Filles en liberté de Catherine Léger

Lors de la découverte du théâtre de Catherine Léger, nous avons ressenti une complicité immédiate, tant dans l’esprit que dans la forme. Cette proximité, nous l’avons retrouvée d’Opium 37 à Baby-sitter, en passant par Princesses, Voiture américaine et J’ai perdu mon mari, dont la lecture nous a fait rire aux larmes. Filles en liberté nous a toutefois encore plus renversées, tant Léger y pousse l’audace encore plus loin que ce que nous aurions pu imaginer. Le choc que nous avons ressenti pendant notre lecture (et non la représentation, hélas, puisque nous avons pensé trop tard à nous procurer des billets!) était tel qu’il nous fallait écrire pour explorer celui-ci. Dans tous les arts, en particulier au cinéma et au théâtre, nous sommes folles des oeuvres survoltées, qui tournent le dos à la juste mesure, voire au bon goût. Seule une esthétique exaltée permet d’aller au bout de certaines observations.

En créant Le bal des absentes, nous nous sommes donné un espace qui nous permettait toutes sortes de libertés, par exemple celle de mettre côte à côte des oeuvres anciennes et récentes, de mêler récit personnel et analyse d’une oeuvre. En revêtant nos habits de profs, nous tournions toutefois le dos à une autre partie de notre écriture. Notre penchant pour l’humour, le délire, nous y avons donné libre cours dans le roman que nous avons écrit ensemble Albertine ou La férocité des orchidées et nous sommes résolues à continuer d’agrandir notre terrain de jeu.

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Manikanetish de Naomi Fontaine

Il m’a fallu bien du temps avant de commencer à me donner la liberté d’être l’enseignante que je souhaitais être. Les premières fois que je me suis retrouvée à l’avant d’une classe, c’était dans le cadre d’un stage au cégep où j’avais moi-même étudié avec un de mes anciens profs. Quand j’y repense, je revois davantage l’étudiante modèle que j’avais été jadis que l’enseignante que je suis devenue aujourd’hui, que je continue de devenir chaque fois que je suis en classe. Le contexte s’y prêtait : j’étais replongée dans le passé, si lointain était-il pour moi, déjà dans la trentaine. À une centaine de kilomètres de ce lieu où j’ai fait mes premières armes, même lorsque j’ai enfin eu mes propres groupes, ce spectre m’a suivie. Or, pour devenir la professeure qu’on désire, il faut se débarrasser de la première de classe qu’on a été. Un travail sans fin.

Mes études en pédagogie, loin de m’aider, ont largement contribué à alimenter ce fantôme. Il faut dire que même si je partageais certaines des rares idées qui apparaissaient parfois au détour d’un texte, on tentait surtout de nous y inculquer une idéologie et un langage de fonctionnaire. C’est dire à quel point cette deuxième formation, à laquelle je m’étais résignée par crainte de ne jamais obtenir de charge de cours, m’éloignait de la littérature! Sans trop m’en rendre compte, je me suis retrouvée avec une série de barrières dans ma tête et dépourvue de modèles dont m’inspirer. Selon les principes martelés par la faculté des sciences de l’éducation, presque tous les professeur·e·s que j’avais aimé·e·s jadis étaient inadéquat·e·s pour les étudiant·e·s d’aujourd’hui. Même si je tentais de prendre mes distances avec cette vision aliénante de l’éducation, elle avait fini par s’immiscer dans mon esprit.

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Soigner, aimer de Ouanessa Younsi

J’aime seulement les mélancoliques.

Au premier temps de notre amour, j’ai fait cette grande déclaration à Amélie, m’a-t-elle rappelé l’autre jour. Était-ce une confidence, un avertissement, une invitation? Quoi qu’il en soit, elle avait fait son effet. J’avais trouvé ma femme : une petite Amélie mélancolique, comme on avait besoin sur la terre, pour reprendre les mots de Tête blanche de Marie-Claire Blais. Désormais, je crains davantage de magnifier la mélancolie : j’aime par-dessus tout la joie et la vie. Mais mon coeur est avec les mélancoliques et les révolté·e·s, avec les personnes qui « pleurent parce que les choses ne sont pas ce qu’elles devraient être » (Albert Camus, Caligula), avec ceux qui crient. Une souffrance qui demande à être accueillie m’attire vers eux. Dans la littérature comme dans la vie, c’est aux mélancoliques et aux révolté·e·s que mon existence me semble vouée.

Ouanessa Younsi place au centre de sa pratique de psychiatre un élan similaire, qu’elle décrit dans Soigner, aimer : « Les failles appellent le meilleur en moi. La plénitude me laisse inutile, frileuse. » (p. 89) Younsi est aussi poète. Avant de faire paraître son essai l’automne dernier, elle a publié les recueils Prendre langue (2011) et Emprunter aux oiseaux (2014). Plutôt que d’employer la langue froide et cérébrale à laquelle on aurait pu s’attendre de la part d’un médecin, c’est par l’entremise de la poésie que Younsi pense sa profession et la raconte.

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Demoiselles-cactus de Clara B.-Turcotte

Il y a quelques semaines a circulé dans les médias une triste histoire. Un homme et son frère sont morts noyés dans un lac où ils pêchaient après que la glace se soit fissurée. La température était particulièrement douce pendant les semaines qui avaient précédé. On peut s’étonner que quelqu’un ait eu l’idée de s’aventurer sur la glace par un temps comme celui-là, mais qui sait ce qui avait pu les pousser à s’aventurer de la sorte? Peut-être que, normalement, à ce temps de l’année, la glace est bien solide. Peut-être que les hommes avaient pris le temps d’estimer l’épaisseur de la glace, mais que leur évaluation était erronée.

