Chasseuse de fantômes

Also, I am tired of all the dead.
They refuse to listen,
so leave them alone.
Take your foot out of the graveyard,
they are busy being dead.
Anne Sexton, « A Curse against Elegies »

Après mon doctorat et surtout après ma soutenance de thèse, il était très clair dans ma tête que je n’avais plus qu’un seul projet : apprendre à désapprendre.  Sortir l’université de moi. Je me suis rendu compte que comme universitaire j’avais passé douze ans de ma vie d’étudiante à laisser entrer dans ma tête la voix de tout un chacun. J’avais rapidement découvert que quand on prépare une demande de bourse doctorale ou postdoctorale, par exemple, il faut écouter tous les conseils possibles, poser des questions et faire lire ses textes. Je crois que c’est le chemin le plus sûr pour obtenir l’aide financière demandée. C’est ce que j’ai fait. Ce faisant, j’ai laissé des tonnes d’interlocuteurs (pas toujours les plus recommandables!) entrer dans ma tête. En écrivant, je pensais constamment à leurs avis, j’essayais d’anticiper le regard qu’ils auraient sur les nouvelles versions de mes textes. Ça m’a sans doute bien servie, j’ai eu les bourses convoitées, mais ça m’a aussi détruite à bien des égards. Je suis, entre autres, devenue viscéralement dégoûtée par la littérature. Au début de mon stage postdoctoral, j’avais beaucoup de mal à lire, surtout aucune envie d’écrire. Je me suis guérie en consacrant mes journées au dessin. C’était ma sortie hors du discours, ma porte de secours hors de ce monde d’argumentaires et de confrontations stériles.

Peu à peu, j’ai recommencé à lire. L’écriture est venue bien après. Je ne lisais plus comme avant. Je me suis mise à retrouver mon regard d’enfant et d’adolescente sur les textes, des yeux curieux, ouverts, amoureux… J’avais ce regard d’autrefois auquel s’ajoutaient la connaissance et l’expérience acquises pendant quatorze années passées à l’université. C’était alors évident que bien des formes de discours sur la littérature ne m’intéressaient plus. Je n’avais pas envie de dénicher les soi-disant futurs chefs-d’oeuvre, pas d’intérêt pour les débats idiots dans lequel on tente de déterminer quel écrivain est plus grandiose qu’un autre. Je m’éloignais aussi de bien des thèmes chéris des universitaires… Récemment, j’ai reçu une demande pour évaluer un article pour une revue scientifique. J’étais amusée par l’idée, j’ai lu avec un grand plaisir l’article. Ça m’a permis aussi de mesurer plus que jamais mon écart avec la logique universitaire. Je sentais ma distance avec la rhétorique et le jargon de l’institution. J’ai redécouvert avec un certain plaisir la langue de l’université, parce qu’elle ne me concerne plus. Elle ne me fait pas de mal.  J’ai re-choisi la littérature. J’y reviens parce que je ne ferai plus de compromis. Cette position plus ferme et plus assurée est paradoxalement accueillante et souple. Écrire sans compromis veut dire m’ouvrir au monde. J’ai re-choisi la littérature, parce qu’elle m’a sauvée la vie un milliard de fois, parce qu’elle me rend heureuse, parce qu’elle me donne le goût d’aimer, de rire, de jouer.

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La découverte d’une voix

Texte rédigé en guise d’avant-propos à un recueil de récits de science-fiction écrits par mes étudiant.e.s du Collégial international Sainte-Anne.

« Madame, pensez-vous que nous avons une voix? Même dans une dissertation? »

L’étudiante qui, un jour, m’a posé cette question connaissait de toute évidence la réponse. Elle savait que j’allais m’exclamer d’un ton enjoué : « Bien sûr! » Elle me demandait de confirmer ce qu’elle avait senti lors de la session que nous avions passée ensemble. En effet, je pense que les étudiants se construisent une voix d’une rédaction à l’autre. Et même dans une dissertation, pourtant réglée au quart de tour par une série de contraintes! Un œil attentif peut voir se dessiner entre les lignes de toutes les rédactions un style, une personnalité et parfois même une vision du monde. Le plaisir du professeur de littérature est précisément d’avoir ce contact avec sa classe par le biais de l’écrit. Cet espace rend encore plus profonde la relation que nous bâtissons en personne.

