La Cloche de détresse de Sylvia Plath

On ne sait jamais ce qui nous attend en classe. C’est ce qui en fait un lieu fascinant et déstabilisant. Je savais que La Cloche de détresse de Sylvia Plath confronterait les étudiant.e.s à une réalité sombre, mais qui ne leur était pas complètement étrangère. Il y est après tout question de la dépression d’une jeune femme d’environ le même âge qu’eux. Ils n’étaient pas gagnés d’avance pour autant. J’en ai déjà parlé sur ce blogue, les jeunes adultes de notre époque sont plus réticents que jamais à plonger dans une oeuvre où dominent les sentiments dits négatifs (la tristesse, la souffrance, la colère). Cette résistance pose d’entrée de jeu un écart entre nous avec lequel je dois travailler. Je suis capable de composer avec lui, j’y suis habituée. Je ne m’attendais cependant pas à une fermeture assez complète et encore moins à une hostilité généralisée à l’égard d’Esther Greenwood, la narratrice et personnage principal de La Cloche de détresse. C’est principalement à ce refus que j’aimerais réfléchir dans mon texte.

À l’origine de cette fermeture, il y en a une préalable et essentielle. En mettant La Cloche de détresse au programme, je savais que je choisissais une oeuvre exigeante, surtout pour une première session de cégep. J’ai été toutefois assez étonnée d’apprendre à quel point mes étudiant.e.s avaient trouvé le roman difficile à lire. Les nombreuses analepses les avaient déstabilisés. Certains semblaient même ne pas avoir remarqué ces changements de temporalité. Il a résulté de cette difficulté une réaction fréquente : l’hostilité. J’avais l’impression qu’ils en voulaient au roman de leur échapper, de les faire sentir moins intelligents. On aurait tort de croire qu’il s’agit d’une réaction propre aux jeunes gens. Je l’ai souvent observée chez des gens plus vieux et même formés en littérature. Le goût des oeuvres qui nous dépassent est passé de mode… Cette irritation produite par le roman a joué un rôle important dans le rapport des étudiant.e.s à Esther Greenwood.

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Le ciel brûle suivi de Tentative de jalousie de Marina Tsvétaïéva

Il n’y a pas besoin de mourir pour être mort.
Marina Tsvétaïeva, Mon frère féminin

Après Emily Dickinson, j’avais envie de lire la poésie d’une autre absente à sa manière : Marina Tsvétaïeva. La poète russe fait paraître quelques recueils de son vivant, mais après son exil hors de l’URSS en 1922, elle disparaît peu à peu de la scène littéraire. Elle publie quelques poèmes dans les journaux de la diaspora russe qui ne correspondent pas à ce que les autres expatriés attendent. En France, où elle habite pendant de nombreuses années, elle ne réussit pas à s’imposer avec ses textes qu’elle propose en français, langue qu’elle maîtrise quasiment aussi bien que le russe. Ses choix esthétiques ne sont pas près des préoccupations ou des modes du moment. Poète de l’absolu, comme Dickinson, Tsvétaïeva écrit des vers qui débordent de leur contexte de production. Ce sont des vers sortis d’on ne sait quand et écrits par« une âme née on ne sait où » (« Le mal du pays », p. 197). Comme Dickinson, elle continue néanmoins de travailler sur son oeuvre dans l’ombre. La poésie est un refuge contre les événements. Son mari aime lire les journaux, mais elle, au contraire, préfère s’en tenir loin. Dans « Les lecteurs de la presse », poème qui rappelle « Le chien et le flacon » de Baudelaire, elle décrit ainsi les imprudents qui cèdent aux charmes des nouvelles fraiches : « Zig – « vit avec sa soeur » / Zag – « a tué son fils » – / Zigzaguant dans le leurre, / En zigzags ils finissent » (p. 198). Par la littérature, elle cherche à échapper à cette prison de l’actualité qui existait bien avant les chaînes de nouvelles en continu et les médias sociaux. Cette posture à l’écart du monde, essentielle pour son oeuvre, engendre aussi son isolement hors de toute scène littéraire.

