Le rire des étudiants

L’autre jour, je suis allée voir un spectacle des soeurs Boulay en banlieue. C’était un événement d’après-midi en plein air pensé pour les familles. Fan du duo, je faisais partie d’un groupe d’adultes qui accompagnait une petite fille de 4 ans qui adore leurs chansons. Nous étions donc au soleil devant les musiciennes qui pouvaient, on le devine, voir leur public mieux qu’à l’habitude. En réalisant que leur auditoire était incroyablement sage, les soeurs Boulay ont invité les enfants à constituer un dance floor à l’avant de la scène. Plusieurs enfants, surtout des fillettes, se sont approchés pour dépenser leur débordante énergie (les filles aussi ont envie de bouger!) en se dandinant dans tous les sens. C’était une belle fête de désordre et de joie. Les adultes, eux, sont restés assis sans oser se déchaîner en compagnie des plus jeunes. Le duo a tenté de pousser la foule à se défaire de sa réserve, mais ce fut sans succès. Dans les yeux des chanteuses, on voyait un peu de déception peut-être, mais surtout de l’amusement. Il faut dire que le tableau de ces adultes inanimés, habillés en banlieusards dociles, à côté du stand à blés d’Inde gratuits et à l’ombre des jeux gonflables était un brin comique.

En observant la scène, j’ai pensé à certains instants que j’ai vécus en classe où je regardais d’un oeil semblable une classe muette que je peinais à faire parler. Je peux bien sûr arriver à amener mes étudiant.e.s à dire quelques mots, comme les soeurs Boulay peuvent à tout moment entraîner la foule à battre le rythme avec leurs mains, mais me parlent-ils réellement? Pas toujours. Dans ces moments-là, je rêve de trouver la recette magique pour donner à mes étudiant.e.s un peu de folie, de laisser-aller. Je préfère lorsqu’ils ressemblent aux petites filles du spectacle et que je peine à tenir le compte des mains levées. Un des combats quotidiens du prof qui aime entendre ses étudiant.e.s en classe est d’arriver à briser leur réflexe qui est de me dire ce qu’ils pensent que je veux entendre. Je peux avoir un cours de deux heures où la classe se met à parler d’une façon extraordinaire et dans l’autre cours de deux heures, avec le même groupe et la même semaine, tout est à recommencer. Je dois lutter à tous les jours contre une certaine docilité de la pensée.

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Les Innocentes d’Anne Fontaine

Captives du bungalow familial, deux enfants sages étaient fascinées, déjà, par les religieuses. Comment aurait-il pu en être autrement? Filles de prolétaires croyants, elles étaient plongées dans l’imaginaire catholique que leurs parents leur transmettaient à dessein et malgré eux. Celui-ci était intégré à leur quotidien par le biais d’une panoplie d’objets : des bijoux ornés de croix, des rameaux tressés cloués au-dessus des portes, une boîte à chaussures remplie d’images de saints, l’incontournable crucifix sur le mur, une montagne d’éditions de la Bible et des récits de vie de saints. Si inoffensifs puissent-ils paraître, ils allaient de pair avec un enseignement qui tuait dans l’oeuf toute audace et volonté de dépassement. Elles apprenaient ainsi à travailler fort sans s’en vanter, à se résigner à ce qu’elles avaient sans demander plus, à aimer les choses simples, à mettre des vêtements pratiques mais pas forcément coquets, à craindre la sexualité, à porter leur croix sans se plaindre et à pardonner aux bourreaux. Ce qui nous frappe aujourd’hui et que nous pressentions alors, c’est que, tout en menant jusqu’à l’extrême ces valeurs,  la religieuse les transcendait. Quelque chose en elle leur échappait.

Sans pouvoir l’expliquer, nous sentions qu’un mystérieux lien nous unissait à elle. Nous étions séduites par le fait que ces femmes ne menaient pas une vie comme les autres. Leur existence, soustraite à l’ordre ordinaire du monde, était entièrement consacrée à quelque chose de grand, d’inatteignable. Nous ne le savions pas encore, nous poursuivrions plus tard une quête similaire : à Dieu nous avons substitué la littérature. Contrairement aux enfants de petit-bourgeois qui sont nés dans un monde de livres et entourés de professionnels de la culture, il n’y avait pourtant rien de comparable dans notre entourage. La religieuse avait dans notre imaginaire la place que la femme de lettres aurait pu occuper si nous avions connu plus tôt un monde comme celui-là.

