Bye Bye Blondie de Virginie Despentes

Lorsque j’ai annoncé à mes étudiant.e.s de 102 Littérature et imaginaire que nous allions lire Virginie Despentes, comme je m’en doutais, ils n’ont pas eu de réaction particulière. Ils ne connaissaient pas l’auteure de Baise-moi, les scandales autour du film ne leur disaient rien non plus. J’ai présenté Bye Bye Blondie en leur expliquant que nous allions nous plonger, grâce à ce roman, dans la tradition des amours littéraires impossibles : une sorte de Roméo et Juliette contemporain. Les personnages de Shakespeare sont séparés en raison de conflits familiaux, alors que ceux de Despentes, Gloria et Eric, vivent difficilement leur amour à cause de leur origine sociale : Gloria vient d’une famille d’ouvriers et Eric est né dans un milieu bourgeois. Tandis que je racontais cette histoire, un de mes étudiants s’est écrié : « Comme dans Titanic ! » Eh oui, en effet ! Même si je ne pensais pas à Titanic, je dois avouer que j’ai une passion secrète pour les films américains qui discutent de la question des classes sociales sous l’angle des relations amoureuses à la Pygmalion. Julie et moi avons même constitué une mini-liste de films sortis entre 1985 et 1995 traitant de ce sujet : Cry-Baby, Dirty Dancing, Reality Bites, White Palace, The Breakfast ClubPretty in Pink et Sixteeen Candles.  Je n’évoquais pas ces titres en classe de peur que nous n’ayons pas, eux et moi, de références communes. Je sais dorénavant grâce à eux que je pourrai à l’avenir parler de Titanic. Je me permets une parenthèse sur ce motif « pygamalien » très présent dans l’imaginaire étasunien, Kathy Acker, dont je reparlerai sans doute sur ce blogue, fait une relecture fascinante de cette histoire dans son Don Quichotte.

D’année en année, s’il y a une constante dans mon enseignement, c’est sans doute cette fameuse question des classes sociales que je reprends à toutes les sauces.  J’ai remarqué qu’il est bien rare que je n’arrive pas à capter l’attention des étudiant.e.s avec ce sujet. Évidemment, ils sentent bien que je suis passionnée par cette question et que je la trouve importante, ça doit forcément aider. Mais au-delà de cette explication terre-à-terre, je suis assez convaincue que cette question les touche et qu’ils n’en entendent pas parler très souvent. J’avais un prof de littérature au cégep qui discutait souvent des classes sociales et je me rappelle que ça avait été pour moi une révélation. Fille de prolétaires, j’étais à l’époque en couple avec un fils de professeurs d’université. Sans avoir le vocabulaire pour l’expliquer, je savais qu’on ne partait pas tous dans le monde avec les mêmes avantages. Ma culture, je l’avais construite toute seule et elle m’était chère. Je me suis entraînée à l’abri des regards à ne plus dire « si j’aurais » ou « ils jousent ». Mon copain, lui, avait grandi avec le français impeccable de ses parents, qu’il avait absorbé sans difficulté. Il ne réalisait même pas sa chance. Il pigeait dans la bibliothèque familiale pour prendre un Soljenitsyne ou un Dostoïevski comme si ça allait de soi, comme si ces livres étaient là dans toutes les maisons.

Poursuivre la lecture

Folle de Nelly Arcan

Nelly Arcan terrifie. C’est du moins l’hypothèse avec laquelle je parviens à m’expliquer son absence étonnante du corpus collégial. Certes, on l’intègre à certaines anthologies de littérature québécoise, mais on la tient à distance, on ne l’enseigne pas. La consultation (un peu maniaque) du corpus de nombreux professeur.e.s de différents cégeps m’a permis de le constater. (Je ne demande d’ailleurs qu’à être détrompée ! Je rêve d’apprendre que, en vérité, on la fait lire un peu partout dans les cégeps.) Pourquoi Guillaume Vigneault et pas Nelly Arcan, par exemple ? Ne parlent-ils pas tous deux de la jeunesse ? Ne sont-ils pas tous deux des révélateurs de leur génération ? Mais Vigneault réconforte et Arcan inquiète. Cela suffit à faire pencher la balance. Le choix de l’autofiction par Arcan joue aussi un grand rôle. L’autofiction pratiquée par les hommes suscite l’admiration, celle pratiquée par les femmes, le mépris. Et, bien sûr, la parole de l’homme continue de paraître plus universelle que celle de la femme.

Il y a quelque chose chez Nelly Arcan qu’on ne veut pas entendre. Peut-être son pessimisme, qui s’exprime d’une façon magnifique et impitoyable à la fin de Folle : « Il me semble que les hommes sont ainsi, qu’ils meurent au bout de leurs ressources, qu’ils crèvent tous d’avoir voulu rencontrer leurs semblables et de n’avoir, pour finir, connu que la catastrophe. » (p. 7) Et pourtant, germe dans ce pessimisme un appel à l’autre. N’est-ce pas en parlant de la difficulté de se rencontrer qu’on finit par rendre cette rencontre possible ? Pour moi, un constat sombre comme celui-là est mille fois plus porteur d’espoir que le prétendu optimisme qu’on trouve dans quantité d’oeuvres qui nous font croire que le bonheur n’est qu’une question d’attitude face à la vie.