Alors que dans sa solitude, Dickinson célèbre la maison comme le lieu des possibles qui ouvre vers la transcendance, chez Tsvétaïeva, même cet endroit devient peu rassurant :  « Temple ou maison : vide, personne… / Tout m’est égal, rien à parier » (p. 197). Le lieu sacré, le temple, comme celui du repos, la maison, n’offrent aucune promesse. L’un et l’autre ne peuvent se conjuguer comme chez Dickinson, mais en plus, même pris isolément, ils ne sont pas des sources d’espoir. La terre est inquiétante et le ciel ne peut nous sauver. Dans ce même poème « Le mal du pays », le russe n’offre lui non plus aucun asile : « Même ma langue maternelle. / Aux sons lactés – je m’en défie. / Il m’est indifférent en quelle / Langue être incomprise et de qui ! » (p. 197). Elle refuse au langage ses vertus salvatrices. Rien n’est réconfortant. Le geste poétique lui-même expose ses contradictions, donne à entendre ce qui de l’intérieur le mine.

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Bonjour minuit de Jean Rhys

Je pleure longtemps – sur moi, sur la vieille dame chauve,
sur toute la tristesse de ce foutu monde, sur tous les idiots et les vaincus.
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Le Paris des années 20-30 a été magnifié par les écrivains et les cinéastes. Difficile pour tous les amoureux de l’absolu d’être insensibles à cette fiction : effervescence artistique et vie de bohème. Quand je pense à cette période, j’ai bien du mal à voir le Paris magique, bal du désordre et de la liberté, que Woody Allen présente dans Midnight in Paris (2011). Il m’est difficile ne pas penser à ces grandes écrivaines qui vivaient dans la misère à l’ombre de ces cliques. En exil à Paris à cette époque, la poétesse d’origine russe Marina Tsvetaïeva écrit dans Vivre dans le feu : « Tout en détestant les petits cercles, j’aimerais tellement avoir des amis ». Jean Rhys, écrivaine anglaise née aux Antilles, qui errait dans les mêmes rues au même moment que Tsvetaïeva aurait sans doute pu écrire ces mots. Alors que certains sont invités à toutes les célébrations, le destin des autres est d’être à l’écart des fêtes. Une des grandes forces du Good Morning, Midnight (1939) de Rhys est de nous proposer cette histoire alternative, de nous raconter ce qui se passait dans les coins sombres de A Moveable Feast (1964) d’Ernest Hemingway. La comparaison entre les deux récits autobiographiques n’est d’ailleurs pas fortuite. C’est l’éditeur et l’écrivain britannique Ford Madox Ford, dont Hemingway fait le portrait dans son livre, qui va aider Jean Rhys à publier ses premiers romans.

Dans le récit posthume A Moveable Feast, Hemingway ne représente pourtant pas de manière si grandiose cette époque. Il raconte avec de nombreux détails concrets comment il vit pauvrement avec sa femme à Paris. Il se balade en ville, écrit dans les cafés. Il boit beaucoup, comme la narratrice de Jean Rhys. Puisqu’il a peu d’argent, il ne mange que rarement. Il discute de sa faim, parle d’elle comme d’une épreuve nécessaire qui l’encadre : « La faim est une bonne discipline et elle est instructive. Et autant que les autres ne la comprennent pas, vous avez l’avantage sur eux ». (Paris est une fête, p. 55) Même s’il idéalise sa faim, détournant du même coup la souffrance objective de la pauvreté, il raconte comment il est difficile d’être affamé dans Paris où il y a constamment de bonnes odeurs, des odeurs de boulangerie. Ses parfums ne sont toutefois qu’une épreuve de plus pour affermir sa volonté. Hemingway se fait le samouraï des crève-la-faim. Lorsqu’il mange, ce qui lui arrive peu souvent selon ses dires, il se permet de décrire l’opulence de ses repas à Paris, les repas merveilleux d’huîtres qu’il dévore. Chez Hemingway, la vie de bohème dans Paris est certes bien rude, mais elle est lumineuse. Malgré la souffrance, elle n’apporte que du bien dans sa vie. Sa pauvreté ne lui fait jamais ressentir de honte, il ne se sent pas à l’écart du monde. Dans une scène au début du livre, il se met en scène écrivant dans un café :

Le conte que j’écrivais se faisait tout seul et j’avais même du mal à suivre le rythme qu’il m’imposait. Je commandai un autre rhum Saint-James et, chaque fois que je levais les yeux, je regardais la fille, notamment quand je taillais mon crayon avec un taille-crayon tandis que les copeaux bouclés tombaient dans la soucoupe placée sous mon verre. Je t’ai vue, mignonne, et tu m’appartiens désormais, quel que soit celui que tu attends et même si je ne dois plus jamais te revoir, pensais-je. Tu m’appartiens et tout Paris m’appartient, et j’appartiens à ce papier et à ce crayon. (Paris est une fête, p. 9-10)

Il ne se sent pas hors du monde puisqu’il possède tout ce qu’il voit, comme il possède cette fille qui ne lui a rien demandé et qui ne paraît pas avoir manifesté le moindre intérêt pour lui. Paris n’est pas forcément tendre. Malgré tout, le ventre vide, il s’y promène en conquérant, prêt à ravir à cet univers toutes ses beautés pour se satisfaire et pour enrichir son oeuvre.

