’avais rapidement découvert que quand on prépare une demande de bourse doctorale ou postdoctorale, par exemple, il faut écouter tous les conseils possibles, poser des questions et faire lire ses textes. Je crois que c’est le chemin le plus sûr pour obtenir l’aide financière demandée. C’est ce que j’ai fait. Ce faisant, j’ai laissé des tonnes d’interlocuteurs (pas toujours les plus recommandables!) entrer dans ma tête. En écrivant, je pensais constamment à leurs avis, j’essayais d’anticiper le regard qu’ils auraient sur les nouvelles versions de mes textes. Ça m’a sans doute bien servie, j’ai eu les bourses convoitées, mais ça m’a aussi détruite à bien des égards. Je suis, entre autres, devenue viscéralement dégoûtée par la littérature. Au début de mon stage postdoctoral, j’avais beaucoup de mal à lire, surtout aucune envie d’écrire. Je me suis guérie en consacrant mes journées au dessin. C’était ma sortie hors du discours, ma porte de secours hors de ce monde d’argumentaires et de confrontations stériles.

Peu à peu, j’ai recommencé à lire. L’écriture est venue bien après. Je ne lisais plus comme avant. Je me suis mise à retrouver mon regard d’enfant et d’adolescente sur les textes, des yeux curieux, ouverts, amoureux… J’avais ce regard d’autrefois auquel s’ajoutaient la connaissance et l’expérience acquises pendant quatorze années passées à l’université. C’était alors évident que bien des formes de discours sur la littérature ne m’intéressaient plus. Je n’avais pas envie de dénicher les soi-disant futurs chefs-d’oeuvre, pas d’intérêt pour les débats idiots dans lequel on tente de déterminer quel écrivain est plus grandiose qu’un autre. Je m’éloignais aussi de bien des thèmes chéris des universitaires… Récemment, j’ai reçu une demande pour évaluer un article pour une revue scientifique. J’étais amusée par l’idée, j’ai lu avec un grand plaisir l’article. Ça m’a permis aussi de mesurer plus que jamais mon écart avec la logique universitaire. Je sentais ma distance avec la rhétorique et le jargon de l’institution. J’ai redécouvert avec un certain plaisir la langue de l’université, parce qu’elle ne me concerne plus. Elle ne me fait pas de mal.  J’ai re-choisi la littérature. J’y reviens parce que je ne ferai plus de compromis. Cette position plus ferme et plus assurée est paradoxalement accueillante et souple. Écrire sans compromis veut dire m’ouvrir au monde. J’ai re-choisi la littérature, parce qu’elle m’a sauvée la vie un milliard de fois, parce qu’elle me rend heureuse, parce qu’elle me donne le goût d’aimer, de rire, de jouer.

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La découverte d’une voix

Texte rédigé en guise d’avant-propos à un recueil de récits de science-fiction écrits par mes étudiant.e.s du Collégial international Sainte-Anne.

« Madame, pensez-vous que nous avons une voix? Même dans une dissertation? »

L’étudiante qui, un jour, m’a posé cette question connaissait de toute évidence la réponse. Elle savait que j’allais m’exclamer d’un ton enjoué : « Bien sûr! » Elle me demandait de confirmer ce qu’elle avait senti lors de la session que nous avions passée ensemble. En effet, je pense que les étudiants se construisent une voix d’une rédaction à l’autre. Et même dans une dissertation, pourtant réglée au quart de tour par une série de contraintes! Un œil attentif peut voir se dessiner entre les lignes de toutes les rédactions un style, une personnalité et parfois même une vision du monde. Le plaisir du professeur de littérature est précisément d’avoir ce contact avec sa classe par le biais de l’écrit. Cet espace rend encore plus profonde la relation que nous bâtissons en personne.

