Sur le pouvoir de l’attention

De plus en plus, je peux comme enseignante cesser de porter trop d’attention à ma personne. L’expérience m’amène à arrêter de me perdre dans l’analyse de mes moindres gestes. J’ai toujours été très consciente de ma classe, j’ai toujours regardé beaucoup mes étudiant.e.s, mais maintenant, je suis capable de m’abstraire davantage pour leur offrir une attention plus complète. Une sorte d’attention sans jugement, un accueil sincère de leur individualité, de leurs contradictions, de leur refus et de leur ouverture.

J’enseigne depuis quelques mois dans un nouveau collège. J’étais autrefois habituée à des classes bigarrées composés d’étudiant.e.s de tout âge : des jeunes d’âge cégep,  des trentenaires et des adultes plus vieux que moi. Je me retrouve pour la première fois à passer toutes mes semaines avec 98 étudiant.e.s exactement du même âge. Ils ont tous 17, 18 ou 19 ans. C’est vraiment particulier l’effet que ça produit de voir continuellement le même groupe d’âge. Je n’avais jamais éprouvé ce sentiment avant. Quand je marche dans la rue, je reconnais les jeunes gens qui sont de l’âge de mes étudiant.e.s. Je suis tellement habituée à fréquenter ces personnes, mes yeux ont appris à les détecter.

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Le rire des étudiants

L’autre jour, je suis allée voir un spectacle des soeurs Boulay en banlieue. C’était un événement d’après-midi en plein air pensé pour les familles. Fan du duo, je faisais partie d’un groupe d’adultes qui accompagnait une petite fille de 4 ans qui adore leurs chansons. Nous étions donc au soleil devant les musiciennes qui pouvaient, on le devine, voir leur public mieux qu’à l’habitude. En réalisant que leur auditoire était incroyablement sage, les soeurs Boulay ont invité les enfants à constituer un dance floor à l’avant de la scène. Plusieurs enfants, surtout des fillettes, se sont approchés pour dépenser leur débordante énergie (les filles aussi ont envie de bouger!) en se dandinant dans tous les sens. C’était une belle fête de désordre et de joie. Les adultes, eux, sont restés assis sans oser se déchaîner en compagnie des plus jeunes. Le duo a tenté de pousser la foule à se défaire de sa réserve, mais ce fut sans succès. Dans les yeux des chanteuses, on voyait un peu de déception peut-être, mais surtout de l’amusement. Il faut dire que le tableau de ces adultes inanimés, habillés en banlieusards dociles, à côté du stand à blés d’Inde gratuits et à l’ombre des jeux gonflables était un brin comique.

En observant la scène, j’ai pensé à certains instants que j’ai vécus en classe où je regardais d’un oeil semblable une classe muette que je peinais à faire parler. Je peux bien sûr arriver à amener mes étudiant.e.s à dire quelques mots, comme les soeurs Boulay peuvent à tout moment entraîner la foule à battre le rythme avec leurs mains, mais me parlent-ils réellement? Pas toujours. Dans ces moments-là, je rêve de trouver la recette magique pour donner à mes étudiant.e.s un peu de folie, de laisser-aller. Je préfère lorsqu’ils ressemblent aux petites filles du spectacle et que je peine à tenir le compte des mains levées. Un des combats quotidiens du prof qui aime entendre ses étudiant.e.s en classe est d’arriver à briser leur réflexe qui est de me dire ce qu’ils pensent que je veux entendre. Je peux avoir un cours de deux heures où la classe se met à parler d’une façon extraordinaire et dans l’autre cours de deux heures, avec le même groupe et la même semaine, tout est à recommencer. Je dois lutter à tous les jours contre une certaine docilité de la pensée.

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La voix des étudiantes

La réflexion qui guide le Bal des absentes a d’entrée de jeu porté sur le désir de faire découvrir à nos étudiant.e.s les textes d’écrivaines. Parallèlement à ce combat, nous en menons bien d’autres, dont celui de donner aussi une place à la voix de nos étudiantes en classe. Je le vois constamment. En général, les filles parlent moins dans une salle de cours et dissimulent davantage leur pensée. Dans un cours de littérature que j’ai donné à l’université, j’avais quatre étudiants et quatre-vingts étudiantes. Difficile d’y croire, mais j’entendais pourtant plus souvent les hommes répondre à mes questions. Dans les rédactions, il se passe autre chose : un monde secret se dévoile entre les lignes d’une dissertation si le prof y porte attention. J’ai souvent reçu d’étudiantes discrètes des textes extrêmement chargés de réflexions lumineuses et audacieuses. On sent dans leur écriture l’urgence de s’exprimer enfin sur ces textes qui les ont habitées pendant les dernières semaines. J’accueille ces copies avec un mélange de joie et de mélancolie. Je suis contente de rencontrer par l’écriture ces jeunes femmes réservées, mais déçue de pas avoir réussi à les faire parler avant, malgré mes efforts.

