Le ciel brûle suivi de Tentative de jalousie de Marina Tsvétaïéva

Il n’y a pas besoin de mourir pour être mort.
Marina Tsvétaïeva, Mon frère féminin

Après Emily Dickinson, j’avais envie de lire la poésie d’une autre absente à sa manière : Marina Tsvétaïeva. La poète russe fait paraître quelques recueils de son vivant, mais après son exil hors de l’URSS en 1922, elle disparaît peu à peu de la scène littéraire. Elle publie quelques poèmes dans les journaux de la diaspora russe qui ne correspondent pas à ce que les autres expatriés attendent. En France, où elle habite pendant de nombreuses années, elle ne réussit pas à s’imposer avec ses textes qu’elle propose en français, langue qu’elle maîtrise quasiment aussi bien que le russe. Ses choix esthétiques ne sont pas près des préoccupations ou des modes du moment. Poète de l’absolu, comme Dickinson, Tsvétaïeva écrit des vers qui débordent de leur contexte de production. Ce sont des vers sortis d’on ne sait quand et écrits par« une âme née on ne sait où » (« Le mal du pays », p. 197). Comme Dickinson, elle continue néanmoins de travailler sur son oeuvre dans l’ombre. La poésie est un refuge contre les événements. Son mari aime lire les journaux, mais elle, au contraire, préfère s’en tenir loin. Dans « Les lecteurs de la presse », poème qui rappelle « Le chien et le flacon » de Baudelaire, elle décrit ainsi les imprudents qui cèdent aux charmes des nouvelles fraiches : « Zig – « vit avec sa soeur » / Zag – « a tué son fils » – / Zigzaguant dans le leurre, / En zigzags ils finissent » (p. 198). Par la littérature, elle cherche à échapper à cette prison de l’actualité qui existait bien avant les chaînes de nouvelles en continu et les médias sociaux. Cette posture à l’écart du monde, essentielle pour son oeuvre, engendre aussi son isolement hors de toute scène littéraire.

Alors que dans sa solitude, Dickinson célèbre la maison comme le lieu des possibles qui ouvre vers la transcendance, chez Tsvétaïeva, même cet endroit devient peu rassurant :  « Temple ou maison : vide, personne… / Tout m’est égal, rien à parier » (p. 197). Le lieu sacré, le temple, comme celui du repos, la maison, n’offrent aucune promesse. L’un et l’autre ne peuvent se conjuguer comme chez Dickinson, mais en plus, même pris isolément, ils ne sont pas des sources d’espoir. La terre est inquiétante et le ciel ne peut nous sauver. Dans ce même poème « Le mal du pays », le russe n’offre lui non plus aucun asile : « Même ma langue maternelle. / Aux sons lactés – je m’en défie. / Il m’est indifférent en quelle / Langue être incomprise et de qui ! » (p. 197). Elle refuse au langage ses vertus salvatrices. Rien n’est réconfortant. Le geste poétique lui-même expose ses contradictions, donne à entendre ce qui de l’intérieur le mine.

Poursuivre la lecture

Advertisements

Car l’adieu, c’est la nuit d’Emily Dickinson

Peut-être étais-je trop gourmande –
Il me faut – des ciels à tout le moins –

Perhaps I asked too large –
I take – no less than skies -(358)

Poète américaine incontournable qui n’a pas du tout été oubliée par l’histoire, Emily Dickinson est néanmoins l’absente parfaite à inviter à notre bal. À son époque, elle est totalement absente de la scène littéraire. Sa légende s’est construite autour de sa vie de recluse et sur ses très rares publications de son vivant. Pour le peu que son oeuvre ait pu passé inaperçue, justice lui a été rendue depuis, puisqu’elle a été célébrée pendant tout le vingtième siècle. J’ai commencé à lire Dickinson il y a deux mois. Je me suis inscrite à un cours gratuit en ligne sur la poésie américaine sur Coursera donné par l’University of Pennsylvania. Je n’écris jamais ou à peu près sur la poésie et j’ai fait ma première tentative de lecture poétique dans un texte de cinq cents mots en anglais. Il faut parfois de ces petits défis pour rendre la vie amusante quelques heures. Ma rencontre dans ce cours avec les textes de Dickinson a été déterminante. Elle est arrivée dans ma vie au moment où j’avais besoin d’une compagne d’infortune. J’ai commencé à la lire à cet instant précis où je voulais entendre ses cris tendus vers le ciel. Depuis que nous avons ouvert ce blogue, Julie et moi, j’ai l’impression que notre solitude teinte plusieurs de nos textes. Notre grande solitude d’enfant dans une banlieue québécoise quelconque côtoie désormais notre solitude d’enseignante, notre solitude d’intellectuelle, notre solitude d’écrivaine. C’est sans doute ces solitudes qui nous ont poussées à revenir vers le blogue, après quelques années hors ligne. On ne s’y sent pas moins seules, mais on évite de se perdre dans le dangereux et délicieux silence.

Les poèmes de Dickinson sont portés par une quête d’élévation qui m’inspire et me meurtrit. Adolescente, j’étais à la recherche de la moindre parcelle de transcendance. Aujourd’hui, à 33 ans, il m’arrive régulièrement de me demander s’il est réellement possible de s’élever dans un monde aussi décevant. Quand je pense à la médiocrité du monde, je ne ne veux pas parler de la télévision, de la culture populaire ou de la prolifération des téléphones intelligents. Ces choses-là ne sont pas mauvaises en soi. En fait, je suis bien plus sévère que ça. Je parle de la médiocrité inhérente à tout ce qu’on nous présente comme grandiose, au caractère mensonger de ce qui devrait relever de l’extraordinaire. Avec Car l’adieu, c’est la nuit, j’ai eu l’impression d’enfin toucher à quelque chose qui mérite les superlatifs. À une poésie qui arrive à nous détacher de ces poids que nous avons aux chevilles pour nous offrir un petit bout du ciel.

Poursuivre la lecture