En préparant le cours Communication et vulgarisation scientifique, offert aux finissants de Sciences de la nature du Collégial, j’ai eu l’idée de leur demander d’écrire des récits de science-fiction sans savoir si le projet allait leur plaire. Comme professeure, je suis habituée d’être la personne la plus ouvertement enthousiaste au sujet des activités que je propose. J’aime expérimenter, essayer de nouvelles formes d’évaluation. À chaque fois, j’ai hâte de voir le résultat. Parfois, ça ne fonctionne pas aussi bien que je le souhaitais. Il arrive aussi des moments magiques où tout va complètement au-delà de mes attentes. Ce fut le cas de cette évaluation! L’activité de création littéraire a montré que les étudiants avaient en effet leur voix et qu’ils éprouvaient un réel plaisir à l’explorer dans un contexte fort différent de celui de la dissertation. L’idée de faire un recueil, suggérée par certains étudiants, est arrivée d’elle-même. C’était la suite logique du travail réalisé en classe!

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La Marquise de George Sand

Dans mon cours de 102 de l’été 2017, alors que j’avais un groupe presque entièrement masculin, j’ai décidé de faire lire comme première oeuvre complète La Marquise (1832) de George Sand. Le texte est fascinant pour tracer un pont entre le 18e siècle et le 19e siècle. Le narrateur est un homme du début du siècle des Révolutions qui questionne une femme qui a vécu la fin, forte en événements, du siècle précédent. Entre deux époques, le roman permet ainsi de discuter avec les étudiant·e·s du récit libertin du siècle des Lumières tout en ouvrant vers le romantisme français. Ce n’est toutefois pas pour cette raison que j’ai choisi ce texte ; je trouvais amusante l’idée de leur faire découvrir un récit dans lequel une femme de quatre-vingts ans confie à un jeune homme le plus grand amour de sa vie, une passion secrète. On constate au fil du récit que la marquise projette sur Lélio, l’objet de son amour, ses propres rêves d’idéal. À travers la description de celui qu’elle a aimé autrefois, elle se raconte et, ce faisant, nous amène à découvrir sa situation comme femme de l’époque. Le personnage de la marquise, sans posséder elle-même l’étoffe rebelle de Sand, qui lui a donné vie, est une femme rusée et audacieuse qui cherche sa voie dans cette société qui lui offre peu de liberté, même à elle qui est pourtant fortunée et qui détient un titre de noblesse.

Divisé en trois chapitres, ce court roman s’entame avec un portrait peu flatteur de la marquise. Le narrateur nous raconte d’entrée de jeu sa propre déception : il nous présente cette femme excessivement belle comme une idiote. Ainsi deux récits de déception se superposent l’un à l’autre puisque la marquise lui partage plus tard un moment où elle a ressenti ce sentiment. En rencontrant une noble qui avait vécu dans la cour de Louis XV, il s’attendait à découvrir une personnalité qu’il jugerait plus éblouissante. La stratégie narrative de Sand repose sur l’idée que ses lectrices et ses lecteurs seront fort probablement d’un avis contraire à celui du narrateur. La marquise n’est pas stupide et elle a eu une vie beaucoup plus passionnante que semble le penser le narrateur. Elle commet toutefois cet immense impair en société qui consiste à dénigrer constamment ses propres idées avant de les énoncer. Les esprits simples, comme le narrateur, sont incapables de voir au-delà des auto-dépréciations de la marquise. Ils sont bernés par les imbéciles qui se vantent d’un génie qu’ils n’ont pas et aveugles devant les personnes intelligentes qui se sabotent.

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Sur le pouvoir de l’attention

De plus en plus, je peux comme enseignante cesser de porter trop d’attention à ma personne. L’expérience m’amène à arrêter de me perdre dans l’analyse de mes moindres gestes. J’ai toujours été très consciente de ma classe, j’ai toujours regardé beaucoup mes étudiant.e.s, mais maintenant, je suis capable de m’abstraire davantage pour leur offrir une attention plus complète. Une sorte d’attention sans jugement, un accueil sincère de leur individualité, de leurs contradictions, de leur refus et de leur ouverture.

J’enseigne depuis quelques mois dans un nouveau collège. J’étais autrefois habituée à des classes bigarrées composés d’étudiant.e.s de tout âge : des jeunes d’âge cégep,  des trentenaires et des adultes plus vieux que moi. Je me retrouve pour la première fois à passer toutes mes semaines avec 98 étudiant.e.s exactement du même âge. Ils ont tous 17, 18 ou 19 ans. C’est vraiment particulier l’effet que ça produit de voir continuellement le même groupe d’âge. Je n’avais jamais éprouvé ce sentiment avant. Quand je marche dans la rue, je reconnais les jeunes gens qui sont de l’âge de mes étudiant.e.s. Je suis tellement habituée à fréquenter ces personnes, mes yeux ont appris à les détecter.