Pour moi, cette question est importante. Enfant, j’ai connu des rentrées où je me promettais de me taire en classe. J’étais persuadée, à tort ou à raison, que mes prises de parole ne m’attiraient que des ennuis. Ceux qui me connaissaient à cette époque ne diraient pourtant pas que j’étais discrète à l’école. Au contraire. Je parlais souvent. Je finissais immanquablement par briser mon pacte de silence et j’étais très déçue de moi. C’est fou la torture que les enfants peuvent s’infliger. Les ennuis revenaient et je recommençais à me promettre d’arrêter de parler. C’est un cycle infini qui m’habite encore aujourd’hui. Je n’ai toutefois pas le même rapport à l’écriture. Je ne me suis jamais promis d’arrêter d’écrire et n’ai jamais senti qu’écrire m’attirait des ennuis. C’est plutôt l’inverse. Comme mes étudiantes qui parlent peu en classe et qui se révèlent lors de l’évaluation, je vois l’écriture comme un refuge contre la parole qui, elle, immédiate, est forcément plus maladroite et moins achevée. À l’écrit, on peut arriver à faire glisser son lecteur vers une manière de voir le monde différente et combattre en douce les lieux communs et les préjugés, ce qui est souvent nécessaire pour exprimer un point de vue plus inattendu.

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Emboire les humeurs

« Qui suit seulement un autre ne suit rien, en fait :
il ne trouve rien, et même, ne cherche rien. […]
Il faut qu’il s’imprègne de leur caractère
[qu’il emboive leurs humeurs], et non qu’il
apprenne leurs préceptes. Qu’il oublie même
sans remords d’où il les tient, mais qu’il sache
se les approprier. La vérité et la raison
appartiennent à tout le monde, et pas plus à celui
qui les a exprimées la première fois qu’à celui
qui les répète ensuite. »
Michel de Montaigne

Toute petite, je me disais que mon père n’était pas un être humain, mais une encyclopédie. Mes frères et moi nous amusions à le tester. « Papa, c’est quoi la capitale de tel pays ? », « Papa, c’est quoi le nom de la monnaie de ce pays ?», « Papa, c’était en quelle année telle guerre ? », « Ça opposait qui et qui ? », « Pis, tant qu’à y être, peux-tu nous raconter toute l’histoire de cette guerre-là ? ».  Il avait toujours la réponse. Parfois, les explications étaient peu présentables à des oreilles d’enfants, mais, au nom de la connaissance et de la valorisation de la curiosité intellectuelle, nous avions néanmoins droit à l’exposé complet des faits que nous y soyons prêts ou non. Disons que la petite fille que j’étais est restée traumatisée après avoir demandé : « Papa, pourquoi le pont Pierre-Laporte s’appelle le pont Pierre-Laporte ? » Mon père lisait des livres, mais pas très souvent. Il avait surtout accumulé ses connaissances en regardant la télévision. Grâce à sa mémoire exceptionnelle, il retenait tout ce qu’il avait entendu. À cette époque-là, il n’avait pas de diplôme d’études secondaires, mais une culture générale plus vaste que bien des universitaires. Afin de lutter contre son destin de « décrocheur » forcé, mon père est retourné plus tard à l’école terminer son secondaire et il a obtenu ensuite un diplôme d’études collégiales. Je suis toujours touchée par mes étudiants plus âgés que moi qui font un retour aux études. C’est comme si j’enseignais à mon père. Ou à ma mère, qui a obtenu son baccalauréat quand j’avais 16 ans.