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La voix des étudiantes

La réflexion qui guide le Bal des absentes a d’entrée de jeu porté sur le désir de faire découvrir à nos étudiant.e.s les textes d’écrivaines. Parallèlement à ce combat, nous en menons bien d’autres, dont celui de donner aussi une place à la voix de nos étudiantes en classe. Je le vois constamment. En général, les filles parlent moins dans une salle de cours et dissimulent davantage leur pensée. Dans un cours de littérature que j’ai donné à l’université, j’avais quatre étudiants et quatre-vingts étudiantes. Difficile d’y croire, mais j’entendais pourtant plus souvent les hommes répondre à mes questions. Dans les rédactions, il se passe autre chose : un monde secret se dévoile entre les lignes d’une dissertation si le prof y porte attention. J’ai souvent reçu d’étudiantes discrètes des textes extrêmement chargés de réflexions lumineuses et audacieuses. On sent dans leur écriture l’urgence de s’exprimer enfin sur ces textes qui les ont habitées pendant les dernières semaines. J’accueille ces copies avec un mélange de joie et de mélancolie. Je suis contente de rencontrer par l’écriture ces jeunes femmes réservées, mais déçue de pas avoir réussi à les faire parler avant, malgré mes efforts.

Pour moi, cette question est importante. Enfant, j’ai connu des rentrées où je me promettais de me taire en classe. J’étais persuadée, à tort ou à raison, que mes prises de parole ne m’attiraient que des ennuis. Ceux qui me connaissaient à cette époque ne diraient pourtant pas que j’étais discrète à l’école. Au contraire. Je parlais souvent. Je finissais immanquablement par briser mon pacte de silence et j’étais très déçue de moi. C’est fou la torture que les enfants peuvent s’infliger. Les ennuis revenaient et je recommençais à me promettre d’arrêter de parler. C’est un cycle infini qui m’habite encore aujourd’hui. Je n’ai toutefois pas le même rapport à l’écriture. Je ne me suis jamais promis d’arrêter d’écrire et n’ai jamais senti qu’écrire m’attirait des ennuis. C’est plutôt l’inverse. Comme mes étudiantes qui parlent peu en classe et qui se révèlent lors de l’évaluation, je vois l’écriture comme un refuge contre la parole qui, elle, immédiate, est forcément plus maladroite et moins achevée. À l’écrit, on peut arriver à faire glisser son lecteur vers une manière de voir le monde différente et combattre en douce les lieux communs et les préjugés, ce qui est souvent nécessaire pour exprimer un point de vue plus inattendu.

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Femme, réveille-toi! d’Olympe de Gouges

Depuis quelques temps, j’entretenais le rêve, plus ou moins secret, d’enseigner Olympe de Gouges si j’obtenais un groupe de 101 au cégep. Lors de ma session cet été, celui-ci s’est enfin réalisé. J’étais aux anges en voyant mon horaire! (Encore plus quand la librairie a confirmé que le livre était disponible.) Auteure de romans et de pièces de théâtre, de Gouges est surtout connue aujourd’hui comme une polémiste importante du Siècle des Lumières. Elle rédigeait des tracts politiques (lettres ouvertes, brochures, affiches) qu’elle faisait imprimer et distribuait. En 1791, elle a écrit son texte le plus célèbre, la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », afin de réagir à la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » proclamée en 1789 qui avait oublié de donner une place aux femmes. Contemporaine de Mary Wollstonecraft, féministe anglaise et mère de Mary Shelley, de Gouges voit, comme elle, dans l’époque de la Révolution française l’occasion idéale pour mettre de l’avant ses revendications féministes. Elle constate toutefois, non sans tristesse, que le sort des femmes n’est pas au coeur des préoccupations des chefs révolutionnaires.