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La Détresse et l’Enchantement de Gabrielle Roy

Les lectures sont le fruit de rencontres et de circonstances. C’est sans doute ce qui rend les lectures obligatoires si arides: elles ne sont pas imprégnées du désir suscité par une rencontre et ne sont pas non plus illuminées par la beauté du hasard. À moins que celle ou celui qui impose la lecture ait réussi à le susciter d’emblée, le désir ne vient qu’au fil de la lecture, lorsque la contrainte ne l’a pas complètement gâché d’avance.

Longtemps, Gabrielle Roy m’a indifférée. Gabrielle Roy, pour moi, était la parfaite représentante de l’institution. C’était une de ces rares écrivaines que les hommes qui ne lisent pas de femmes admettent dans leur club sélect. Gabrielle Roy était la grand-mère rassurante, la femme pure, idéale, le contraire absolu de Nelly Arcan, quoi ! Il m’a fallu bien du temps pour parvenir à détruire cette image qui rendait impossible toute rencontre avec elle.

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Bye Bye Blondie de Virginie Despentes

Lorsque j’ai annoncé à mes étudiant.e.s de 102 Littérature et imaginaire que nous allions lire Virginie Despentes, comme je m’en doutais, ils n’ont pas eu de réaction particulière. Ils ne connaissaient pas l’auteure de Baise-moi, les scandales autour du film ne leur disaient rien non plus. J’ai présenté Bye Bye Blondie en leur expliquant que nous allions nous plonger, grâce à ce roman, dans la tradition des amours littéraires impossibles : une sorte de Roméo et Juliette contemporain. Les personnages de Shakespeare sont séparés en raison de conflits familiaux, alors que ceux de Despentes, Gloria et Eric, vivent difficilement leur amour à cause de leur origine sociale : Gloria vient d’une famille d’ouvriers et Eric est né dans un milieu bourgeois. Tandis que je racontais cette histoire, un de mes étudiants s’est écrié : « Comme dans Titanic ! » Eh oui, en effet ! Même si je ne pensais pas à Titanic, je dois avouer que j’ai une passion secrète pour les films américains qui discutent de la question des classes sociales sous l’angle des relations amoureuses à la Pygmalion. Julie et moi avons même constitué une mini-liste de films sortis entre 1985 et 1995 traitant de ce sujet : Cry-Baby, Dirty Dancing, Reality Bites, White Palace, The Breakfast ClubPretty in Pink et Sixteeen Candles.  Je n’évoquais pas ces titres en classe de peur que nous n’ayons pas, eux et moi, de références communes. Je sais dorénavant grâce à eux que je pourrai à l’avenir parler de Titanic. Je me permets une parenthèse sur ce motif « pygamalien » très présent dans l’imaginaire étasunien, Kathy Acker, dont je reparlerai sans doute sur ce blogue, fait une relecture fascinante de cette histoire dans son Don Quichotte.

D’année en année, s’il y a une constante dans mon enseignement, c’est sans doute cette fameuse question des classes sociales que je reprends à toutes les sauces.  J’ai remarqué qu’il est bien rare que je n’arrive pas à capter l’attention des étudiant.e.s avec ce sujet. Évidemment, ils sentent bien que je suis passionnée par cette question et que je la trouve importante, ça doit forcément aider. Mais au-delà de cette explication terre-à-terre, je suis assez convaincue que cette question les touche et qu’ils n’en entendent pas parler très souvent. J’avais un prof de littérature au cégep qui discutait souvent des classes sociales et je me rappelle que ça avait été pour moi une révélation. Fille de prolétaires, j’étais à l’époque en couple avec un fils de professeurs d’université. Sans avoir le vocabulaire pour l’expliquer, je savais qu’on ne partait pas tous dans le monde avec les mêmes avantages. Ma culture, je l’avais construite toute seule et elle m’était chère. Je me suis entraînée à l’abri des regards à ne plus dire « si j’aurais » ou « ils jousent ». Mon copain, lui, avait grandi avec le français impeccable de ses parents, qu’il avait absorbé sans difficulté. Il ne réalisait même pas sa chance. Il pigeait dans la bibliothèque familiale pour prendre un Soljenitsyne ou un Dostoïevski comme si ça allait de soi, comme si ces livres étaient là dans toutes les maisons.