Les pommes ne sont pas tombées loin du pommier. Mes frères et moi avons aussi une mémoire exceptionnelle. Je me suis longtemps enorgueillie de celle-ci. À l’école, même à l’université, je m’assoyais dans la classe et je ne prenais pas de notes. Je me rappelais de tout en détail, je n’y voyais donc pas l’utilité. Parfois afin d’éviter d’avoir l’air trop arrogante ou de me faire remarquer, je faisais semblant d’écrire dans un cahier puisque je comprenais que la prise de notes était de mise. Aujourd’hui, ce n’est plus pareil. J’ai 34 ans, je suis encore jeune, mais je sens que ma mémoire n’est plus comme avant. Vieillir ne me dérange pas, en principe. Amenez-les, les rides. Cela dit, j’avoue que ça me rend un peu folle de sentir que ma mémoire n’est plus comme avant. J’ai encore une excellente mémoire, mais elle n’est plus « exceptionnelle » comme elle l’a déjà été. J’ai l’impression qu’on m’a enlevé ma petite arme secrète. Je dois prendre de plus en plus de notes manuscrites. Je remplis des petits cahiers que je traîne avec moi. Les livres que j’ai lus s’entremêlent désormais dans mon esprit, il me faut consulter mes notes pour déjouer cette nouvelle défaillance de mon cerveau. J’ai d’ailleurs été obligée de m’inventer des systèmes pour prendre des notes efficacement qui me permettent de m’y retrouver.

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Pour une classe vivante

« On nous apprend à vivre, quand la vie est passée. »
Michel de Montaigne

Dans la dernière version de mon cours Littérature québécoise, en plus de faire lire Ma vie rouge Kubrick de Simon Roy, j’ai décidé d’offrir un programme double Anaïs Barbeau-Lavalette. Je me suis replongée dans La Femme qui fuit et dans Je voudrais qu’on m’efface. Quiconque connaît le bonheur de la relecture le sait: à chaque lecture se révèlent des éléments insoupçonnés, au gré de nos préoccupations du moment, de la lecture d’autres textes, de notre état d’esprit et de tant de choses qui nous échappent. La lecture est un processus vivant. Et celui qui pense le contraire – si ce sinistre type existe – ne devrait pas enseigner.

En revisitant Je voudrais qu’on m’efface, je me suis beaucoup intéressée à la question du rapport des élèves à l’école. Pour les enfants de Je voudrais qu’on m’efface, l’école est d’abord perçue comme un espace hostile et une source de souffrance. L’intimidation qu’ils subissent de la part des autres élèves et la profonde humiliation qu’ils ressentent parce qu’ils font partie de ce que tous appellent « la classe de débiles » en sont des causes importantes. Mais il y a plus. Dans un passage particulièrement intense, alors que Kevin ressent, une fois de plus, la honte d’être plus petit que les autres garçons et qu’il s’apprête à subir, comme à l’habitude, les violences des autres élèves dans la cour d’école, celui-ci reproche intérieurement aux enseignants ce qu’il considère comme de l’indifférence de leur part : « Fait froid mais les profs les laissent bretter comme ça dans la cour avant de rentrer pour qu’y soient en ordre, pour qu’y soient bien rangés. » (p. 32) Il faut d’ailleurs se rappeler qu’il s’agit d’une école où vont des enfants de familles qui n’ont, le plus souvent, pas les moyens de leur offrir les manteaux qui les protègeraient le mieux du froid. Aux yeux de Kevin, il est clair, les enseignants placent l’institution au-dessus des individus; l’obéissance aveugle à des règles, comme la nécessité d’être en rang, leur importe davantage que la réalité des élèves qui n’ont pas les moyens de lutter contre le froid. Au bout du compte, ce sont donc les principes qui triomphent sur la vie.

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Fragments sur la classe (statuts Facebook autocensurés)

On discute des trigger warning ces jours-ci pour les dénigrer ou les acclamer. On parle, par exemple, d’avertir ses étudiants du contenu choquant d’un roman. L’autre jour, dans ma classe, je me suis retrouvée dans une situation où c’est moi qui aurais bien demandé un trigger warning. Une de mes étudiantes présentait le film Maëlstrom de Denis Villeneuve. Elle nous a montré l’extrait où on voit un avortement tourné très froidement. Je n’avais pas envie de le revoir, ça m’a un peu secouée. J’étais effrayée à l’idée d’entendre la suite. Bien qu’elle n’était pas catégorique au sujet de l’avortement, mon étudiante semblait se poser des questions et laissait transparaître une tendance anti-choix. J’ai réagi posément après son exposé en montrant qu’on pouvait aussi lire le film sous un autre angle. Je disais que le film parlait peut-être de la difficulté d’affronter une telle procédure seule, sans forcément se positionner dans le débat pour ou contre.