Elle ne se gêne pas dans une brochure « Pronostic sur Maximilien de Robespierre par un animal amphibie », signée sous le pseudonyme de Polyme, de construire un portrait peu flatteur de Robespierre et de le provoquer en duel par la même occasion. La prémisse du texte décrit le statut pour le moins ambigu de l’auteure : « Je suis un animal sans pareille, je suis ni homme ni femme » (p. 73). Celle-ci propose à Robespierre d’inscrire sur l’affiche, sur laquelle est publié ce texte, la date et l’heure de leur combat. Elle évoque les rumeurs qui prédisent une série d’assassinats réalisés par l’homme politique français, dont celui du roi. Elle dénonce aussi les révolutionnaires qui, sous le prétexte de libérer le peuple, trouvent d’autres manières de l’emprisonner : « Ces hommes pervers de qui je viens de briser le masque spécieux, te préparent de nouveaux fers si tu fléchis » (p. 76). Le caractère belliqueux de Gouges est manifeste, comme son courage. Ses écrits ne furent pas sans conséquence. Celle qui est née sous le nom de Marie Gouze est morte sur la guillotine pendant la Terreur. 

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Emboire les humeurs

« Qui suit seulement un autre ne suit rien, en fait :
il ne trouve rien, et même, ne cherche rien. […]
Il faut qu’il s’imprègne de leur caractère
[qu’il emboive leurs humeurs], et non qu’il
apprenne leurs préceptes. Qu’il oublie même
sans remords d’où il les tient, mais qu’il sache
se les approprier. La vérité et la raison
appartiennent à tout le monde, et pas plus à celui
qui les a exprimées la première fois qu’à celui
qui les répète ensuite. »
Michel de Montaigne

Toute petite, je me disais que mon père n’était pas un être humain, mais une encyclopédie. Mes frères et moi nous amusions à le tester. « Papa, c’est quoi la capitale de tel pays ? », « Papa, c’est quoi le nom de la monnaie de ce pays ?», « Papa, c’était en quelle année telle guerre ? », « Ça opposait qui et qui ? », « Pis, tant qu’à y être, peux-tu nous raconter toute l’histoire de cette guerre-là ? ».  Il avait toujours la réponse. Parfois, les explications étaient peu présentables à des oreilles d’enfants, mais, au nom de la connaissance et de la valorisation de la curiosité intellectuelle, nous avions néanmoins droit à l’exposé complet des faits que nous y soyons prêts ou non. Disons que la petite fille que j’étais est restée traumatisée après avoir demandé : « Papa, pourquoi le pont Pierre-Laporte s’appelle le pont Pierre-Laporte ? » Mon père lisait des livres, mais pas très souvent. Il avait surtout accumulé ses connaissances en regardant la télévision. Grâce à sa mémoire exceptionnelle, il retenait tout ce qu’il avait entendu. À cette époque-là, il n’avait pas de diplôme d’études secondaires, mais une culture générale plus vaste que bien des universitaires. Afin de lutter contre son destin de « décrocheur » forcé, mon père est retourné plus tard à l’école terminer son secondaire et il a obtenu ensuite un diplôme d’études collégiales. Je suis toujours touchée par mes étudiants plus âgés que moi qui font un retour aux études. C’est comme si j’enseignais à mon père. Ou à ma mère, qui a obtenu son baccalauréat quand j’avais 16 ans.

Les pommes ne sont pas tombées loin du pommier. Mes frères et moi avons aussi une mémoire exceptionnelle. Je me suis longtemps enorgueillie de celle-ci. À l’école, même à l’université, je m’assoyais dans la classe et je ne prenais pas de notes. Je me rappelais de tout en détail, je n’y voyais donc pas l’utilité. Parfois afin d’éviter d’avoir l’air trop arrogante ou de me faire remarquer, je faisais semblant d’écrire dans un cahier puisque je comprenais que la prise de notes était de mise. Aujourd’hui, ce n’est plus pareil. J’ai 34 ans, je suis encore jeune, mais je sens que ma mémoire n’est plus comme avant. Vieillir ne me dérange pas, en principe. Amenez-les, les rides. Cela dit, j’avoue que ça me rend un peu folle de sentir que ma mémoire n’est plus comme avant. J’ai encore une excellente mémoire, mais elle n’est plus « exceptionnelle » comme elle l’a déjà été. J’ai l’impression qu’on m’a enlevé ma petite arme secrète. Je dois prendre de plus en plus de notes manuscrites. Je remplis des petits cahiers que je traîne avec moi. Les livres que j’ai lus s’entremêlent désormais dans mon esprit, il me faut consulter mes notes pour déjouer cette nouvelle défaillance de mon cerveau. J’ai d’ailleurs été obligée de m’inventer des systèmes pour prendre des notes efficacement qui me permettent de m’y retrouver.