En préparant le cours Communication et vulgarisation scientifique, offert aux finissants de Sciences de la nature du Collégial, j’ai eu l’idée de leur demander d’écrire des récits de science-fiction sans savoir si le projet allait leur plaire. Comme professeure, je suis habituée d’être la personne la plus ouvertement enthousiaste au sujet des activités que je propose. J’aime expérimenter, essayer de nouvelles formes d’évaluation. À chaque fois, j’ai hâte de voir le résultat. Parfois, ça ne fonctionne pas aussi bien que je le souhaitais. Il arrive aussi des moments magiques où tout va complètement au-delà de mes attentes. Ce fut le cas de cette évaluation! L’activité de création littéraire a montré que les étudiants avaient en effet leur voix et qu’ils éprouvaient un réel plaisir à l’explorer dans un contexte fort différent de celui de la dissertation. L’idée de faire un recueil, suggérée par certains étudiants, est arrivée d’elle-même. C’était la suite logique du travail réalisé en classe!

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Sur le pouvoir de l’attention

De plus en plus, je peux comme enseignante cesser de porter trop d’attention à ma personne. L’expérience m’amène à arrêter de me perdre dans l’analyse de mes moindres gestes. J’ai toujours été très consciente de ma classe, j’ai toujours regardé beaucoup mes étudiant.e.s, mais maintenant, je suis capable de m’abstraire davantage pour leur offrir une attention plus complète. Une sorte d’attention sans jugement, un accueil sincère de leur individualité, de leurs contradictions, de leur refus et de leur ouverture.

J’enseigne depuis quelques mois dans un nouveau collège. J’étais autrefois habituée à des classes bigarrées composés d’étudiant.e.s de tout âge : des jeunes d’âge cégep,  des trentenaires et des adultes plus vieux que moi. Je me retrouve pour la première fois à passer toutes mes semaines avec 98 étudiant.e.s exactement du même âge. Ils ont tous 17, 18 ou 19 ans. C’est vraiment particulier l’effet que ça produit de voir continuellement le même groupe d’âge. Je n’avais jamais éprouvé ce sentiment avant. Quand je marche dans la rue, je reconnais les jeunes gens qui sont de l’âge de mes étudiant.e.s. Je suis tellement habituée à fréquenter ces personnes, mes yeux ont appris à les détecter.

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Le rire des étudiants

L’autre jour, je suis allée voir un spectacle des soeurs Boulay en banlieue. C’était un événement d’après-midi en plein air pensé pour les familles. Fan du duo, je faisais partie d’un groupe d’adultes qui accompagnait une petite fille de 4 ans qui adore leurs chansons. Nous étions donc au soleil devant les musiciennes qui pouvaient, on le devine, voir leur public mieux qu’à l’habitude. En réalisant que leur auditoire était incroyablement sage, les soeurs Boulay ont invité les enfants à constituer un dance floor à l’avant de la scène. Plusieurs enfants, surtout des fillettes, se sont approchés pour dépenser leur débordante énergie (les filles aussi ont envie de bouger!) en se dandinant dans tous les sens. C’était une belle fête de désordre et de joie. Les adultes, eux, sont restés assis sans oser se déchaîner en compagnie des plus jeunes. Le duo a tenté de pousser la foule à se défaire de sa réserve, mais ce fut sans succès. Dans les yeux des chanteuses, on voyait un peu de déception peut-être, mais surtout de l’amusement. Il faut dire que le tableau de ces adultes inanimés, habillés en banlieusards dociles, à côté du stand à blés d’Inde gratuits et à l’ombre des jeux gonflables était un brin comique.

En observant la scène, j’ai pensé à certains instants que j’ai vécus en classe où je regardais d’un oeil semblable une classe muette que je peinais à faire parler. Je peux bien sûr arriver à amener mes étudiant.e.s à dire quelques mots, comme les soeurs Boulay peuvent à tout moment entraîner la foule à battre le rythme avec leurs mains, mais me parlent-ils réellement? Pas toujours. Dans ces moments-là, je rêve de trouver la recette magique pour donner à mes étudiant.e.s un peu de folie, de laisser-aller. Je préfère lorsqu’ils ressemblent aux petites filles du spectacle et que je peine à tenir le compte des mains levées. Un des combats quotidiens du prof qui aime entendre ses étudiant.e.s en classe est d’arriver à briser leur réflexe qui est de me dire ce qu’ils pensent que je veux entendre. Je peux avoir un cours de deux heures où la classe se met à parler d’une façon extraordinaire et dans l’autre cours de deux heures, avec le même groupe et la même semaine, tout est à recommencer. Je dois lutter à tous les jours contre une certaine docilité de la pensée.

