Soigner, aimer de Ouanessa Younsi

J’aime seulement les mélancoliques.

Au premier temps de notre amour, j’ai fait cette grande déclaration à Amélie, m’a-t-elle rappelé l’autre jour. Était-ce une confidence, un avertissement, une invitation? Quoi qu’il en soit, elle avait fait son effet. J’avais trouvé ma femme : une petite Amélie mélancolique, comme on avait besoin sur la terre, pour reprendre les mots de Tête blanche de Marie-Claire Blais. Désormais, je crains davantage de magnifier la mélancolie : j’aime par-dessus tout la joie et la vie. Mais mon coeur est avec les mélancoliques et les révolté·e·s, avec les personnes qui « pleurent parce que les choses ne sont pas ce qu’elles devraient être » (Albert Camus, Caligula), avec ceux qui crient. Une souffrance qui demande à être accueillie m’attire vers eux. Dans la littérature comme dans la vie, c’est aux mélancoliques et aux révolté·e·s que mon existence me semble vouée.

Ouanessa Younsi place au centre de sa pratique de psychiatre un élan similaire, qu’elle décrit dans Soigner, aimer : « Les failles appellent le meilleur en moi. La plénitude me laisse inutile, frileuse. » (p. 89) Younsi est aussi poète. Avant de faire paraître son essai l’automne dernier, elle a publié les recueils Prendre langue (2011) et Emprunter aux oiseaux (2014). Plutôt que d’employer la langue froide et cérébrale à laquelle on aurait pu s’attendre de la part d’un médecin, c’est par l’entremise de la poésie que Younsi pense sa profession et la raconte.

Poursuivre la lecture

Advertisements

Pour une classe vivante

« On nous apprend à vivre, quand la vie est passée. »
Michel de Montaigne

Dans la dernière version de mon cours Littérature québécoise, en plus de faire lire Ma vie rouge Kubrick de Simon Roy, j’ai décidé d’offrir un programme double Anaïs Barbeau-Lavalette. Je me suis replongée dans La Femme qui fuit et dans Je voudrais qu’on m’efface. Quiconque connaît le bonheur de la relecture le sait: à chaque lecture se révèlent des éléments insoupçonnés, au gré de nos préoccupations du moment, de la lecture d’autres textes, de notre état d’esprit et de tant de choses qui nous échappent. La lecture est un processus vivant. Et celui qui pense le contraire – si ce sinistre type existe – ne devrait pas enseigner.

En revisitant Je voudrais qu’on m’efface, je me suis beaucoup intéressée à la question du rapport des élèves à l’école. Pour les enfants de Je voudrais qu’on m’efface, l’école est d’abord perçue comme un espace hostile et une source de souffrance. L’intimidation qu’ils subissent de la part des autres élèves et la profonde humiliation qu’ils ressentent parce qu’ils font partie de ce que tous appellent « la classe de débiles » en sont des causes importantes. Mais il y a plus. Dans un passage particulièrement intense, alors que Kevin ressent, une fois de plus, la honte d’être plus petit que les autres garçons et qu’il s’apprête à subir, comme à l’habitude, les violences des autres élèves dans la cour d’école, celui-ci reproche intérieurement aux enseignants ce qu’il considère comme de l’indifférence de leur part : « Fait froid mais les profs les laissent bretter comme ça dans la cour avant de rentrer pour qu’y soient en ordre, pour qu’y soient bien rangés. » (p. 32) Il faut d’ailleurs se rappeler qu’il s’agit d’une école où vont des enfants de familles qui n’ont, le plus souvent, pas les moyens de leur offrir les manteaux qui les protègeraient le mieux du froid. Aux yeux de Kevin, il est clair, les enseignants placent l’institution au-dessus des individus; l’obéissance aveugle à des règles, comme la nécessité d’être en rang, leur importe davantage que la réalité des élèves qui n’ont pas les moyens de lutter contre le froid. Au bout du compte, ce sont donc les principes qui triomphent sur la vie.