Quand des drames comme ceux-là surviennent, nos contemporains se croient bien malins de résoudre leur mystère à l’aide d’un simple hasthtag: #lesgens.  #lesgens sont tous des idiots, on le sait bien. Comment expliquer autrement que, par exemple, on persiste à se baigner dans des lieux certes magnifiques, mais reconnus pour leur danger? Et si #lesgens sont assez idiots pour poser des gestes comme ceux-là, tant pis pour eux, dit-on à mots plus ou moins couverts.

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« Trois femmes » de Monique LaRue

À partir du moment où s’impose à soi une figure, comme celle de l’absente, on s’aperçoit qu’on avait jusque là vécu au milieu de spectres et qu’il suffit d’y accorder un peu d’attention pour les voir surgir partout et mesurer l’ampleur de notre perte. L’essai de Monique LaRue, La Leçon de Jérusalem, pourrait être lu à partir des formes multiples de l’absence. Dans le texte qui donne au recueil son titre, l’écrivaine raconte comment après avoir été entraînée au coeur d’une polémique difficile à prévoir, elle a été l’objet d’une tentative d’effacement par plusieurs de ses pairs. Elle explique,  avec une cruelle lucidité, que c’est notamment en raison de son statut d’absente, c’est-à-dire d’artiste dont l’existence n’est pas reconnue par l’institution, qu’elle s’est retrouvée, de façon paradoxale, au coeur de cette polémique: « Il ne m’échappe pas une seule seconde […] que la cause évidente en est plutôt le mépris: on ne me reconnaissait pas un statut d’auteur ‘suffisant’ pour se préoccuper de ces gifles [notamment l’accusation d’avoir plagié un philosophe qu’elle tient en haute estime, Claude Lévesque]. » (p. 92)

En commençant la lecture de LaRue, je n’allais pourtant pas à la rencontre d’une écrivaine sous-estimée, mais plutôt d’une grande figure. Deux de mes collègues, Christian et Francis, m’avaient parlé avec enthousiasme et admiration de La Leçon de Jérusalem. Sans jamais en avoir discuté ensemble, ils m’avaient décrit l’auteure en des termes très similaires : un esprit remarquable et une grande plume. Francis m’avait aussi raconté que LaRue réfléchit dans son essai à l’impact du choix de la maternité pour une écrivaine. À la lecture de certains billets de ce blogue, on devinera que cette idée me préoccupe particulièrement, même si j’ai souvent l’impression que c’est un peu la vie qui fera ce choix à ma place, dans cette course contre la montre entre la fin de la précarité de notre ménage et la fin de notre fertilité à Amélie et moi. Entre toutes ces raisons de lire l’essai, je ne sais laquelle a été la plus déterminante. J’ose espérer que je n’ai pas obéi à cette tendance qui nous amène à accorder une importance supérieure à la parole d’une femme à l’aune de l’approbation des hommes.

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La Femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette

Un des aspects merveilleux mais aussi terrifiants de l’enseignement est l’impact que les mots qu’on dit ou qu’on fait lire peut provoquer sur la vie de jeunes gens en formation. Peu de phrases auront été aussi déterminantes que ces phrases d’Antonin Artaud pour les jeunes intellectuelles et écrivaines que nous étions déjà à dix-huit, dix-neuf ans :

J’ai besoin, à côté de moi, d’une femme simple et équilibrée, et dont l’âme inquiète et trouble ne fournirait pas sans cesse un aliment à mon désespoir. […] Il me faut un intérieur, et il me le faut tout de suite, et une femme qui s’occupe sans cesse de moi qui suis incapable de m’occuper de rien, qui s’occupe de moi pour les plus petites choses. Une artiste comme toi a sa vie, et ne peut pas faire cela. Tout ce que je te dis est d’un égoïsme féroce, mais c’est ainsi. Il ne m’est même pas nécessaire que cette femme soit très jolie, je ne veux pas non plus qu’elle soit d’une intelligence excessive, ni surtout qu’elle réfléchisse trop. (p. 111-112)

Très tôt, nous avons compris au sein de la cellule familiale et sur les bancs d’école que le rôle des petites filles intelligentes est de s’effacer. Par la suite, nous n’avons pas pu rêver longtemps d’une émancipation auprès d’un semblable. Antonin Artaud nous annonçait que les artistes, que ceux de qui nous nous sentions les plus près, seraient aussi prompts à nous rejeter. Malgré notre âge, nous avions tout compris. Des phrases comme celles-là commandaient notre mort.

La « Deuxième lettre de ménage » d’Artaud date de 1925. Que nous ayons été capables de sentir encore la violence de ces mots tant d’années plus tard nous a permis d’imaginer un peu ce que pouvait être la vie d’une femme artiste comme Suzanne Meloche au milieu du vingtième siècle au Québec. C’est ce caractère intenable de la situation de la femme artiste à cette époque que raconte Anaïs Barbeau-Lavalette dans La Femme qui fuit (2015). La cinéaste et romancière y retrace l’histoire de sa grand-mère maternelle qui a laissé derrière elle ses enfants, alors âgés de un et trois ans. Précisons d’ailleurs que le père, le peintre Marcel Barbeau, a aussi abandonné ses enfants, comme le montrait sa fille, Manon Barbeau, dans son documentaire Les Enfants de Refus Global (1998), mais ce n’est pas ce n’est pas cet autre abandon qui est au centre du livre.

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