Poursuivre la lecture

Une mort très douce de Simone de Beauvoir

J’ai fait lire Une mort très douce en 102 Littérature et imaginaire dans une classe constituée exclusivement de jeunes hommes inscrits dans des domaines techniques. À quelques jours de mon premier cours sur le récit autobiographique de Simone de Beauvoir, je me suis demandé si l’histoire de la mort d’une vieille femme pourrait bien les intéresser. Je remettais presque en question mon choix. C’est donc avec beaucoup de surprise que j’ai constaté qu’ils étaient très réceptifs à la parole de l’écrivaine. Il faut dire qu’avec Simone de Beauvoir on capte d’emblée l’attention de certain.e.s étudiant.e.s qui déjà connaissent le nom et parfois même le visage de cette figure de proue des lettres françaises. Si le nom de Beauvoir circule, il faut toutefois l’avouer : peu de gens la lisent et encore moins l’enseignent. Quand j’étais étudiante au cégep, j’ai dû rédiger un travail sur la carrière littéraire de Simone de Beauvoir (j’avais choisi ce sujet, chaque étudiant.e parlait d’un auteur.e différent.e) et je n’avais même pas à la lire. Je devais faire son portrait à partir d’une recherche à la bibliothèque.

Comme plusieurs jeunes filles sans doute, j’ai une histoire particulière avec Simone de Beauvoir. Adolescente, je traînais mon édition du tome 1 du Deuxième sexe, trouvée dans une librairie d’occasion, avec moi à l’école. J’étais en secondaire quatre. Je détestais mon enseignant d’anglais qui ne se gênait pas pour m’humilier devant les autres depuis que je lui avais dit une fois que ses activités pédagogiques, style « camp de vacances », étaient débiles et que je n’apprenais rien dans son cours. Je rentrais dans la classe, déposais sur mon bureau, comme un bouclier, mon livre de Simone de Beauvoir que j’avais du mal à lire, m’assoyais à ma place et croisais les bras en attendant que le temps passe. C’était ma façon de lui dire que je comprenais qu’il outrepassait ses droits dans la violence de ses interventions avec moi, ce n’était pas le premier enseignant peu sûr de lui que je voyais mettre à l’écart des petites filles intelligentes afin d’assurer sa domination. Les livres de Simone de Beauvoir auront toujours pour moi cet aura de bienveillance que je leur avais octroyé autrefois, ils auront aussi toujours cette force de combat.

Poursuivre la lecture

Mettre la hache de Pattie O’Green

Quand m’est venue en tête d’enseigner Mettre la hache de Pattie O’Green, l’idée m’est parue un peu folle. Il y avait là un certain esprit de provocation que je pourrais difficilement cacher. Il me semblait que Mettre la hache : slam western sur l’inceste était l’exemple même de l’oeuvre qu’on n’imaginerait pas enseigner dans un cours de la formation générale au Québec. Quoi qu’on en pense, la littérature édifiante n’a pas disparu des salles de classe. Elle a beau afficher des airs nonchalants, elle continue d’avoir cours. Le simple titre suffirait à en faire frémir plusieurs. Une hache, ça a sa place entre les mains d’un Menaud maître-draveur ou d’un bûcheron des temps modernes, pas entre celles d’une cowgirl, pas vrai ? Les réticences que l’enseignement d’une oeuvre comme celle-là pouvait susciter ont rapidement suffi à me convaincre de l’importance de mon choix. Il y avait aussi quelque chose de profondément excitant dans la perspective d’enseigner une oeuvre qui avait été publiée il n’y a même pas trois mois. Nous venions de modifier en département le découpage du 103 : le 103 se concentrerait dorénavant sur la littérature québécoise de 1980 à aujourd’hui, tandis que la littérature du Québec d’avant 1980 serait intégrée au 102. Tant qu’à aller dans le contemporain, je me suis dit: allons-y gaiement ! Plus contemporain que ça, tu meurs !

Évidemment, une oeuvre comme celle-là, il faut l’assumer sans réserve. Tu ne peux pas avoir l’air de t’excuser, même juste un peu, de l’enseigner. Et il faut être entièrement convaincue que le viol et l’inceste sont des questions d’ordre public, qu’il n’y a aucune raison d’être gênée d’en parler et que ça a autant droit de cité que l’ascension sociale, la guerre ou n’importe lequel de ces grands et nobles thèmes. Le livre de Pattie O’Green a beau l’affirmer avec beaucoup de force, il s’oppose à des siècles de discours qui nous ont martelé l’idée contraire. Il ne fallait donc pas juste que je croie en la légitimité d’enseigner ce texte, je n’avais aucun doute à ce propos, il fallait aussi que je sois capable de le porter. Le serai-je ?

Poursuivre la lecture