Poursuivre la lecture

Survivre dans cet endroit

 « Je voulais te demander comment tu avais survécu:
cet endroit est terriblement sec; sur le sol grouillent de
petits serpents venimeux qui se glissent dans les maisons,
malgré les fenêtres fermées, pour mordre. »
Can Xue, Dialogues en paradis

« Déjà tu regrettes d’être là. Tu as l’amère sensation d’un déjà vu.
Un maître devant ses jeunes disciples assoiffés de possibles. »
Anaïs Barbeau-Lavalette, La Femme qui fuit

Nous discutions, il y a quelques semaines, du Bal des absentes. Notre interlocuteur nous a demandé pourquoi nous écrivions ce blogue. Amélie lui a répondu: « Pour ne pas mourir ». La réponse de ma complice absolue m’a saisie. Même si je suis bien consciente de ce profond sentiment d’être vivante à chaque fois que j’écris ici, comparable uniquement à celui que je ressens en classe ou, dans une autre mesure, à celui que me procure l’amour, il y avait quelque chose d’à la fois très beau et terrible dans cette réponse à laquelle je ne pouvais qu’acquiescer. Elle me ramenait à tout ce qui est difficile et douloureux dans l’enseignement. Et, je devrais ajouter, autour de l’enseignement, puisqu’il y a une grande partie de tout ceci qui ne le concerne même pas directement. Celui ou celle qui ne craint pas de se rendre vulnérable en mettant sa peau sur la table et en navigant aussi souvent que possible dans des eaux inconnues – que ce soit par le choix des oeuvres enseignées ou par l’appel à un véritable dialogue avec les étudiant.e.s – goûte en retour à la plus grande vitalité, mais s’expose aussi continuellement à diverses douleurs et déceptions. J’en ai déjà parlé au sujet de mon expérience d’enseignement de La Cloche de détresse de Sylvia Plath. Ces contrecoups, je les accepte. Ils font partie du jeu. C’est le reste qui m’apparaît insupportable.

Je me retrouve presque inévitablement troublée pendant des jours après chaque réunion de comité ou assemblée, au point où je me demande parfois si l’enseignante très impliquée dans divers projets ou comités que je suis depuis mes tout débuts ne cèdera pas la place à une enseignante qui se consacre exclusivement à ses cours et à ses étudiant.e.s. Je lutte constamment contre la tentation de l’isolement. Et c’est au moment même où j’ai l’impression de commencer réellement à m’ouvrir que cette tentation se fait la plus forte. (Ce n’est, bien sûr, une contradiction qu’en apparence.)

Poursuivre la lecture

Demoiselles-cactus de Clara B.-Turcotte

Il y a quelques semaines a circulé dans les médias une triste histoire. Un homme et son frère sont morts noyés dans un lac où ils pêchaient après que la glace se soit fissurée. La température était particulièrement douce pendant les semaines qui avaient précédé. On peut s’étonner que quelqu’un ait eu l’idée de s’aventurer sur la glace par un temps comme celui-là, mais qui sait ce qui avait pu les pousser à s’aventurer de la sorte? Peut-être que, normalement, à ce temps de l’année, la glace est bien solide. Peut-être que les hommes avaient pris le temps d’estimer l’épaisseur de la glace, mais que leur évaluation était erronée.

Quand des drames comme ceux-là surviennent, nos contemporains se croient bien malins de résoudre leur mystère à l’aide d’un simple hasthtag: #lesgens.  #lesgens sont tous des idiots, on le sait bien. Comment expliquer autrement que, par exemple, on persiste à se baigner dans des lieux certes magnifiques, mais reconnus pour leur danger? Et si #lesgens sont assez idiots pour poser des gestes comme ceux-là, tant pis pour eux, dit-on à mots plus ou moins couverts.

Poursuivre la lecture

La Cloche de détresse de Sylvia Plath

On ne sait jamais ce qui nous attend en classe. C’est ce qui en fait un lieu fascinant et déstabilisant. Je savais que La Cloche de détresse de Sylvia Plath confronterait les étudiant.e.s à une réalité sombre, mais qui ne leur était pas complètement étrangère. Il y est après tout question de la dépression d’une jeune femme d’environ le même âge qu’eux. Ils n’étaient pas gagnés d’avance pour autant. J’en ai déjà parlé sur ce blogue, les jeunes adultes de notre époque sont plus réticents que jamais à plonger dans une oeuvre où dominent les sentiments dits négatifs (la tristesse, la souffrance, la colère). Cette résistance pose d’entrée de jeu un écart entre nous avec lequel je dois travailler. Je suis capable de composer avec lui, j’y suis habituée. Je ne m’attendais cependant pas à une fermeture assez complète et encore moins à une hostilité généralisée à l’égard d’Esther Greenwood, la narratrice et personnage principal de La Cloche de détresse. C’est principalement à ce refus que j’aimerais réfléchir dans mon texte.