Même si j’ai bien géré la situation, mon premier réflexe, après coup, a toutefois été de me dire que je devrais enlever le film de la liste des choix pour l’exposé oral sur le cinéma québécois. Le prof peut bien aussi avoir certaines limites. La mienne, c’est la question de l’avortement. Je n’ai pas envie d’être au coeur d’un débat à ce sujet. J’écris cela et en même temps, je me rappelle avoir voulu mettre Le sang des autres de Simone de Beauvoir, où il est question d’avortement, au programme la session d’été passée et finalement à cause d’un problème de disponibilité, j’avais changé pour une autre titre de la même auteure. Il est fascinant de voir que, session après session, le courage se déplace. Mais à chaque fois la même question demeure: comment répondre respectueusement aux positions des étudiants qui heurtent mes valeurs ? « Heurter mes valeurs » est ici un euphémisme. Voir cette scène m’a bouleversée profondément, ça m’a mise par terre. Je ne sais pas d’où m’est venue cette force qui m’a permis de rester en contrôle. 

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Une vie dictée

« — Pour votre malheur, ma bonne mère Saint-Théophile, je remets entre vos mains ce mouton noir mal tondu, faites-en ce que vous voudrez, on l’a déjà chassé de trois écoles, pour sa conduite, mais nous avons la réputation d’être une congrégation charitable, donnons, ma bonne Mère, une dernière chance à cette pauvre enfant ».
Marie-Claire Blais, Manuscrits de Pauline Archange

Il m’est arrivé à plusieurs reprises depuis que j’enseigne au cégep de lire la dictée de classement qui décide du sort des nouveaux étudiants. Avant la lecture, je dois leur expliquer que ceux qui feront plus de vingt-deux fautes seront envoyés dans le cours de Renforcement en français. Chaque fois que je prononce cette conséquence, je me rappelle ma propre terreur de jeune étudiante en Arts et Lettres. Bien que je n’avais rien à craindre et que je n’ai pas été envoyée en Renforcement en français, j’avais néanmoins eu peur lors de cette fameuse dictée. Je n’ose pas imaginer la frayeur de ceux qui ont réellement des raisons de s’inquiéter. Les étudiants réagissent tous différemment à la dictée. La plupart d’entre eux rédigent discrètement leur texte et quittent la salle sans un mot. Je me souviens de E., un étudiant que j’ai connu plus tard, qui m’a remis sa feuille en éclatant de rire et en m’annonçant qu’il allait en Renforcement. Je ne savais pas trop à ce moment ce que son sourire signifiait. Un autre étudiant aux yeux tristes m’a donné sa dictée en me disant d’une voix enfantine : « Je m’en vais avec les poches ». Je n’avais pas pu m’empêcher de lui dire que ce n’était pas un cours pour les poches, mais une opportunité rare d’avoir un coup de pouce pour réussir les prochains cours. J’étais surprise de m’entendre lui dire ça, de me faire spontanément la gardienne du système en défendant le bien-fondé de Renforcement en français. J’avais eu l’impression que c’est ce que je devais dire à ce moment-là précis, je l’ai donc fait.

J’ai entendu des étudiants se dire entre eux qu’il fallait se forcer pour réussir la dictée pour éviter d’être envoyé en Renforcement en français. Ils en parlaient comme s’il s’agissait d’une punition, d’une humiliation. Cette session, j’étais la prof de Renforcement dans mon cégep. Je n’avais jamais donné ce cours. À cause de mes expériences lors de la passation de la dictée, j’ai répété mille fois au premier cours qu’il n’y avait rien de déshonorant à faire partie de ce cours, que nous allions travailler fort ensemble pour améliorer leur français. Peut-on réellement lutter contre la honte? Le prof peut-il réellement dire quelque chose qui puisse mettre en échec un tel sentiment? Je ne sais pas. Il faut pourtant tenter de combattre la honte. Elle nous ronge de l’intérieur et elle bloque toutes possibilités d’apprentissage. La honte nous pousse à nous refermer devant le monde.

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