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La voix des étudiantes

La réflexion qui guide le Bal des absentes a d’entrée de jeu porté sur le désir de faire découvrir à nos étudiant.e.s les textes d’écrivaines. Parallèlement à ce combat, nous en menons bien d’autres, dont celui de donner aussi une place à la voix de nos étudiantes en classe. Je le vois constamment. En général, les filles parlent moins dans une salle de cours et dissimulent davantage leur pensée. Dans un cours de littérature que j’ai donné à l’université, j’avais quatre étudiants et quatre-vingts étudiantes. Difficile d’y croire, mais j’entendais pourtant plus souvent les hommes répondre à mes questions. Dans les rédactions, il se passe autre chose : un monde secret se dévoile entre les lignes d’une dissertation si le prof y porte attention. J’ai souvent reçu d’étudiantes discrètes des textes extrêmement chargés de réflexions lumineuses et audacieuses. On sent dans leur écriture l’urgence de s’exprimer enfin sur ces textes qui les ont habitées pendant les dernières semaines. J’accueille ces copies avec un mélange de joie et de mélancolie. Je suis contente de rencontrer par l’écriture ces jeunes femmes réservées, mais déçue de pas avoir réussi à les faire parler avant, malgré mes efforts.

Pour moi, cette question est importante. Enfant, j’ai connu des rentrées où je me promettais de me taire en classe. J’étais persuadée, à tort ou à raison, que mes prises de parole ne m’attiraient que des ennuis. Ceux qui me connaissaient à cette époque ne diraient pourtant pas que j’étais discrète à l’école. Au contraire. Je parlais souvent. Je finissais immanquablement par briser mon pacte de silence et j’étais très déçue de moi. C’est fou la torture que les enfants peuvent s’infliger. Les ennuis revenaient et je recommençais à me promettre d’arrêter de parler. C’est un cycle infini qui m’habite encore aujourd’hui. Je n’ai toutefois pas le même rapport à l’écriture. Je ne me suis jamais promis d’arrêter d’écrire et n’ai jamais senti qu’écrire m’attirait des ennuis. C’est plutôt l’inverse. Comme mes étudiantes qui parlent peu en classe et qui se révèlent lors de l’évaluation, je vois l’écriture comme un refuge contre la parole qui, elle, immédiate, est forcément plus maladroite et moins achevée. À l’écrit, on peut arriver à faire glisser son lecteur vers une manière de voir le monde différente et combattre en douce les lieux communs et les préjugés, ce qui est souvent nécessaire pour exprimer un point de vue plus inattendu.

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Emboire les humeurs

« Qui suit seulement un autre ne suit rien, en fait :
il ne trouve rien, et même, ne cherche rien. […]
Il faut qu’il s’imprègne de leur caractère
[qu’il emboive leurs humeurs], et non qu’il
apprenne leurs préceptes. Qu’il oublie même
sans remords d’où il les tient, mais qu’il sache
se les approprier. La vérité et la raison
appartiennent à tout le monde, et pas plus à celui
qui les a exprimées la première fois qu’à celui
qui les répète ensuite. »
Michel de Montaigne

Toute petite, je me disais que mon père n’était pas un être humain, mais une encyclopédie. Mes frères et moi nous amusions à le tester. « Papa, c’est quoi la capitale de tel pays ? », « Papa, c’est quoi le nom de la monnaie de ce pays ?», « Papa, c’était en quelle année telle guerre ? », « Ça opposait qui et qui ? », « Pis, tant qu’à y être, peux-tu nous raconter toute l’histoire de cette guerre-là ? ».  Il avait toujours la réponse. Parfois, les explications étaient peu présentables à des oreilles d’enfants, mais, au nom de la connaissance et de la valorisation de la curiosité intellectuelle, nous avions néanmoins droit à l’exposé complet des faits que nous y soyons prêts ou non. Disons que la petite fille que j’étais est restée traumatisée après avoir demandé : « Papa, pourquoi le pont Pierre-Laporte s’appelle le pont Pierre-Laporte ? » Mon père lisait des livres, mais pas très souvent. Il avait surtout accumulé ses connaissances en regardant la télévision. Grâce à sa mémoire exceptionnelle, il retenait tout ce qu’il avait entendu. À cette époque-là, il n’avait pas de diplôme d’études secondaires, mais une culture générale plus vaste que bien des universitaires. Afin de lutter contre son destin de « décrocheur » forcé, mon père est retourné plus tard à l’école terminer son secondaire et il a obtenu ensuite un diplôme d’études collégiales. Je suis toujours touchée par mes étudiants plus âgés que moi qui font un retour aux études. C’est comme si j’enseignais à mon père. Ou à ma mère, qui a obtenu son baccalauréat quand j’avais 16 ans.