À l’origine de cette fermeture, il y en a une préalable et essentielle. En mettant La Cloche de détresse au programme, je savais que je choisissais une oeuvre exigeante, surtout pour une première session de cégep. J’ai été toutefois assez étonnée d’apprendre à quel point mes étudiant.e.s avaient trouvé le roman difficile à lire. Les nombreuses analepses les avaient déstabilisés. Certains semblaient même ne pas avoir remarqué ces changements de temporalité. Il a résulté de cette difficulté une réaction fréquente : l’hostilité. J’avais l’impression qu’ils en voulaient au roman de leur échapper, de les faire sentir moins intelligents. On aurait tort de croire qu’il s’agit d’une réaction propre aux jeunes gens. Je l’ai souvent observée chez des gens plus vieux et même formés en littérature. Le goût des oeuvres qui nous dépassent est passé de mode… Cette irritation produite par le roman a joué un rôle important dans le rapport des étudiant.e.s à Esther Greenwood.

Poursuivre la lecture

« Trois femmes » de Monique LaRue

À partir du moment où s’impose à soi une figure, comme celle de l’absente, on s’aperçoit qu’on avait jusque là vécu au milieu de spectres et qu’il suffit d’y accorder un peu d’attention pour les voir surgir partout et mesurer l’ampleur de notre perte. L’essai de Monique LaRue, La Leçon de Jérusalem, pourrait être lu à partir des formes multiples de l’absence. Dans le texte qui donne au recueil son titre, l’écrivaine raconte comment après avoir été entraînée au coeur d’une polémique difficile à prévoir, elle a été l’objet d’une tentative d’effacement par plusieurs de ses pairs. Elle explique,  avec une cruelle lucidité, que c’est notamment en raison de son statut d’absente, c’est-à-dire d’artiste dont l’existence n’est pas reconnue par l’institution, qu’elle s’est retrouvée, de façon paradoxale, au coeur de cette polémique: « Il ne m’échappe pas une seule seconde […] que la cause évidente en est plutôt le mépris: on ne me reconnaissait pas un statut d’auteur ‘suffisant’ pour se préoccuper de ces gifles [notamment l’accusation d’avoir plagié un philosophe qu’elle tient en haute estime, Claude Lévesque]. » (p. 92)

En commençant la lecture de LaRue, je n’allais pourtant pas à la rencontre d’une écrivaine sous-estimée, mais plutôt d’une grande figure. Deux de mes collègues, Christian et Francis, m’avaient parlé avec enthousiasme et admiration de La Leçon de Jérusalem. Sans jamais en avoir discuté ensemble, ils m’avaient décrit l’auteure en des termes très similaires : un esprit remarquable et une grande plume. Francis m’avait aussi raconté que LaRue réfléchit dans son essai à l’impact du choix de la maternité pour une écrivaine. À la lecture de certains billets de ce blogue, on devinera que cette idée me préoccupe particulièrement, même si j’ai souvent l’impression que c’est un peu la vie qui fera ce choix à ma place, dans cette course contre la montre entre la fin de la précarité de notre ménage et la fin de notre fertilité à Amélie et moi. Entre toutes ces raisons de lire l’essai, je ne sais laquelle a été la plus déterminante. J’ose espérer que je n’ai pas obéi à cette tendance qui nous amène à accorder une importance supérieure à la parole d’une femme à l’aune de l’approbation des hommes.

Poursuivre la lecture

La Détresse et l’Enchantement de Gabrielle Roy

Les lectures sont le fruit de rencontres et de circonstances. C’est sans doute ce qui rend les lectures obligatoires si arides: elles ne sont pas imprégnées du désir suscité par une rencontre et ne sont pas non plus illuminées par la beauté du hasard. À moins que celle ou celui qui impose la lecture ait réussi à le susciter d’emblée, le désir ne vient qu’au fil de la lecture, lorsque la contrainte ne l’a pas complètement gâché d’avance.

Longtemps, Gabrielle Roy m’a indifférée. Gabrielle Roy, pour moi, était la parfaite représentante de l’institution. C’était une de ces rares écrivaines que les hommes qui ne lisent pas de femmes admettent dans leur club sélect. Gabrielle Roy était la grand-mère rassurante, la femme pure, idéale, le contraire absolu de Nelly Arcan, quoi ! Il m’a fallu bien du temps pour parvenir à détruire cette image qui rendait impossible toute rencontre avec elle.

Poursuivre la lecture