Aucun lieu, nulle part de Christa Wolf

J’étais avec un de mes étudiants au Centre d’aide en français du cégep où je travaille et il m’a demandé : « Est-ce que je devrais écrire des textes plus simples pour réussir mes cours ? ». Je l’aide avec la grammaire depuis quelques temps, nous commençons à mieux nous connaître, je pouvais donc me permettre de lui faire part de ma pensée. Je lui ai répondu : « C’est horrible à dire, mais en effet, tu devrais. Continue à écrire comme tu le fais dans les rédactions formatives que tu me remets, mais rédige des textes plus simples dans les évaluations ». Il vient d’apprendre une des premières leçons de l’institution : « Être cynique paie ». Il fait partie de ces étudiants sincères et maladroits qui me touchent tout particulièrement. Ces étudiants ne sont pas capables de maintenir la constance des premiers de classe et, en plus, ils ne comprennent pas comment les étudiants moins doués, mais très calculateurs, arrivent à remettre des travaux bâclés qui respectent les consignes afin de réussir de justesse leurs cours. Les étudiants sincères et maladroits échouent en raison de leurs plus belles qualités : ils échouent parce qu’ils sont humains, authentiques, ouverts à se laisser transformer par les textes. Leur grande intelligence fait qu’il est très difficile pour eux de comprendre les systèmes inhumains. L’école, comme les autres institutions, repose sur une logique inhumaine qui paraît absurde à un esprit sensible et sincère. On devrait tous, comme eux, ne pas comprendre.

Je suis touchée par les étudiants sincères et maladroits parce que j’en ai été une. Mais moi j’avais la chance d’être très habile à l’école, j’ai compris rapidement comment je devais faire pour m’adapter et pour reproduire, à ma manière, l’efficacité des premiers de classe. Ma maladresse n’est jamais complètement disparue — c’est comme une malédiction qu’on traîne pour toujours —, mais je remettais des travaux qui dépassaient tellement les exigences qu’on a fini par l’excuser. Mon petit frère dyslexique n’a pas eu cette fortune. Quand je le regarde aujourd’hui en biochimie à l’université, je ne comprends pas comment il a pu passer à travers le système sans en ressortir broyé, comment il a pu conserver cette même sincérité et ce même humanisme contre vents et marées.

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Le ciel brûle suivi de Tentative de jalousie de Marina Tsvétaïéva

Il n’y a pas besoin de mourir pour être mort.
Marina Tsvétaïeva, Mon frère féminin

Après Emily Dickinson, j’avais envie de lire la poésie d’une autre absente à sa manière : Marina Tsvétaïeva. La poète russe fait paraître quelques recueils de son vivant, mais après son exil hors de l’URSS en 1922, elle disparaît peu à peu de la scène littéraire. Elle publie quelques poèmes dans les journaux de la diaspora russe qui ne correspondent pas à ce que les autres expatriés attendent. En France, où elle habite pendant de nombreuses années, elle ne réussit pas à s’imposer avec ses textes qu’elle propose en français, langue qu’elle maîtrise quasiment aussi bien que le russe. Ses choix esthétiques ne sont pas près des préoccupations ou des modes du moment. Poète de l’absolu, comme Dickinson, Tsvétaïeva écrit des vers qui débordent de leur contexte de production. Ce sont des vers sortis d’on ne sait quand et écrits par« une âme née on ne sait où » (« Le mal du pays », p. 197). Comme Dickinson, elle continue néanmoins de travailler sur son oeuvre dans l’ombre. La poésie est un refuge contre les événements. Son mari aime lire les journaux, mais elle, au contraire, préfère s’en tenir loin. Dans « Les lecteurs de la presse », poème qui rappelle « Le chien et le flacon » de Baudelaire, elle décrit ainsi les imprudents qui cèdent aux charmes des nouvelles fraiches : « Zig – « vit avec sa soeur » / Zag – « a tué son fils » – / Zigzaguant dans le leurre, / En zigzags ils finissent » (p. 198). Par la littérature, elle cherche à échapper à cette prison de l’actualité qui existait bien avant les chaînes de nouvelles en continu et les médias sociaux. Cette posture à l’écart du monde, essentielle pour son oeuvre, engendre aussi son isolement hors de toute scène littéraire.

Alors que dans sa solitude, Dickinson célèbre la maison comme le lieu des possibles qui ouvre vers la transcendance, chez Tsvétaïeva, même cet endroit devient peu rassurant :  « Temple ou maison : vide, personne… / Tout m’est égal, rien à parier » (p. 197). Le lieu sacré, le temple, comme celui du repos, la maison, n’offrent aucune promesse. L’un et l’autre ne peuvent se conjuguer comme chez Dickinson, mais en plus, même pris isolément, ils ne sont pas des sources d’espoir. La terre est inquiétante et le ciel ne peut nous sauver. Dans ce même poème « Le mal du pays », le russe n’offre lui non plus aucun asile : « Même ma langue maternelle. / Aux sons lactés – je m’en défie. / Il m’est indifférent en quelle / Langue être incomprise et de qui ! » (p. 197). Elle refuse au langage ses vertus salvatrices. Rien n’est réconfortant. Le geste poétique lui-même expose ses contradictions, donne à entendre ce qui de l’intérieur le mine.

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Folle de Nelly Arcan

Nelly Arcan terrifie. C’est du moins l’hypothèse avec laquelle je parviens à m’expliquer son absence étonnante du corpus collégial. Certes, on l’intègre à certaines anthologies de littérature québécoise, mais on la tient à distance, on ne l’enseigne pas. La consultation (un peu maniaque) du corpus de nombreux professeur.e.s de différents cégeps m’a permis de le constater. (Je ne demande d’ailleurs qu’à être détrompée ! Je rêve d’apprendre que, en vérité, on la fait lire un peu partout dans les cégeps.) Pourquoi Guillaume Vigneault et pas Nelly Arcan, par exemple ? Ne parlent-ils pas tous deux de la jeunesse ? Ne sont-ils pas tous deux des révélateurs de leur génération ? Mais Vigneault réconforte et Arcan inquiète. Cela suffit à faire pencher la balance. Le choix de l’autofiction par Arcan joue aussi un grand rôle. L’autofiction pratiquée par les hommes suscite l’admiration, celle pratiquée par les femmes, le mépris. Et, bien sûr, la parole de l’homme continue de paraître plus universelle que celle de la femme.

Il y a quelque chose chez Nelly Arcan qu’on ne veut pas entendre. Peut-être son pessimisme, qui s’exprime d’une façon magnifique et impitoyable à la fin de Folle : « Il me semble que les hommes sont ainsi, qu’ils meurent au bout de leurs ressources, qu’ils crèvent tous d’avoir voulu rencontrer leurs semblables et de n’avoir, pour finir, connu que la catastrophe. » (p. 7) Et pourtant, germe dans ce pessimisme un appel à l’autre. N’est-ce pas en parlant de la difficulté de se rencontrer qu’on finit par rendre cette rencontre possible ? Pour moi, un constat sombre comme celui-là est mille fois plus porteur d’espoir que le prétendu optimisme qu’on trouve dans quantité d’oeuvres qui nous font croire que le bonheur n’est qu’une question d’attitude face à la vie.

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