La Cloche de détresse de Sylvia Plath

On ne sait jamais ce qui nous attend en classe. C’est ce qui en fait un lieu fascinant et déstabilisant. Je savais que La Cloche de détresse de Sylvia Plath confronterait les étudiant.e.s à une réalité sombre, mais qui ne leur était pas complètement étrangère. Il y est après tout question de la dépression d’une jeune femme d’environ le même âge qu’eux. Ils n’étaient pas gagnés d’avance pour autant. J’en ai déjà parlé sur ce blogue, les jeunes adultes de notre époque sont plus réticents que jamais à plonger dans une oeuvre où dominent les sentiments dits négatifs (la tristesse, la souffrance, la colère). Cette résistance pose d’entrée de jeu un écart entre nous avec lequel je dois travailler. Je suis capable de composer avec lui, j’y suis habituée. Je ne m’attendais cependant pas à une fermeture assez complète et encore moins à une hostilité généralisée à l’égard d’Esther Greenwood, la narratrice et personnage principal de La Cloche de détresse. C’est principalement à ce refus que j’aimerais réfléchir dans mon texte.

À l’origine de cette fermeture, il y en a une préalable et essentielle. En mettant La Cloche de détresse au programme, je savais que je choisissais une oeuvre exigeante, surtout pour une première session de cégep. J’ai été toutefois assez étonnée d’apprendre à quel point mes étudiant.e.s avaient trouvé le roman difficile à lire. Les nombreuses analepses les avaient déstabilisés. Certains semblaient même ne pas avoir remarqué ces changements de temporalité. Il a résulté de cette difficulté une réaction fréquente : l’hostilité. J’avais l’impression qu’ils en voulaient au roman de leur échapper, de les faire sentir moins intelligents. On aurait tort de croire qu’il s’agit d’une réaction propre aux jeunes gens. Je l’ai souvent observée chez des gens plus vieux et même formés en littérature. Le goût des oeuvres qui nous dépassent est passé de mode… Cette irritation produite par le roman a joué un rôle important dans le rapport des étudiant.e.s à Esther Greenwood.

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Car l’adieu, c’est la nuit d’Emily Dickinson

Peut-être étais-je trop gourmande –
Il me faut – des ciels à tout le moins –

Perhaps I asked too large –
I take – no less than skies -(358)

Poète américaine incontournable qui n’a pas du tout été oubliée par l’histoire, Emily Dickinson est néanmoins l’absente parfaite à inviter à notre bal. À son époque, elle est totalement absente de la scène littéraire. Sa légende s’est construite autour de sa vie de recluse et sur ses très rares publications de son vivant. Pour le peu que son oeuvre ait pu passé inaperçue, justice lui a été rendue depuis, puisqu’elle a été célébrée pendant tout le vingtième siècle. J’ai commencé à lire Dickinson il y a deux mois. Je me suis inscrite à un cours gratuit en ligne sur la poésie américaine sur Coursera donné par l’University of Pennsylvania. Je n’écris jamais ou à peu près sur la poésie et j’ai fait ma première tentative de lecture poétique dans un texte de cinq cents mots en anglais. Il faut parfois de ces petits défis pour rendre la vie amusante quelques heures. Ma rencontre dans ce cours avec les textes de Dickinson a été déterminante. Elle est arrivée dans ma vie au moment où j’avais besoin d’une compagne d’infortune. J’ai commencé à la lire à cet instant précis où je voulais entendre ses cris tendus vers le ciel. Depuis que nous avons ouvert ce blogue, Julie et moi, j’ai l’impression que notre solitude teinte plusieurs de nos textes. Notre grande solitude d’enfant dans une banlieue québécoise quelconque côtoie désormais notre solitude d’enseignante, notre solitude d’intellectuelle, notre solitude d’écrivaine. C’est sans doute ces solitudes qui nous ont poussées à revenir vers le blogue, après quelques années hors ligne. On ne s’y sent pas moins seules, mais on évite de se perdre dans le dangereux et délicieux silence.

Les poèmes de Dickinson sont portés par une quête d’élévation qui m’inspire et me meurtrit. Adolescente, j’étais à la recherche de la moindre parcelle de transcendance. Aujourd’hui, à 33 ans, il m’arrive régulièrement de me demander s’il est réellement possible de s’élever dans un monde aussi décevant. Quand je pense à la médiocrité du monde, je ne ne veux pas parler de la télévision, de la culture populaire ou de la prolifération des téléphones intelligents. Ces choses-là ne sont pas mauvaises en soi. En fait, je suis bien plus sévère que ça. Je parle de la médiocrité inhérente à tout ce qu’on nous présente comme grandiose, au caractère mensonger de ce qui devrait relever de l’extraordinaire. Avec Car l’adieu, c’est la nuit, j’ai eu l’impression d’enfin toucher à quelque chose qui mérite les superlatifs. À une poésie qui arrive à nous détacher de ces poids que nous avons aux chevilles pour nous offrir un petit bout du ciel.

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La Femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette

Un des aspects merveilleux mais aussi terrifiants de l’enseignement est l’impact que les mots qu’on dit ou qu’on fait lire peut provoquer sur la vie de jeunes gens en formation. Peu de phrases auront été aussi déterminantes que ces phrases d’Antonin Artaud pour les jeunes intellectuelles et écrivaines que nous étions déjà à dix-huit, dix-neuf ans :

J’ai besoin, à côté de moi, d’une femme simple et équilibrée, et dont l’âme inquiète et trouble ne fournirait pas sans cesse un aliment à mon désespoir. […] Il me faut un intérieur, et il me le faut tout de suite, et une femme qui s’occupe sans cesse de moi qui suis incapable de m’occuper de rien, qui s’occupe de moi pour les plus petites choses. Une artiste comme toi a sa vie, et ne peut pas faire cela. Tout ce que je te dis est d’un égoïsme féroce, mais c’est ainsi. Il ne m’est même pas nécessaire que cette femme soit très jolie, je ne veux pas non plus qu’elle soit d’une intelligence excessive, ni surtout qu’elle réfléchisse trop. (p. 111-112)

Très tôt, nous avons compris au sein de la cellule familiale et sur les bancs d’école que le rôle des petites filles intelligentes est de s’effacer. Par la suite, nous n’avons pas pu rêver longtemps d’une émancipation auprès d’un semblable. Antonin Artaud nous annonçait que les artistes, que ceux de qui nous nous sentions les plus près, seraient aussi prompts à nous rejeter. Malgré notre âge, nous avions tout compris. Des phrases comme celles-là commandaient notre mort.

La « Deuxième lettre de ménage » d’Artaud date de 1925. Que nous ayons été capables de sentir encore la violence de ces mots tant d’années plus tard nous a permis d’imaginer un peu ce que pouvait être la vie d’une femme artiste comme Suzanne Meloche au milieu du vingtième siècle au Québec. C’est ce caractère intenable de la situation de la femme artiste à cette époque que raconte Anaïs Barbeau-Lavalette dans La Femme qui fuit (2015). La cinéaste et romancière y retrace l’histoire de sa grand-mère maternelle qui a laissé derrière elle ses enfants, alors âgés de un et trois ans. Précisons d’ailleurs que le père, le peintre Marcel Barbeau, a aussi abandonné ses enfants, comme le montrait sa fille, Manon Barbeau, dans son documentaire Les Enfants de Refus Global (1998), mais ce n’est pas ce n’est pas cet autre abandon qui est au centre du livre.

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