Les pommes ne sont pas tombées loin du pommier. Mes frères et moi avons aussi une mémoire exceptionnelle. Je me suis longtemps enorgueillie de celle-ci. À l’école, même à l’université, je m’assoyais dans la classe et je ne prenais pas de notes. Je me rappelais de tout en détail, je n’y voyais donc pas l’utilité. Parfois afin d’éviter d’avoir l’air trop arrogante ou de me faire remarquer, je faisais semblant d’écrire dans un cahier puisque je comprenais que la prise de notes était de mise. Aujourd’hui, ce n’est plus pareil. J’ai 34 ans, je suis encore jeune, mais je sens que ma mémoire n’est plus comme avant. Vieillir ne me dérange pas, en principe. Amenez-les, les rides. Cela dit, j’avoue que ça me rend un peu folle de sentir que ma mémoire n’est plus comme avant. J’ai encore une excellente mémoire, mais elle n’est plus « exceptionnelle » comme elle l’a déjà été. J’ai l’impression qu’on m’a enlevé ma petite arme secrète. Je dois prendre de plus en plus de notes manuscrites. Je remplis des petits cahiers que je traîne avec moi. Les livres que j’ai lus s’entremêlent désormais dans mon esprit, il me faut consulter mes notes pour déjouer cette nouvelle défaillance de mon cerveau. J’ai d’ailleurs été obligée de m’inventer des systèmes pour prendre des notes efficacement qui me permettent de m’y retrouver.

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Pour une classe vivante

« On nous apprend à vivre, quand la vie est passée. »
Michel de Montaigne

Dans la dernière version de mon cours Littérature québécoise, en plus de faire lire Ma vie rouge Kubrick de Simon Roy, j’ai décidé d’offrir un programme double Anaïs Barbeau-Lavalette. Je me suis replongée dans La Femme qui fuit et dans Je voudrais qu’on m’efface. Quiconque connaît le bonheur de la relecture le sait: à chaque lecture se révèlent des éléments insoupçonnés, au gré de nos préoccupations du moment, de la lecture d’autres textes, de notre état d’esprit et de tant de choses qui nous échappent. La lecture est un processus vivant. Et celui qui pense le contraire – si ce sinistre type existe – ne devrait pas enseigner.

En revisitant Je voudrais qu’on m’efface, je me suis beaucoup intéressée à la question du rapport des élèves à l’école. Pour les enfants de Je voudrais qu’on m’efface, l’école est d’abord perçue comme un espace hostile et une source de souffrance. L’intimidation qu’ils subissent de la part des autres élèves et la profonde humiliation qu’ils ressentent parce qu’ils font partie de ce que tous appellent « la classe de débiles » en sont des causes importantes. Mais il y a plus. Dans un passage particulièrement intense, alors que Kevin ressent, une fois de plus, la honte d’être plus petit que les autres garçons et qu’il s’apprête à subir, comme à l’habitude, les violences des autres élèves dans la cour d’école, celui-ci reproche intérieurement aux enseignants ce qu’il considère comme de l’indifférence de leur part : « Fait froid mais les profs les laissent bretter comme ça dans la cour avant de rentrer pour qu’y soient en ordre, pour qu’y soient bien rangés. » (p. 32) Il faut d’ailleurs se rappeler qu’il s’agit d’une école où vont des enfants de familles qui n’ont, le plus souvent, pas les moyens de leur offrir les manteaux qui les protègeraient le mieux du froid. Aux yeux de Kevin, il est clair, les enseignants placent l’institution au-dessus des individus; l’obéissance aveugle à des règles, comme la nécessité d’être en rang, leur importe davantage que la réalité des élèves qui n’ont pas les moyens de lutter contre le froid. Au bout du compte, ce sont donc les principes qui triomphent sur la vie.

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