Mettre la hache de Pattie O’Green

Quand m’est venue en tête d’enseigner Mettre la hache de Pattie O’Green, l’idée m’est parue un peu folle. Il y avait là un certain esprit de provocation que je pourrais difficilement cacher. Il me semblait que Mettre la hache : slam western sur l’inceste était l’exemple même de l’oeuvre qu’on n’imaginerait pas enseigner dans un cours de la formation générale au Québec. Quoi qu’on en pense, la littérature édifiante n’a pas disparu des salles de classe. Elle a beau afficher des airs nonchalants, elle continue d’avoir cours. Le simple titre suffirait à en faire frémir plusieurs. Une hache, ça a sa place entre les mains d’un Menaud maître-draveur ou d’un bûcheron des temps modernes, pas entre celles d’une cowgirl, pas vrai ? Les réticences que l’enseignement d’une oeuvre comme celle-là pouvait susciter ont rapidement suffi à me convaincre de l’importance de mon choix. Il y avait aussi quelque chose de profondément excitant dans la perspective d’enseigner une oeuvre qui avait été publiée il n’y a même pas trois mois. Nous venions de modifier en département le découpage du 103 : le 103 se concentrerait dorénavant sur la littérature québécoise de 1980 à aujourd’hui, tandis que la littérature du Québec d’avant 1980 serait intégrée au 102. Tant qu’à aller dans le contemporain, je me suis dit: allons-y gaiement ! Plus contemporain que ça, tu meurs !

Évidemment, une oeuvre comme celle-là, il faut l’assumer sans réserve. Tu ne peux pas avoir l’air de t’excuser, même juste un peu, de l’enseigner. Et il faut être entièrement convaincue que le viol et l’inceste sont des questions d’ordre public, qu’il n’y a aucune raison d’être gênée d’en parler et que ça a autant droit de cité que l’ascension sociale, la guerre ou n’importe lequel de ces grands et nobles thèmes. Le livre de Pattie O’Green a beau l’affirmer avec beaucoup de force, il s’oppose à des siècles de discours qui nous ont martelé l’idée contraire. Il ne fallait donc pas juste que je croie en la légitimité d’enseigner ce texte, je n’avais aucun doute à ce propos, il fallait aussi que je sois capable de le porter. Le serai-je ?

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