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Sanaaq de Mitiarjuk Nappaaluk

Ma mère adore raconter les mêmes histoires à l’infini. Un de ses récits familiaux que j’ai entendu mille fois concerne ma naissance. À l’hôpital où j’ai vu le jour, à Matane aux débuts des années 80, une petite fille inuite est née au même moment que moi. Pour ma mère, c’est l’histoire d’une coïncidence extraordinaire : deux petites filles voient le jour au même endroit et en même temps. Ça tient quasiment du miracle. Je ne sais pas ce qu’un bébé inuit faisait en Gaspésie cette journée-là, je ne sais pas si elle y habitait ou si sa mère n’était que de passage pour l’accouchement. À l’évidence, nous sommes peut-être nées en même temps, mais nous ne sommes pas arrivées dans le monde avec des chances égales de faire notre chemin à notre guise dans cette nouvelle vie. Descendante de colonisateurs français installés aux abords du St-Laurent depuis des siècles, je me verrais offrir, il était décidé d’entrée de jeu, davantage de possibilités de m’accomplir. Dans ce Québec qui ignore à peu près tout des nations autochtones avec qui il habite, il était plus probable que ma parole soit un jour entendue que celle de cette soeur par l’air inconnue.

Si la parole des Amérindiens et des Inuits est souvent ignorée, les opportunités pour l’entendre ne manquent pourtant pas. Pour comble d’insulte, le désintérêt des québécois francophones à l’endroit des nations autochtones est joint à une litanie de préjugés qui témoignent d’une ignorance si terrible que je n’ai pas le coeur de les énoncer.  En lisant le roman Sanaaq de l’autrice inuite Mitiarjuk Nappaaluk qui a grandi dans le village nordique de Kangiqsujuaq au Québec, près du détroit d’Hudson, je me suis demandé comment il était possible que ce livre ne fasse pas déjà partie des classiques de la littérature québécoise. Pourquoi lit-on Agaguk (1958) d’Yves Thériault et non Sanaaq ? Du temps de mes études universitaires, j’ai entendu dans un cours consacré à la littérature québécoise un professeur nous sensibiliser à la question de l’intégration des oeuvres québécoises écrites en anglais ou en yiddish dans le canon de la province. Je ne me souviens plus si nous avions aussi discuté des oeuvres en inuktitut comme Sanaaq ainsi que celles en langues algonquiennes ou iroquoiennes. Il apparait toutefois bien évident qu’une place de choix devrait leur revenir.

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Artistes, l’instant d’un travail

« Amélie, je suis un écrivain. »

M. m’a lancé cette phrase le sourire au lèvres, à la fois ironique et incapable de cacher sa fierté, au tout début de notre rendez-vous. Tout porte à croire qu’il l’avait préparée pour qu’elle produise son effet. Ce fut un succès! Je ne m’attendais pas à une telle entrée en matière. Je me rappelais vaguement qu’il avait eu une bonne note pour sa dernière dissertation, mais j’oubliais à quel point. Pour lui, cette réussite était énorme. C’était la première fois qu’il parvenait à écrire un texte qui se démarquait autant.

En plus d’être mon étudiant, M. est un élève que j’accompagne au Centre d’aide en français. Lorsque nous avons commencé à travailler ensemble, il faisait peu de fautes, mais il avait une écriture parfois un peu simple. Comme d’autres étudiants allophones, il évite les phrases trop complexes par peur d’échouer ses évaluations. J’essaie de lui montrer comment faire des phrases un peu plus longues sans perdre la précision et la clarté qu’il possède déjà. Avec lui, je dois aussi travailler sa sensibilité poétique. Il correspond à l’image clichée qu’on se fait d’un étudiant très terre-à-terre, inscrit dans un programme technique, qui n’est pas « touché » d’emblée par les images ou les effets littéraires.

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