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Pour une classe vivante

« On nous apprend à vivre, quand la vie est passée. »
Michel de Montaigne

Dans la dernière version de mon cours Littérature québécoise, en plus de faire lire Ma vie rouge Kubrick de Simon Roy, j’ai décidé d’offrir un programme double Anaïs Barbeau-Lavalette. Je me suis replongée dans La Femme qui fuit et dans Je voudrais qu’on m’efface. Quiconque connaît le bonheur de la relecture le sait: à chaque lecture se révèlent des éléments insoupçonnés, au gré de nos préoccupations du moment, de la lecture d’autres textes, de notre état d’esprit et de tant de choses qui nous échappent. La lecture est un processus vivant. Et celui qui pense le contraire – si ce sinistre type existe – ne devrait pas enseigner.

En revisitant Je voudrais qu’on m’efface, je me suis beaucoup intéressée à la question du rapport des élèves à l’école. Pour les enfants de Je voudrais qu’on m’efface, l’école est d’abord perçue comme un espace hostile et une source de souffrance. L’intimidation qu’ils subissent de la part des autres élèves et la profonde humiliation qu’ils ressentent parce qu’ils font partie de ce que tous appellent « la classe de débiles » en sont des causes importantes. Mais il y a plus. Dans un passage particulièrement intense, alors que Kevin ressent, une fois de plus, la honte d’être plus petit que les autres garçons et qu’il s’apprête à subir, comme à l’habitude, les violences des autres élèves dans la cour d’école, celui-ci reproche intérieurement aux enseignants ce qu’il considère comme de l’indifférence de leur part : « Fait froid mais les profs les laissent bretter comme ça dans la cour avant de rentrer pour qu’y soient en ordre, pour qu’y soient bien rangés. » (p. 32) Il faut d’ailleurs se rappeler qu’il s’agit d’une école où vont des enfants de familles qui n’ont, le plus souvent, pas les moyens de leur offrir les manteaux qui les protègeraient le mieux du froid. Aux yeux de Kevin, il est clair, les enseignants placent l’institution au-dessus des individus; l’obéissance aveugle à des règles, comme la nécessité d’être en rang, leur importe davantage que la réalité des élèves qui n’ont pas les moyens de lutter contre le froid. Au bout du compte, ce sont donc les principes qui triomphent sur la vie.

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Le bal des absentes à l’Université d’été féministe de l’UdeM

Nous serons à l’Université d’été féministe de l’Université de Montréal le mercredi 13 juillet à 14 h 15 pour présenter une conférence-causerie. L’événement est gratuit et ouvert à toutes et à tous. Au plaisir de vous rencontrer!

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Présentation de la conférence-causerie :

Le bal des absentes: l’enseignement de la littérature au collégial

Dans les corpus enseignés au cégep, les écrivaines brillent sinon par leur absence, du moins par leur rareté. Nous ne nous lancerons toutefois pas dans une démonstration de ce fait: ce serait trop aisé. Nous aimerions plutôt nous interroger sur les raisons qui nous exhortent à faire lire les oeuvres des femmes. Qu’est-ce que produit, notamment chez les jeunes femmes (si souvent oubliées elles aussi), la lecture d’auteures? L’enseignement des écrivaines nous apparaît comme un important engagement féministe que nous aimerions rendre contagieux. L’occasion sera aussi propice pour réfléchir aux difficultés rencontrées lors de l’étude de textes de femmes avec des étudiant.e.s qui baignent depuis leur tendre enfance dans la culture patriarcale. Les participantes seront invitées à échanger avec les présentatrices à propos de leur rencontre avec des voix littéraires féminines.

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