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Folle de Nelly Arcan

Nelly Arcan terrifie. C’est du moins l’hypothèse avec laquelle je parviens à m’expliquer son absence étonnante du corpus collégial. Certes, on l’intègre à certaines anthologies de littérature québécoise, mais on la tient à distance, on ne l’enseigne pas. La consultation (un peu maniaque) du corpus de nombreux professeur.e.s de différents cégeps m’a permis de le constater. (Je ne demande d’ailleurs qu’à être détrompée ! Je rêve d’apprendre que, en vérité, on la fait lire un peu partout dans les cégeps.) Pourquoi Guillaume Vigneault et pas Nelly Arcan, par exemple ? Ne parlent-ils pas tous deux de la jeunesse ? Ne sont-ils pas tous deux des révélateurs de leur génération ? Mais Vigneault réconforte et Arcan inquiète. Cela suffit à faire pencher la balance. Le choix de l’autofiction par Arcan joue aussi un grand rôle. L’autofiction pratiquée par les hommes suscite l’admiration, celle pratiquée par les femmes, le mépris. Et, bien sûr, la parole de l’homme continue de paraître plus universelle que celle de la femme.

Il y a quelque chose chez Nelly Arcan qu’on ne veut pas entendre. Peut-être son pessimisme, qui s’exprime d’une façon magnifique et impitoyable à la fin de Folle : « Il me semble que les hommes sont ainsi, qu’ils meurent au bout de leurs ressources, qu’ils crèvent tous d’avoir voulu rencontrer leurs semblables et de n’avoir, pour finir, connu que la catastrophe. » (p. 7) Et pourtant, germe dans ce pessimisme un appel à l’autre. N’est-ce pas en parlant de la difficulté de se rencontrer qu’on finit par rendre cette rencontre possible ? Pour moi, un constat sombre comme celui-là est mille fois plus porteur d’espoir que le prétendu optimisme qu’on trouve dans quantité d’oeuvres qui nous font croire que le bonheur n’est qu’une question d’attitude face à la vie.

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Une mort très douce de Simone de Beauvoir

J’ai fait lire Une mort très douce en 102 Littérature et imaginaire dans une classe constituée exclusivement de jeunes hommes inscrits dans des domaines techniques. À quelques jours de mon premier cours sur le récit autobiographique de Simone de Beauvoir, je me suis demandé si l’histoire de la mort d’une vieille femme pourrait bien les intéresser. Je remettais presque en question mon choix. C’est donc avec beaucoup de surprise que j’ai constaté qu’ils étaient très réceptifs à la parole de l’écrivaine. Il faut dire qu’avec Simone de Beauvoir on capte d’emblée l’attention de certain.e.s étudiant.e.s qui déjà connaissent le nom et parfois même le visage de cette figure de proue des lettres françaises. Si le nom de Beauvoir circule, il faut toutefois l’avouer : peu de gens la lisent et encore moins l’enseignent. Quand j’étais étudiante au cégep, j’ai dû rédiger un travail sur la carrière littéraire de Simone de Beauvoir (j’avais choisi ce sujet, chaque étudiant.e parlait d’un auteur.e différent.e) et je n’avais même pas à la lire. Je devais faire son portrait à partir d’une recherche à la bibliothèque.

Comme plusieurs jeunes filles sans doute, j’ai une histoire particulière avec Simone de Beauvoir. Adolescente, je traînais mon édition du tome 1 du Deuxième sexe, trouvée dans une librairie d’occasion, avec moi à l’école. J’étais en secondaire quatre. Je détestais mon enseignant d’anglais qui ne se gênait pas pour m’humilier devant les autres depuis que je lui avais dit une fois que ses activités pédagogiques, style « camp de vacances », étaient débiles et que je n’apprenais rien dans son cours. Je rentrais dans la classe, déposais sur mon bureau, comme un bouclier, mon livre de Simone de Beauvoir que j’avais du mal à lire, m’assoyais à ma place et croisais les bras en attendant que le temps passe. C’était ma façon de lui dire que je comprenais qu’il outrepassait ses droits dans la violence de ses interventions avec moi, ce n’était pas le premier enseignant peu sûr de lui que je voyais mettre à l’écart des petites filles intelligentes afin d’assurer sa domination. Les livres de Simone de Beauvoir auront toujours pour moi cet aura de bienveillance que je leur avais octroyé autrefois, ils auront aussi toujours cette force de combat.

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